Le Cor de Joramun

La construction du Mur (illustration : Chase Stone, TWOIAF ; montage : Evrach, La Garde de Nuit)

Les vents de l’hiver soufflent en cette saison, et il est tout à fait de ton de se pencher aujourd’hui sur un décryptage ayant trait aux froideurs de la neige. Alors prenez un bon chocolat chaud, posez-vous au coin du feu, et prenez le temps de lire ces lignes évoquant l’un des artefacts mystérieux de la saga : le Cor de l’Hiver, ou Cor de Joramun, un antique cor magique qui aurait le pouvoir de faire s’effondrer le Mur à la vibration de ses notes. Alors, qu’en est-il ?

La théorie originale a été rédigée par Pandémie, en janvier 2017 (à noter qu’il s’agit de la dernière théorie publiée avant que le site ne tombe. Coïncidence ? hmm, peut-être. Mais en tout cas, à la Garde de Nuit, nous parions sur cette deuxième sonnerie pour la reconstruction du site !)
Illustration de tête : Chase Stone, TWOIAF ; montage : Evrach, La Garde de Nuit

Aussi tranchant qu’un coup d’épée retentit tout à coup l’appel lancinant d’un cor.

(AFFC, Le Noyé)

L’un des objets de légende qui échauffe le plus l’esprit des protagonistes de la saga qui rêvent de mettre la main sur une arme contre le Mur, et qui agite aussi celui des lecteurs qui se demandent s’il s’agit d’un mythe, est sans aucun doute le Cor de l’Hiver, ou Cor de Joramun. Le présent décryptage va tenter de compiler les différentes discussions à son propos.

La légende du Cor

(Jeor Mormont) : « – Mouais. Et les avaient de longue date précédés le seigneur aux Cornes et les rois frères Gorne et Gendel et, à une époque encore plus reculée, Joramun qui, en sonnant du cor de l’Hiver, réveilla les géants dans la terre. Mais tous se brisèrent contre le Mur ou furent broyés par la puissance de Winterfell, au-delà… »

(ACOK, Jon III)

La première fois que l’on entend donc parler du Cor, c’est de la bouche du lord Commandant de la Garde de Nuit. Il n’est pas très évident de deviner s’il croit à son existence ou à ses pouvoirs, et la mention de Joramun se fait dans un amalgame de tous les rois d’au-delà du Mur dans une discussion sur Mance Rayder, sans évoquer les spécificités des uns et des autres. L’existence du Cor est néanmoins plausible pour bon nombre de protagonistes, notamment les sauvageons qui se rassemblent par dizaines de milliers et creusent aux sources de la Laiteuse. Même du côté de la Garde de Nuit, si on peut penser que beaucoup le prennent pour un conte de bonne femme, quelques-uns le redoutent :

C’est sur l’ordre exprès de Mimain que je me suis joint aux sauvageons. Il redoutait que Mance n’ait réussi à retrouver le Cor de l’Hiver…
« – Le Cor de l’Hiver ? Gloussa ser Alliser. T’était-il également enjoint d’avoir à compter leurs snarks, lord Snow ? »

(ASOS, Jon IX)

Il est possible que Qhorin ait avant tout redouté le pouvoir unificateur et symbolique de la relique, mais il faut noter qu’à ce stade Mance Rayder a déjà réussi à mobiliser les différents clans et tribus des sauvageons. Il est donc fort probable que le Mimain craignait pour de bon que les pouvoirs magiques du Cor ne soient pas un mythe.

A propos du mythe, davantage d’informations proviennent des histoires de Vieille Nan :

« Treize années dura le règne du Roi de la Nuit et de son cadavre de reine, treize, avant qu’enfin le Stark de Winterfell et le Joramun sauvageon ne se liguent afin d’affranchir la Garde de sa tutelle. Et lorsque, après sa chute, il s’avéra qu’il avait offert des sacrifices aux Autres, on anéantit toute trace de sa mémoire, et son nom même fut proscrit.
« D’aucuns prétendent qu’il était un Bolton, ne manquait jamais de conclure Vieille Nan. D’aucuns prétendent qu’il était un magnar de Skagos, d’aucuns prétendent un Omble, un Flint, un Norroit. D’aucuns voudraient vous faire accroire qu’il était un de ces Piébois qui gouvernaient l’île-aux-Ours avant l’arrivée des Fer-nés. Il ne fut jamais rien de tel. Il était un Stark, le propre frère de celui qui le renversa. »

(ASOS, Bran IV)

On apprend donc que Joramun serait en fait venu affronter le Roi de la Nuit, un lord Commandant s’étant proclamé roi en s’alliant à une reine morte-vivante et aux Autres. Cette version contredit légèrement celle de Jeor Mormont qui, dans une discussion sur Mance, déclarait que tous les rois sauvageons avaient été repoussés par la Garde ou Winterfell. Encore une fois, il s’agit certainement d’un raccourci signifiant que tous sont repartis chez eux, car TWOIAF vient confirmer que la version de Vieille Nan est plus proche de la version connue et admise à Westeros.

Pourtant, au cours de milliers d’années d’existence comme siège principal de la Garde, Fort Nox a accumulé bien des légendes propres, dont certaines sont relatées dans Les Veilleurs sur le Mur d’Archimestre Harmune. Les plus anciennes portent sur le légendaire Roi de la Nuit, treizième lord Commandant de la Garde de Nuit, dont on raconte qu’il coucha avec une sorcière pâle comme un cadavre et qu’il se proclama roi. Treize ans durant, le Roi de la Nuit et sa reine cadavre régnèrent ainsi avant que Brandon le Briseur, roi de l’Hiver (allié, dit-on, au roi d’au-delà du Mur, Joramun), les jette à bas. Par la suite, il effaça des mémoires jusqu’au nom du Roi de la Nuit (parce que, disent certains, le Roi de la Nuit était lui-même un Stark, du même sang que l’homme qui le tua).

(TWOIAF, Le Nord : Le Mur et au-delà).

Vu les milliers d’années qui séparent les événements de la saga de ceux de l’époque de Joramun, il est évidemment très difficile d’affirmer quoique ce soit sur ce qui a pu se dérouler exactement à l’époque, si le Cor de l’Hiver a bien existé et existe toujours, et s’il a bien les pouvoirs qu’on lui prête. Cependant, on remarque quand même que des milliers de personnes, voire des millions à travers les âges, ont véhiculé l’idée du Cor. Et son histoire perdure des deux côtés du Mur, avec des embellissements ou de légères modifications, mais de façon à ce que les récits soient cohérents entre eux. En effet, même s’il est assez courant que l’histoire orale évolue, et si les vainqueurs réécrivent souvent l’histoire, celle qui est présentée par Vieille Nan ou les mestres tient la route. Si les Nordiens avaient vaincu, tué et pris son Cor à Joramun, cela n’aurait eu absolument aucun sens que les Stark se fassent passer pour des faibles incapables de tenir le Mur sans l’aide des sauvageons. Et pour le peuple libre, cela n’a aucun sens de passer sous silence les méfaits des « agenouillés ». On peut donc partir du principe que Joramun est bien venu en aide pour chasser le Roi de la Nuit, sans faire d’angélisme pour autant, cette « alliance » dictée par les circonstances ayant très bien pu ne pas être idyllique.

Le pouvoir du Cor

En préambule, il est tout à fait possible qu’un cor soit enchanté. Les Valyriens en utilisaient pour dresser leurs dragons, comme ce pourrait être le cas de Dompte-Dragons (le cor rapporté par Euron dans AFFC). Bien que ce dernier n’ait pas encore vraiment eu l’effet escompté, il a quand même eu des suites magiques pour celui qui a soufflé dedans.

« As-tu dans ta poche un djinn pour doter ton épée de vertus magiques ? »

(AGOT Jon IX)

La traduction française évoque ici un «djinn» mais il s’agit en version originale d’un grumkin (généralement traduit par «tarasque» dans la version française, mais parfois aussi par « djinn », « farfadet » ou encore « esprit malin » selon le contexte), créature légendaire d’au-delà du Mur qui peut être rapprochée des enfants de la forêt. De fait, ces enchantements sont parfois réputés être en mesure d’exaucer des vœux, comme celui des sauvageons de passer le Mur. Mais ils doivent être considérés avec prudence, surtout le troisième et dernier vœu.

Il arrivait aux farfadets, des fois, dans les vieilles histoires de Vieille Nan, de fabriquer des objets magiques permettant aux souhaits de se réaliser.

(ASOS, Sansa V)

D’après les contes de Vieille Nan où quelque esprit malin vous promettait d’exaucer trois vœux, vous aviez intérêt à faire drôlement gaffe pour le troisième, puisque c’était le dernier.

(ACOK, Arya IX)

Les pouvoirs du Cor de l’Hiver seraient d’avoir éveillé les géants de la terre, et de pouvoir mettre à bas le Mur.

Et Joramun, sonnant le Cor de l’Hiver, éveilla les géants dans les profondeurs de la terre. Il chercha les épées longues de dix pieds mais n’aperçut que des gourdins. De simples branches d’arbres morts, pour la plupart, certaines encore hérissées de rameaux brisés. Le bloc de pierre attaché à leur extrémité faisait de quelques-uns des massues formidables. La chanson ne dit pas si le cor peut les renvoyer dormir.

(ASOS, Jon II)

Jon Snow considère que les géants de la terre éveillés par le Cor de l’Hiver sont les humanoïdes qu’il vient de rencontrer pour la première fois.

Et Joramun, sonnant le Cor de l’Hiver, éveilla les géants dans les profondeurs de la terre. Étaient-ils issus de celles-ci, eux et leurs mammouths?

(ASOS, Jon II)

Évidemment, au premier abord, on pourrait se dire : t’y connais rien, Jon Snow. Les mammouths ne sont pas des élémentaires de terre, mais de bons vieux mammifères, et les géants sont sans doute aussi des créatures naturelles. Néanmoins, sa déduction n’est pas dénuée de logique. En effet, une armée de géants est toujours utile face à une armée de zombies. Le pouvoir du Cor pourrait bel et bien être d’avoir éveillé les géants, dans le sens de leur avoir donné une intelligence et la faculté de communiquer. TWOIAF semble aller dans ce sens, les géants auraient été de prime abord des sortes de bêtes sauvages parmi les enfants de la forêt :

Selon les membres de la Garde, les sauvageons ont des récits de géants cohabitant tant bien que mal avec les enfants, allant où ils voulaient, prenant ce qu’ils voulaient.

(TWOIAF, Histoire ancienne : l’Âge de l’Aube)

Une autre piste fréquemment évoquée pour les géants de la terre, est qu’ils seraient les forces telluriques telles que les tremblements de terre ou les volcans. Cette idée revient dans le récit de la destruction du Bras de Dorne :

Et ils l’ont fait, s’assemblant par centaines (sur l’Île-aux-Faces, dit-on), et invoquant leurs dieux anciens par le chant, la prière et d’atroces sacrifices (mille captifs furent donnés au barral, dit une version de l’histoire, alors qu’une autre prétend que les enfants utilisèrent le sang de leurs propres jeunes). Et les dieux anciens bougèrent, dans la terre les géants s’éveillèrent, et tout Westeros fut ébranlé et trembla. De grandes failles s’ouvrirent dans le sol, collines et montagnes s’effondrèrent et furent englouties.

(TWOIAF, Dorne : La Cassure)

Cependant, comme le font également remarquer les mestres, si le pouvoir du Cor avait été d’anéantir le Mur par un cataclysme dès qu’on en souffle, il ne serait plus debout, Joramun en ayant sonné. Il n’y a pas non plus de volcans sous Fort-Nox, et il n’a pas été non plus englouti dans les profondeurs de la terre.

Une autre piste évoquée parfois est celle des barrals, ces grands arbres magiques qui enfoncent leurs racines dans les profondeurs de la terre. Il y en a sans doute sous le Mur, car c’est une porte en barral qui contrôle le passage sous Fort-Nox, et le Mur est bardé de sortilèges pour pouvoir tenir debout et empêcher les Autres de passer. Et même à distance, leurs pouvoirs sont grands. De plus, les vervoyants, qui passent pour avoir soulevé les océans et brisé les terres, l’ont fait en étant connectés aux barrals, qui sont véritablement les anciens dieux que les enfants ont invoqués. Le fait que les enfants de la forêt sont susceptibles d’enchanter des objets est d’ailleurs suggéré dans les traditions des Sept Couronnes, ce qui lie les propriétés supposées du Cor (« éveillez les géants de la terre ») et les pouvoirs supposés des vervoyants (« dans la terre les géants s’éveillèrent »).

Il est donc possible que ce soit une deuxième, ou une troisième (les trois sonneries annonçant la venue des Autres ou les trois vœux probablement accordés par les enfants de la forêt dans les contes) utilisation du cor qui produise un effet destructeur sur le Mur, une sorte d’effet secondaire indésiré. En effet, Dompte-Dragons n’a apparemment pas non plus pour effet immédiat de dompter un dragon. De plus, la thématique des trois sonneries de cor revient souvent dans la saga. Si l’on voit assez mal en quoi convoquer une armée de géants présente encore de l’intérêt, vu qu’ils ont presque disparu, faire chuter le Mur, ou l’empêcher de chuter, peut s’avérer déterminant pour l’intrigue et les protagonistes. En ce cas, un tremblement de terre ou une annulation des sortilèges provoquerait bel et bien la chute du Mur.

Le Cor de Mance

S’il y a bien quelqu’un qui a compris le pouvoir du Cor, c’est Mance Rayder, bien que l’on ne sache pas non plus s’il lui accorde pour de bon des capacités magiques. Il a en effet très bien pu l’utiliser comme prétexte pour unir et occuper le Peuple Libre lors du rassemblement aux sources de la Laiteuse, les sauvageons étant ainsi absorbés par la fouille des tombes plutôt que par leurs vieilles querelles, puis comme moyen de chantage contre la Garde de Nuit. Ou bien Mance était sincèrement convaincu qu’il allait trouver un artefact magique. Peu importe, après les premiers assauts contre le Mur, il finit par produire devant Jon un cor qu’il prétend être celui de Joramun :

« Oui, dit Mance. Le Cor de l’Hiver. Celui-là même que Joramun sonna jadis pour réveiller les géants du sommeil de la terre. »
Il était colossal, ce cor. La courbe de son pavillon devait faire dans les huit pieds, et son embouchure était si large que vous auriez pu y plonger le bras jusqu’au coude. S’il est en os d’aurochs, jamais aurochs n’avait atteint des dimensions si ahurissantes. Il avait d’abord pris pour du bronze les bandeaux qui le décoraient, mais il lui suffit de se rapprocher pour se rendre compte qu’ils étaient en or. De l’or ancien, plus brun que jaune, et gravé de runes.

(ASOS, Jon X)

Et Mance menace d’abattre le Mur si la Garde ne se rend pas, mais de leur rendre le cor si elle le fait :

Il reporta son regard vers Jon. « Retourne leur dire d’ouvrir leur porte et de nous laisser traverser. S’ils le font, je leur donnerai le Cor de l’Hiver, et le Mur tiendra jusqu’à la fin des temps. »

(ASOS, Jon X)

Mance accorde un délai de réflexion :

« Hé bien, si vous refusez, répondit Mance Rayder, Tormund Fléau-d’Ogres sonnera le Cor de l’Hiver dans trois jours, à l’aube. »

(ASOS, Jon X)

Jon a quelques doutes sur la menace, qui vient après les échecs successifs d’assauts plus conventionnels. De plus, Ygrid lui avait affirmé beaucoup plus tôt que jamais Mance n’était parvenu à trouver le cor.

« – Pas par peur ! » Elle décocha un coup de talon sauvage à la glace, lui arrachant un gros copeau. « Si je pleure, c’est parce qu’on a pas été foutus de trouver le Cor de l’Hiver, jamais. C’est parce qu’on a ouvert bien cinquante tombes et qu’on a lâché dans le monde tout ce tas d’ombres, mais que pour flanquer ce machin froid par terre, le cor de Joramun, jamais on a été foutus de le trouver ! »

(ASOS, Jon IV)

Mance affirme qu’Ygrid a menti sur son ordre, parce qu’il se méfiait de Jon. Il affirme aussi qu’il a répugné à utiliser le cor plus rapidement, parce qu’en souffler et détruire le Mur pourrait s’avérer à double tranchant contre la menace des Autres. Mais personne ne saura jamais si la menace aurait été menée à son terme puisque à ce moment arrive l’armée de Stannis. Mance est capturé, le cor détruit avec lui sur son bûcher, sans doute enduit de grégeois.

« PEUPLE LIBRE ! Le voilà, votre roi des mensonges. Et voici le Cor dont il promettait qu’il abattrait le Mur. » Deux des gens de la reine apportèrent le Cor de Joramun, noir avec des bandes de vieil or, huit pieds de long d’un bout à l’autre. Des runes étaient gravées dans ses bandeaux d’or, l’écriture des Premiers Hommes. Joramun avait péri des milliers d’années plus tôt, mais Mance avait retrouvé sa tombe sous un glacier, dans les sommets des Crocgivre. Et Joramun sonna du Cor de l’Hiver, et il éveilla les géants de la terre. Ygrid avait raconté à Jon que Mance n’avait jamais découvert le cor. Elle a menti, ou alors Mance le tenait secret même des siens.

(ADWD, Jon III)

Le Cor de Joramun s’enflamma. Il s’embrasa avec un bruit de souffle tandis que des langues tourbillonnantes de feu vert et jaune dansaient en crépitant sur toute sa longueur.

(ADWD, Jon III)

Jon a encore quelques doutes. En effet, Ygrid, vu son état émotionnel, amoureuse de Jon et ayant de justesse survécu à l’ascension du Mur, ne semblait pas en état d’effectuer une fourbe stratégie à long terme au service de Mance. Ce dernier, par contre, avait toutes les raisons de mentir. Dans l’intimité de sa tente, entouré de ses fidèles, il pouvait tenter un coup de bluff et de gagner du temps afin de monter une nouvelle stratégie contre les défenseurs exsangues, par exemple simplement en renvoyant une troupe escalader le Mur comme précédemment. On remarque aussi que sa crainte de voir les Autres fondre sur son armée dans les trois jours était très exagérée, puisqu’il y a des survivants de l’attaque qui passent le Mur quelques semaines après la déroute. Tormund en rajoute d’ailleurs dans ce sens, précisant lui aussi que Mance n’a jamais trouvé le Cor :

Har. Si j’avais le cor de Joramun. J’y soufflerais un bon coup, et on grimperait à travers les décombres.
– Mélisandre a brûlé le cor de Joramun.
– Ah ouais ? » Tormund se claqua la cuisse et hurla de rire. « Elle a brûlé c’te belle trompe ancienne, oui-da. C’est un péché, moi j’ dis, foutre. Mille ans, qu’elle avait. On l’avait découverte dans une tombe de géant, et aucun d’entre nous avait jamais vu si grande trompe. Ça doit être pour ça que Mance a eu l’idée de te raconter que c’était celle de Joramun. Il voulait que vous autres corbacs croyiez qu’il avait en son pouvoir le moyen d’ faire crouler votre foutu Mur à vos genoux. Mais le véritable cor, on l’a jamais trouvé, malgré tout c’ qu’on a fouillé. Sinon, tous les agenouillés de vos Sept Couronnes auraient eu des morceaux de glace pour se rafraîchir leur vin durant tout l’été. »

(ADWD, Jon XII)

Ces propos sont cohérents avec l’idée d’un Mance qui bluffe. De plus, un cor trouvé dans la tombe d’un géant explique l’apparence et la taille de l’objet. En effet, les géants utilisent les mammouths, rien de surprenant donc à ce qu’ils utilisent des cors fait dans leurs défenses, qui pouvaient mesurer près de cinq mètres de long, le cor en mesurant deux et demi. La couleur noire peut également s’expliquer par les réactions chimiques que subit l’ivoire à travers le temps. En effet, on retrouve des défenses de mammouths brunes, noires, voire même orange ou bleues, en fonction de la nature de l’endroit où elle a été conservée. En outre, l’ivoire est combustible.

Mais du coup, comme le fait remarquer Jon, une nouvelle question se pose :

Jon se retourna sur sa selle, sourcils froncés. Et Joramun sonna du cor de l’Hiver et il réveilla les géants dans la terre. Cette énorme trompe avec ses bandes de vieil or, incisées de runes anciennes… Mance Rayder lui avait-il menti, ou était-ce Tormund qui mentait à présent ? Si le cor de Mance n’était qu’une feinte, où se cache la vraie trompe ?

(ADWD, Jon XII)

Le Cor de Winterfell

Une hypothèse abondamment discutée est celle de la présence (quelque peu empreinte d’ironie) du Cor de Joramun à Winterfell :

« Auraient-ils l’intention de souffler nos murs ? plaisanta un Flint quand la trompe de guerre résonna de nouveau. Peut-être s’imagine-t-il avoir trouvé le Cor de Joramun.

(ADWD, Un fantôme à Winterfell)

Cette piste n’est pas sans provoquer quelques contradictions avec la légende, qu’elle soit la version de l’au-delà du Mur, de Winterfell ou de la Citadelle. En effet, il paraît assez incohérent que Joramun ait volontairement confié son Cor aux Stark, si l’un d’eux a probablement été corrompu et s’est transformé en Roi de la Nuit, et si un autre a été incapable de lui reprendre Fort-Nox. Et si le cor lui a été pris de force, il paraît également incohérent que l’histoire en ait perdu toute trace des deux côtés du Mur et l’ait fait se retourner paisiblement reposer dans une tombe de la Laiteuse.
De plus, cela soulève bon nombre d’interrogations sur l’objectif de Mance Rayder à Winterfell. Son peuple peut désormais trouver refuge derrière le Mur sur décision de Jon Snow, il n’a plus guère de motif de trouver le Cor. Les piqueuses passent certes du temps à poser des questions sur les cryptes, mais cela peut s’expliquer autrement que par le désir d’y trouver le Cor : une cache pour des armes et des vivres, un passage secret, un lieu où cacher ou interroger un homme, des indices de la présence de Bran et Rickon pour venir en aide aux conspirateurs nordiens, etc. De plus, Mance et ses piqueuses semblent surtout très impliqués dans la mission de sauver la fausse Arya, n’hésitant pas à mourir pour la sauver et la livrer à Mors Omble à l’extérieur des murs, ce qui serait étrange si le Cor était leur objectif prioritaire.

L’hypothèse est même émise qu’on a soufflé dans le Cor de Joramun pour la deuxième fois à Winterfell, car une sonnerie de cor particulière retentit :

Long mugissement grave, le son parut rester en suspens au-dessus des remparts, s’attarder dans l’air noir, s’insinuer au plus profond des os de tous les hommes qui l’entendaient. Tout au long des remparts du château, les sentinelles se tournèrent vers l’appel, crispant leurs mains autour des hampes de leurs piques. Dans les salles et les donjons en ruine de Winterfell, des lords intimèrent silence à d’autres, des chevaux renâclèrent, et des dormeurs remuèrent dans leurs recoins obscurs. L’appel de la trompe de guerre ne s’était pas plus tôt éteint qu’un tambour se mit à battre : Bam damne Bam damne Bam damne. Et un nom courut des lèvres de chacun à celles de son voisin, écrit en petits nuages de souffle : Stannis, chuchotaient-ils, Stannis est là, Stannis est arrivé, Stannis, Stannis, Stannis.

(ADWD, Un fantôme à Winterfell)

La sonnerie est sans nul doute étrange, mais, là aussi, faire intervenir le cor magique de la légende soulève des interrogations. Aucun effet n’est observé au Mur, qui tient toujours debout. Mance n’a nul besoin d’activer la magie du cor. Il parait plus rationnel de voir dans ce passage les effets de la tempête de neige qui déforme les sons, auxquels s’ajoutent l’état de nervosité des hommes entassés dans la forteresse, le tout sans doute amplifié par un peu de licence poétique de la part de l’auteur.

Quoi qu’il en soit, même si elle ne peut être réfutée, la piste du Cor à Winterfell soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et les indices en sa faveur sont bien maigres.

Le cor de Samwell

Un autre cor, bien que d’apparence bien moins grandiose que le cor de la tente de Mance ou Dompte-Dragons, est trouvé de façon particulièrement inattendue par Jon, aidé de Fantôme, au Poing des Premiers Hommes.

Un bout de corde effiloché entourait le ballot. Jon dégaina son poignard pour la couper puis, saisissant les bords du tissu, tira. Le ballot s’ouvrit à l’envers, et son contenu s’éparpilla sur le sol, avec des miroitements sombres. Une douzaine de couteaux, quelques têtes de lance foliées, tout un tas de pointes de flèches. Jon préleva une lame de dague, noire comme jais, d’une légèreté de plume. L’infime lueur orange que fit courir la torche sur le fil disait assez un affût de rasoir. Du verredragon. Ce que les mestres nomment obsidienne. Fantôme avait-il découvert là quelque antique cache des enfants de la forêt ? Un arsenal enfoui depuis des milliers d’années? Le Poing des Premiers Hommes ne datait effectivement pas d’hier, mais…
Sous le verredragon se trouvait un vieux cor de chasse fait d’une corne d’aurochs et cerclé de bronze. Jon le secoua pour en faire tomber la terre, et une flopée de pointes de flèches s’en échappa. Sans se soucier de les ramasser, il saisit un coin du tissu qui avait servi à envelopper les armes et le fit rouler entre ses doigts. De bonne laine, épaisse, double tissage, trempée mais en excellent état. Cela prohibait un ensevelissement prolongé. Et de couleur sombre. L’attrapant à pleines mains, il l’approcha de la torche. Pas sombre. Noir.
Ainsi sut-il, dès avant de se lever et de le déployer en le secouant, ce qu’il tenait là : le manteau noir d’un frère juré de la Garde de Nuit.

(ACOK, Jon IV)

Jon trouve donc, au milieu de lames et de pointes d’obsidienne, enveloppé dans un manteau de frère juré, un vieux cor de chasse fait de corne d’auroch et cerclé de bronze, cor qui est fendu et inutilisable. Son aspect est bien plus proche de ce que devrait être le cor d’un chef sauvageon. En corne d’auroch, comme ce à quoi s’attend Jon lorsqu’il découvre l’incroyable trompe dans la tente de Mance, et bardé de bronze, comme les Premiers Hommes en avaient l’usage. Seul obstacle, le bronze devrait être altéré après tous ces millénaires. Mais on sait que les objets soumis à des sortilèges (le Mur, qui devrait s’effondrer sous son propre poids, ou l’acier valyrien, inusable) peuvent échapper aux ravages du temps et aux lois de la physique.

De plus, les circonstances de sa découverte sont très étranges. De prime abord, on peut penser qu’un patrouilleur de la Garde, Benjen peut-être, l’aura déposé là. Encore aurait-il fallu qu’il sache que la Garde camperait au Poing. Et s’il l’avait deviné, l’enterrer sous la neige à l’extérieur du périmètre sans signe de reconnaissance pour le retrouver aurait été trop aléatoire. Et le problème est que nul parmi les hommes, que ce soit dans la Garde ou chez les Sauvageons, ne se rappelle encore que l’obsidienne est utile contre les Autres. Les seuls dépositaires de ce savoir sont les enfants de la forêt. Le candidat le plus probable est donc leur vervoyant, la Corneille à trois yeux. Freuxsanglant a les moyens de suivre le groupe de Jeor Mormont et de faire déposer le paquet par Mains-froides ou un enfant, et il connait l’utilité de l’obsidienne. Qui plus est, les enfants font les meilleurs dépositaires du Cor de Joramun, non seulement par ce qu’ils ont probablement participé à sa création, mais aussi parce qu’ils étaient les garants du fait qu’il ne serait pas détruit ou mal utilisé. En effet, si comme dit plus haut, Joramun pouvait difficilement laisser le Cor aux Stark qui avaient failli à protéger le Mur, il ne pouvait guère non plus être enterré avec lui, de peur qu’un Roi d’au-delà du Mur trop ambitieux et oublieux de la menace des Autres décide de piller la tombe et de l’utiliser pour se tailler un royaume dans le Nord.
Cela peut paraître un moyen quelque peu alambiqué et inefficace de faire parvenir ces objets à la Garde, mais il ne faut pas oublier qu’à travers tous les romans, Freuxsanglant est contraint d’utiliser des moyens détournés et cryptiques pour faire parvenir ses messages.

Par la suite, le cor réapparaît dans les bagages de Sam :

Puis il chercha son paquetage et y fourra tous ses effets, chaussettes sèches et sous-vêtements de rechange, les pointes de flèches et le fer de lance en verredragon que Jon lui avait offerts, et cette antiquité de cor aussi, plus ses parchemins, ses encres et ses plumes, les cartes qu’il avait entrepris de dresser, sans compter un saucisson à l’ail, dur comme un caillou, qu’il tenait en réserve depuis le Mur. Il ficela le tout et, d’un coup d’épaule, se le hissa sur le dos.

(ASOS, Samwell I)

Il le transporte même de l’autre côté du détroit, à Braavos :

Son baudrier d’épée pendait contre le mur, accroché à une patère, à côté du vieux cor fendu que Jon lui avait offert. Il l’en arracha, le boucla autour de sa taille, jeta n’importe comment son manteau de lainage noir sur ses épaules tombantes, franchit le seuil à la diable et dégringola l’escalier de bois dont les marches craquaient sous son poids. L’auberge avait deux sorties qui donnaient l’une sur une rue, l’autre sur un canal.

(AFFC, Samwell III)

Et contre toute attente, alors qu’il a tout donné, sauf les habits qu’il a sur le dos, il l’a encore avec lui lorsqu’il embarque pour Villevieille :

Le capitaine réclama par surcroît la chaîne d’Aemon, mais là, Sam avait refusé tout net. C’était pour tout mestre un comble de honte que de se dépouiller de sa chaîne, expliqua-t-il. Xhondo dut répéter la chose à trois reprises avant que Quhuru Mo ne renonce à ses prétentions. Le temps de conclure enfin le marché, Sam n’avait plus que ses noirs, ses sous-vêtements, ses bottes et le cor brisé que Jon avait découvert sur le Poing des Premiers Hommes. Je n’avais pas le choix, se dit-il. Il nous était impossible de rester à Braavos et, à moins de nous mettre à voler ou à mendier, nous n’avions pas d’autre moyen pour payer le passage.

(AFFC, Samwell IV)

Il est actuellement très difficile de voire en quoi ce cor sert les objectifs de Freuxsanglant. Devait-il le mettre en sécurité en le faisant passer le Cor au sud du Mur, au cas où sa cache se trouverait submergée ? Ou bien a-t-il besoin de son pouvoir là-bas ? Sam devait-il l’amener à la Citadelle pour le faire examiner ou réparer ? Ce serait en tout cas un leurre plutôt étrange de la part de l’auteur que de faire voyager ce vieil objet inutile juste pour berner le lecteur. Les réponses dans le prochain tome ? Peut-être… Il reste aussi la possibilité que le Cor de Joramun ne soit qu’une légende et qu’il ne resurgisse jamais.