Réédition d’une longue nouvelle de George Martin : « Dans la maison du ver »

Couverture (version tronquée) par Studio Flammarion du livre "Dans la maison du ver", par George R.R. Martin, traduit par P.P. Durastanti chez Pygmalion, 2017

En mai dernier, Pygmalion a réédité une longue (144 pages) nouvelle de George R.R. Martin, « Dans la maison du ver », déjà parue dans le recueil « Les Rois des sables », chez J’ai lu (traduction de Pierre-Paul Durastanti). Il s’agit d’une nouvelle de SF, mais une SF sombre et pessimiste, et toute l’histoire se déroule dans un monde souterrain, obscur et déliquescent.

Si vous n’avez pas lu cette nouvelle, vous pouvez néanmoins lire la suite de cet article : l’intrigue va être résumée, mais sans en dévoiler la fin.

Une vieille histoire

« In the House of the Worm » (le titre original de « Dans la maison du ver ») est une nouvelle parue pour la première fois en 1976 dans une anthologie de nouvelles de science-fiction horrifiques (The Ides of Tomorrow: Original Science Fiction Tales of Horror). En 1981, elle a été rééditée dans le recueil Sandkings. Enfin, en 2016, elle a eu droit à un volume rien que pour elle (en édition limitée), avec des illustrations de John Picacio (chez Baltimore Science Fiction Society).

Couverture par John Picacio du livre « In the House of the Worm », de George R.R. Martin, paru chez Baltimore Science Fiction Society en 2016

En français, « Dans la maison du ver » est parue dans le recueil « Les Rois des sables », mais uniquement à partir de sa réédition de 2013. L’édition de 2017 de Pygmalion est donc la reprise de celle de 2016, avec les mêmes illustrations intérieures (enfin, je suppose, vu qu’elles sont de John Picacio), mais pas avec la même couverture (allez savoir pourquoi) :

Couverture par Studio Flammarion du livre "Dans la maison du ver", par George R.R. Martin, traduit par P.P. Durastanti chez Pygmalion, 2017
Couverture par Studio Flammarion du livre « Dans la maison du ver », par George R.R. Martin, traduit par P.P. Durastanti chez Pygmalion, 2017

Une vengeance qui tourne mal

Sur une planète éclairée par un soleil mourant, les derniers représentants d’un peuple promis à la disparition, les enfants du Ver, vivent une vie dépourvue de sens dans les boyaux souterrains qui leur servent d’habitat. Ils savent que leur fin approche, mais elle approche suffisamment lentement pour leur laisser le temps de festoyer et de danser, du moins pour ceux d’entre eux qui appartiennent aux castes supérieures. Annelyn est de ceux-là : beau, gracieux, l’esprit acéré, il participe avec ses amis à la Mascarade, qui regroupe tous les quatre ans les mieux nés des enfants du Ver dans une chambre d’obsidienne (tiens, tiens…) pour danser à la lueur rougeâtre de l’astre agonisant.

Mais cette année, alors qu’il tente de séduire la belle Caralie, Annelyn est la proie des moqueries du Viandard, un être étrange, à demi-sauvage, qui ne doit qu’à ses talents de chasseur d’avoir été invité à la Mascarade. En effet, dans les souterrains les plus profonds, où les Enfants du ver ne s’aventurent pas, vivent les Grouns, des êtres sanguinaires et féroces, mais à la chair délectable. Et le Viandard est le seul à s’aventurer suffisamment bas pour en rapporter. Mais, ce soir-là, il humilie publiquement Annelyn, et, pire encore, lui vole les faveurs de Caralie.

Annelyn, avec deux amis, va donc préparer sa vengeance : ils vont s’embusquer sur le chemin du Viandard et l’attaquer par surprise, pour lui faire passer le goût des railleries. Mais l’aventure tourne mal, et Annelyn se retrouve seul à errer dans l’obscurité des tunnels des Grouns, et même encore plus bas, jusqu’à découvrir les secrets du Viandard.

Un récit oppressant

Comme ce bref résumé le laisse deviner, l’intrigue de « Dans la maison du ver » n’est pas des plus guillerettes. Elle se déroule entièrement dans un univers souterrain, au sein d’une civilisation décadente et mourante, au milieu des vestiges d’un passé devenu indéchiffrable et dont les vestiges pourrissent et tombent en poussière sans être plus compris de quiconque. Les personnages ne sont guère attachants, surtout au début : superficiels, pompeux ou naïfs. Le talent de conteur de George Martin produit son effet habituel, et son écriture rend à merveille l’atmosphère étouffante des tunnels envahis par la puanteur du Ver.

La plongée dans les profondeurs des souterrains s’accompagne d’une descente dans le passé, révélant partiellement des secrets remontant aux origines de ce monde en train de disparaître. Comme souvent, George Martin se refuse aux révélations trop évidentes, et les explications finales seront voilées, laissant la place aux interprétations du lecteur.

Des liens avec le Trône de Fer ?

L’écriture cryptique de GRR Martin favorise les interprétations audacieuses de ses ouvrages, mais parfois l’audace mène à l’outrance. J’ai relevé dans le résumé ci-dessus la présence d’obsidienne. Il y a d’autres éléments qui peuvent faire écho avec le cycle du Trône de Fer, et certains en tirent des conclusions… bref, si vous voulez en savoir plus, allez visionner cette vidéo de Preston Jacobs (même son titre étant spoiler, je préfère ne pas l’indiquer).

Personnellement, je pense que les échos entre des œuvres différentes d’un même auteur s’expliquent plus probablement par des reprises de thèmes qui lui sont chers, voire par des allusions délibérées, des auto-citations, que par un dessein unificateur ésotérique… mais chacun ses goûts !

Conclusion : faut-il l’acheter ?

Le texte de GRR Martin vaut certainement l’achat. C’est une nouvelle de ses débuts (il a 28 ans en 76), mais il écrit et publie déjà depuis plusieurs années, et une de ses nouvelles a même été nominée pour un Hugo (première d’une longue série). C’est donc alors un écrivain prometteur, qui maîtrise bien son écriture et excelle à rendre les atmosphère et à camper les personnages. Dans la veine « SF décadente et pessimiste », avec un zeste de Lovecraft, « Dans la maison du ver » tient une place honorable.

Ceci dit, je préconise d’acquérir plutôt le recueil « Les Rois des sables » (J’ai lu), qui contient cette nouvelle accompagnées de six autres, dont la nouvelle éponyme, et aussi « Par la Croix et le Dragon », deux classiques martiniens. Et tout ça pour deux fois moins cher. Le seul bonus de cette édition isolée, ce sont les quatre illustrations de John Picacio. À vous de voir si elles en valent le coup (le coût…).