Interview avec le dragon par Robert Shaw
De La Garde de Nuit.
Voici une interview de Martin où vous apprendrez certaines informations et éclaircissements sur le Trone de Fer.
Cette interview a été traduite de l’anglais par des membres du site.
Vous pouvez consulter le texte original ici :
http://nrctc.edu/fhq/vol1iss3/00103009.htm
- Shaw : Dans cette série, on ressent beaucoup plus le côté historique et politique des intrigues que dans la majorité des séries de fantasy. Avez-vous délibérément eu pour but de créer cette variation par rapport la fantasy traditionnelle ?
- Martin : Oui, c’est voulu. J’ai lu beaucoup de fantasy dans ma vie, bien évidemment en commençant par J. R. R. Tolkien, Robert E. Howard, quand j’étais jeune et bien d’autres depuis. En tant que lecteur, j’apprécie la fantasy mais aussi les fictions historiques. J’en ai lu beaucoup, dont des écrivains comme Thomas P. Costain, Sharon Kay Penmen, et Nigel Trantor. Pour ma part, j’ai voulu faire quelque chose que je jugeais un peu différent. Je voulais écrire de la fantasy qui ait une atmosphère de fiction historique tout en ayant le côté traditionnel de la fantasy.
- Shaw : La série intègre un "contexte historique" assez important. Avez-vous délibérément eu pour but de créer une matrice supportant la narration au premier plan ?
- Martin : Oui. Je pense que c’est nécessaire dans la fantasy contemporaine. Je pense que J. R. R. Tolkien, en écrivant le "Seigneur des Anneaux", fut le premier à le faire. Il a conçu un monde avec un niveau de détail impressionnant. Il a travaillé dessus des dizaines d’années, avant même de commencer le "Seigneur des Anneaux", avec le "Silmarillion". Je pense que ce fut le modèle pour les années qui suivirent. Les lecteurs de fantasy veulent un monde riche en détail. Le cadre devient presque un personnage dans ce genre de littérature. Vous pourrez entendre des lecteurs parler d’aller en Terre du Milieu ou au Territoire (Ndrl : de Stephen R. Donaldson) ou à un autre des grands endroits qui ont étés créés par la fantasy. On ne peut pas se défiler en faisant de la fantasy dans un royaume quelconque. Les lecteurs veulent la sensation de l’histoire, ils veulent la sensation de réalité. L’ensemble que forment le cadre et le contexte doit être pleinement étayé. Donc oui, je travaille beaucoup pour essayer d’avoir cette impression de réel pour mon monde de Westeros.
- Shaw : Oui, vous avez créé un monde assez conséquent. Et vous avez un bon nombre de fans qui croit en effet être à Westeros.
- Martin : [Rires] Oui, parfois aussi ça m’arrive !
- Shaw : Pensez-vous écrire un livre comme le Silmarillion ?
- Martin : Je ne sais pas. Pendant ma carrière j’ai écrit beaucoup de choses différentes. Pour l’instant, j’essaye de finir "Le Trône De Fer". J’ai encore plusieurs livres en plan. Je suis entrain d’écrire le quatrième tome pour l’instant, et ça me prend plus de temps que ça ne devrait. Même après l’avoir fini, j’ai au moins encore deux livres à écrire, donc ça repousse à 2007, 2008, quelque chose dans ces eaux là. Après ça, qui sait ce que je ferai ? Chaque chose en son temps.
- Shaw : Le titre de la série (le Chant de la Glace et du Feu) se construit sur deux images opposées. Par ces images, insinuez-vous qu’aucune sorte de paix ou de réconciliation n’est possible pour le peuple de Westeros ?
- Martin : Non, pas nécessairement. Je pense que le contraste de la glace et du feu, de l’amour et de la haine, toutes ces choses qu’il symbolise, est un des thèmes de la série. On ne peut pas vraiment résumer ça en un mot, mais c’en est certainement l’un des aspects. J’aime les titres qui fonctionnent à différents niveaux, où le titre semble avoir un sens évident, mais si on creuse, on trouve aussi un second sens et peut-être même un troisième. C’est ce que je recherche ici.
- Shaw : Vous avez créé Jon en tant que bâtard hors normes. Pourtant il est l’un des personnages les plus attractifs. Avez-vous choisi de faire de Jon un bâtard pour le rendre plus attractif en tant qu’ "opprimé", ou son origine était-elle essentielle pour la fabrication du personnage lui-même ?
- Martin : Presque tous les personnages ont des problèmes d’une manière ou d’une autre. Une infime partie de mes personnages principaux ont toutes les réponses ou ont un chemin facile dans la vie. Ils ont tous un fardeau à porter. Quelques uns sont des femmes dans une société qui ne considère pas nécessairement la femme ou qui ne leur donne pas de pouvoir ou d’indépendance. Tyrion, bien sûr, est un nain qui a ses propres problèmes. Dany est une exilée, impuissante, sans le sou, à la merci d’autres gens, et Jon est un bâtard. Ces choses forgent leur caractère. Votre expérience de la vie et votre place dans celle-ci vont inévitablement changer ce que vous êtes.
- Shaw : Lord Stark accepte Jon comme s’il était son vrai fils alors que Lady Stark le rejette. Mais pour lui, aucun d’eux ne fait vraiment office de parent. Est-ce que ces relations complexes sont un simple reflet de la vie familiale typique qui caractérise tout les familles-clés du roman, ou ces relations sont-elles également essentielles à la formation du personnage de Jon ?
- Martin : Elles sont sûrement très importantes pour la formation du caractère de Jon. Je vais revenir sur Lord Stark et sur ce qu’il représente pour Jon : il fait vraiment l’affaire en tant que figure paternelle pour Jon et pour tous les enfants qu’il a eu de Catelyn aussi. Bien sûr, dans un contexte médiéval, l’idéal du père ou de la figure parentale est très différente ce qu’il est aujourd’hui, il faut s’en souvenir quand on considère ces choses là. De nos jours, nous serions horrifiés si des gens envoyaient leur enfant de huit ans à l’autre bout du pays pour en faire un serviteur dans la maison de quelqu’un d’autre, mais au Moyen-Âge, ils faisaient ce genre de placement d’enfant constamment.
- Shaw : Les Loups-garous sont étroitement identifiés aux enfants Stark et avec Jon, et c’est leur apparition qui met tout en mouvement. Est-ce que la perte du loup-garou de Jon dans le troisième livre (les 3 derniers tomes en Français) laisse envisager une future catastrophe pour lui ?
- Martin : Il retrouve également son loup-garou dans le troisième livre, bien sûr. Toutefois, il y a un point important à propos de Jon et Fantôme dans le troisième livre. A un moment dans le livre, il ne peut plus le percevoir comme il le faisait précédemment, puis il retrouve ce sens à nouveau. C’est un élément secondaire mais significatif de l’intrigue.
- Shaw : Au fur et à mesure que le roman se déroule, Jon est de plus en plus identifié au froid du Nord et à la glace tandis que Dany est étroitement liée à la chaleur du Sud et au Feu. Est-ce que finalement ces deux-là vont incarner l’image centrale de la série, la Glace et le Feu ?
- Martin : C’est certainement une façon de l’interpréter. C’est à mes lecteurs d’en débattre. Cela peut être une signification envisageable. Il y a peut-être un second sens ou même un troisième également.
- Shaw : Avez-vous puisé dans vos rapports avec les autres et dans votre expérience personnelle pour former le personnage de Jon Snow, ou est-il le pur produit de votre imagination ?
- Martin : Un peu des deux je suppose. Je pense qu’en créant un personnage, quel qu’il soit, on puise parmi les gens qu’on connaît, et aussi parmi les personnes dont vous avez lu la vie dans les livres d’histoire, les textes historiques, la vie de gens de cette période, tout ça est important. Pourtant, je pense que la source ultime, la plus importante, c’est vous-même, parce que vous ne connaîtrez jamais vraiment quelqu’un d’autre aussi bien que vous-même. Donc, je pense qu’il y a une grande part de moi dans tous les personnages, je l’utilise seulement de manière différente. Il vous faut essayer de rentrer dans la peau du personnage et vous demander : « Comment me sentirais-je si j’étais cette personne et dans cette situation ? Comment est-ce que ça serait ? » Pendant que vous écrivez sur ce personnage, vous êtes réellement le personnage.
- Shaw : Y a-t-il un personnage dont vous vous sentez plus proche ?
- Martin : Probablement Tyrion. Tyrion est très amusant à écrire. Il a la langue acérée et ce regard noir et cynique sur les choses. Ces chapitres sont très amusants à écrire. Et c’est un adulte aussi, ce qui fait que c’est un peu plus facile. Les gamins sont difficiles à écrire, surtout les plus jeunes. Je pense que Bran est probablement le personnage le plus difficile à écrire parce qu’il est le plus jeune des principaux points de vue.
- Shaw : Oui, mais son personnage est très bien développé. Tandis qu’on en sait peu sur Rickon.
- Martin : Il était trop jeune et je ne pouvais pas. La seule idée d’écrire selon le point de vue d’un gosse de quatre ans, non [Rires], je ne voulais pas faire ça.
- Shaw : Que devons-nous penser des transformations animales associées de près à Jon ?
- Martin : Tous les enfants Stark ont certains liens avec les loups. Je pense qu’à Westeros, les grandes maisons ont un certain degré d’identification à leurs sigles, aux animaux qu’ils arborent. Par exemple, les Lannister se comparent toujours à des lions et leur devise "Je rugis !" comporte une certaine façon de voir la vie. Mais je pense que pour les Stark, ça va un peu plus loin que ça, spécialement avec cette génération, et avec ces loups-garous. C’est plus qu’une simple allégorie avec eux.
- Shaw : Vous mentionnez le fait que les enfants Stark sont étroitement liés aux loups-garous, mais qu’en est-il de Sansa maintenant que Lady est morte ?
- Martin : Elle a perdu le sien donc c’est comme si ça la laissait un peu à la dérive. Bien sûr, Arya a perdu le sien aussi, elle est séparée de Nymeria.
- Shaw : Elle vient juste de commencer à changer aussi.
- Martin : Exact.
- Shaw : Il y a des hypothèses selon lesquelles vous prévoyez de remplacer Lady par le Limier, c’est possible ?
- Martin : Quoi ? C’est une théorie intéressante. Je ne ferais pas de commentaires [rires].
- Shaw : C’est justement un des points qui nous intrigue.
- Martin : C’est ce que les lecteurs devront deviner puis débattre. Il faut creuser un peu de temps en temps.
- Shaw : À un moment, Ventgris dépeint Fantôme comme le paisible qui était "un des leurs mais pas l’un d’eux". Puisque les loups-garous semblent être le reflet des enfants, est-ce que cette description de Fantôme veut dire que d’une certaine façon Jon fait partie mais reste différent des gens autour de lui ?
- Martin : Oh oui, je pense que cela a toujours été vrai. Même à Winterfell, en tant qu’enfant avant l’arrivée des loups-garous, Jon était le bâtard. Il était l’intrus parmi eux, les autres étant tous frères et sœurs. Il est seulement demi-frère, donc il n’est pas autant lié aux autres. Dans certaines circonstances, il pouvait partager tout avec ses frères, il pouvait s’entraîner avec Robb et tout ça, mais dans d’autres circonstances (comme quand le roi est venu au château et que furent choisis ceux qui pourraient siéger à la grande table), il n’était pas le bienvenu. Donc, il est l’un d’eux, il fait partie de la famille, il a sa place parmi ses frères, mais il est un peu à part aussi. Fantôme est très semblable. C’est l’albinos, celui qui ne fait pas de bruit, donc il est apparenté aux autres loups-garous mais quand même à l’écart aussi.
- Shaw : Y a-t-il une raison particulière au fait que l’obsidienne est aussi appelée "verredragon", ou pourquoi vous l’avez fait ?
- Martin : Oui, il y a une raison.
- Shaw : Est-ce que les dragons sont, d’une façon ou d’une autre, les ennemis mortels des Autres ?
- Martin : Il y a beaucoup de légendes, et vous en apprendrez plus dans les livres à paraître, mais beaucoup d’éléments concernant les Autres et les dragons ne sont peut-être pas tout à fait compris par les gens pour l’instant. L’obsidienne est bien sûr un verre volcanique ; il se forme lors de chaleur et de pression importantes. Les dragons eux-mêmes sont des créatures à la chaleur intense.
- Shaw : Je n’étais pas certain que vous ayez ajouté quelque chose à l’obsidienne au point de vue imaginaire.
- Martin : Bien sûr, je lui ai donné des propriétés magiques que la vraie obsidienne n’intègre pas nécessairement. Après tout, nous vivons dans un monde dépourvu de magie. Mon monde, lui, a de la magie, donc c’est un peu différent.
- Shaw : Pouvez-vous expliquer pourquoi la Garde Royale choisit de rester à la Tour de la Joie et de combattre Ned au lieu de protéger le reste de la famille royale ?
- Martin : les Gardes Royaux n’ont pas pour habitude de se donner eux-mêmes des ordres. Ils servent le roi, ils protègent le roi et sa famille, mais ils sont aussi tenus à obéir aux ordres et si le Prince Rhaegar leur avait donné un ordre, ils s’exécuteraient. Ils ne peuvent pas dire "Non, cet ordre ne nous plait pas, on va faire autre chose".
- Shaw : Qu’est ce qui a causé précisément la perte de Valyria ?
- Martin : Vous en apprendrez plus dans les prochains livres.
- Shaw : Est-ce que tous les Targaryen sont immunisés contre le feu ?
- Martin : Non, aucun Targaryen n’est immunisé contre le feu. Ce qui est arrivé à Dany avec les dragons, c’était juste une ancienne conséquence magique, très spéciale et unique. Les Targaryen tolèrent plus la chaleur que les gens normaux, ils aiment les bains vraiment chauds et d’autres choses comme ça, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont complètement immunisés au feu, pas du tout. D’un autre côté, les dragons sont beaucoup plus immunisés contre le feu.
- Shaw : Y a-t-il une raison au fait que l’on n’entende jamais parler de loups-garous au Nord du Mur ?
- Martin:Dans cette région, ils sont en voie d’extinction. Ce sont de grands prédateurs très dangereux, et les gens les ont probablement exterminés.
- Shaw : Y a-t-il une façon de révoquer les voeux du Noir, d’une autre façon que ce que Stannis a proposé à Jon ?
- Martin : Hé bien, pas historiquement, mais bien sûr, les rois peuvent toujours changer les règles s’ils le veulent. La Garde Royale fut créée par Aegon le Conquérant, et à la base, ce fut lui qui dicta leur règle de vie, en puisant dans d’anciennes traditions historiques, et par la suite d’autres éléments furent éventuellement ajoutés ou modifiés, mais leur forme actuelle a été établie depuis longtemps. Mais vous pouvez les voir se modifier dans les livres. Quand Joffrey renvoie Ser Barristan de la Garde Royale, sous prétexte qu’il est âgé, il s’agit d’un fait sans précédent. Normalement, ils servent jusqu’à leur mort. Bien sûr, Cersei renvoie Ser Boros Blount parce qu’il est lâche, mais ça non plus n’est pas habituel. Donc, ces choses sont sujettes au changement.
- Shaw : Savez-vous de quelle matière est faite l’épée d’un Autre ?
- Martin : De glace. Mais pas de glace normale. Les Autres peuvent concevoir des choses inimaginables avec la glace et en tirer des substances.
- Shaw : Merci Monsieur. J’attends avec impatience votre prochain livre.
- Martin : J’y travaille ! A bientôt !

