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Entretien avec… Patrick K. Dewdney

Entretien avec… Patrick K. Dewdney

Patrick K. Dewdney

Lors des Imaginales 2019, la Garde de Nuit a eu la chance de rencontrer des auteurs et autrices qui font l’actualité de la fantasy en France. Nous avons ainsi pu leur poser quelques questions concernant leur perception de l’œuvre de George R. R. Martin et son impact sur le monde de l’écriture fantasy. Dans les semaines qui viennent, nous vous proposerons donc une retranscription de leurs propos passionnants et leurs perspectives uniques sur les écrits du Trône de Fer et sur la série qui en est dérivée.

Aujourd’hui, nous vous proposons de revivre notre entretien avec Patrick K. Dewdney. Auteur francophone de nationalité anglaise, il a notamment publié les deux premiers tomes du Cycle de Syffe, une grande saga de fantasy historique en cours d’écriture (sept tomes sont au programme… mais rassurez-vous : il écrit plus rapidement que notre auteur favori^^). Cette saga a remporté le grand prix de l’Imaginaire 2019 et son premier tome, L’Enfant de poussière, fut nommé à de nombreux prix en littérature de l’imaginaire.

Garde de Nuit : Pour commencer avez-vous lu la saga et/ou vu la série ?

Patrick K. Dewdney : J’ai lu les livres et vu la série jusqu’au moment où les livres s’arrêtent. Je n’ai pas de soucis avec les spoilers, je sais déjà ce qu’il se passe dans la série, mais je n’ai pas souhaité voir la fin pour ne pas me gâcher les livres.

GdN : Donc vous êtes un vrai fan des livres.

PD : Oui. Il est indéniable que George R.R. Martin est un auteur majeur du genre.

GdN : Pensez-vous que des auteurs, en France et ailleurs, s’inspirent de Martin ? Est-ce qu’il a amené une touche dans la fantasy écrite aujourd’hui ?

PD : Je n’ai pas l’impression que Martin soit si original que ça dans le fond. Par contre, il a apporté quelque chose de synthétique sur les bases philosophiques de la fantasy. Pour moi, c’est l’auteur qui a installé de façon indubitable le matérialisme dans la fantasy, l’approche d’un univers qui s’appuie, même s’il est empli d’éléments fantastiques, sur une sorte de genèse matérialiste.

GdN : Pensez-vous qu’il a amené des lecteurs à la fantasy ?

PD : Je ne sais pas du tout. J’ai lu beaucoup de fantasy, mais j’en lis moins aujourd’hui. Je suis plus axé sur ce qui se passe en francophonie. Mes lecteurs viennent parfois me voir avec des références anglo-saxonnes que je n’ai pas, à part Hobb bien sûr. George R.R. Martin est un peu une exception pour moi en tant que lecteur.

GdN : Vous dites que vous lisez peu de fantasy aujourd’hui. Quelles sont vos lectures habituelles ?

PD : Je lis de tout, j’essaye de lire surtout des bons livres (*rire*). Je lis pas mal d’essais, de la politique à la philo en passant par la sociologie.

GdN : Dans votre façon d’écrire, pensez-vous qu’il y a une thématique qui pourrait résonner avec l’œuvre de Martin ?

PD : Sans être très original, je pense que l’on retrouve dans mon œuvre l’idée du temps troublé, très présente en fantasy, et dont Martin, comme d’autres, s’est emparé.
L’aspect de mise en place d’un univers porté par une philosophie matérialiste, c’est quelque chose que Martin m’a peut-être également donné envie de faire, ou c’est en tout cas à travers lui que j’ai pu conceptualiser ce rapport-là au monde. Je vois vraiment cet auteur comme un symbole. Si on voulait résumer la fantasy aujourd’hui, on pourrait prendre sa série : il y a à peu près tout dedans, et surtout dans ses fondements. En cinquante ans, on est passé d’une fantasy, d’un point de vue philosophique, très essentialiste avec une opposition très marquée entre le Bien et le Mal – une fantasy très moraliste en fait, qui était le reflet des gens qui l’écrivaient – à quelque chose de plus matérialiste. Il y a eu une sorte de révolution dans la fantasy, et on a abouti à quelque chose de très moderne, avec une philosophie moderne qui sous-tend la fantasy. Et Martin est vraiment l’emblème de ça.

GdN : C’est sûr qu’il n’y a pas de héros, de manichéisme…

PD : C’est ça. Il y a des femmes qui font des trucs (sic). Il y a une réflexion sur l’écologie peut être, ou en tout cas sur des préoccupations globales, sur la politique, sur le pouvoir… Chez George R.R. Martin, on n’est pas dans l’essentialisme de Tolkien. Le pouvoir, ce n’est pas le mal ultime. Oui, le pouvoir transforme les gens. Mais c’est une fantasy sans jugement, qui présente une situation, libre au lecteur de décider ce qu’il en pense.

GdN : Le féminisme de l’œuvre est une question qui revient, notamment avec la série et quelques scènes qui font polémique, mais aussi dans les livres. Que pensez-vous de la place de la femme dans l’œuvre de Martin ?

PD : Je dirais que George R.R. Martin est dans la peau de ce qu’il est : un homme blanc de 60 ans. Il a des personnages féminins que je trouve plutôt réussis, même si parfois il se fait un peu prendre au piège de certaines choses… un usage du viol un peu récurrent notamment. J’ai du mal à me positionner, il faudrait que je relise ses bouquins avec cet angle… Je ne sais pas, joker !

GdN : Vous ne les avez lus qu’une fois ?

PD : Oui.

GdN : Est-ce qu’il y a un personnage qui ressort, ou que vous détestez ? Ou y-a-t’il en tout cas un personnage dont l’écriture vous semble intéressante ? Le meilleur et le moins bon des personnages en quelque sorte.

PD : Un personnage que j’ai beaucoup aimé suivre est Catelyn Stark. Mais c’est difficile de trouver un personnage que je n’ai pas aimé suivre !

Il faut savoir que je ne suis un « technicien », je ne viens pas de la fantasy à la base. Je suis quelqu’un qui écrit des romans, mais je m’intéresse un peu à tout en littérature, d’ailleurs j’écris de la poésie aussi. Et quand j’ai lu ASOIAF, j’ai vu le parti-pris narratif (NDLR : le système de points de vue) que ce type-là avait choisi, et je me suis dit « Whaou, c’est incroyablement casse-gueule ! ». Et en fait, en tournant les pages, j’ai compris le tour de force littéraire qu’était cette série. C’est tellement difficile de mener une histoire par points de vue comme il le fait. D’autant qu’il a une flopée de personnages ! C’est une maîtrise narrative qui joue sur le fil d’un rasoir, mais qui est parfaite. Comme tout récit, il y a des hauts et des bas, on est pressé de retrouver tel ou tel personnage, mais la vérité, c’est que même dans ces moments, je ne pouvais pas m’empêcher de revenir à la prouesse technique que j’étais en train d’avaler.

Et donc je ne peux pas citer de personnage pour lequel je me suis ennuyé grâce à cette maîtrise. Surtout que j’ai lu les livres en VO – je suis anglais – et c’est d’une subtilité incroyable pour chaque personnage, bien que le récit soit à la fausse troisième personne. Il y a une écriture identifiable, subtilement différente entre chaque personnage. Face à ce niveau de langue, je ne me suis jamais ennuyé.

GdN : On dit que George R.R. Martin a un style assez simple. En temps que « vrai » anglophone, vous diriez que le style est simple mais aussi recherché, travaillé ?

PD : Je ne dirais pas que le style est simple, l’écriture de Martin est très ample. Il fait très peu de répétitions, y compris dans les expressions qu’il utilise. Et avec le volume de texte qu’il a produit, c’est difficile de ne pas tomber dans des expressions toutes faites ou qui reviennent. Ce n’est jamais le cas. J’y reviens, mais c’est un technicien incroyable. Je découvre ça en écrivant mon propre cycle, qui continue sur 7 tomes : ce sont des gros bébés (*rire*). C’est la première fois que je m’essaye à une narration longue. J’étais identifié jusque-là comme écrivant des choses expérimentales, « avant-gardiste », ou en tout cas littérairement très travaillé. Et sur des saga longues, on est obligé de « simplifier » le texte, mais la technique se décale : on est avant tout sur des enjeux de rythme et de souffle.

Clairement, Martin a un style efficace mais ni concis ni simple. « Ample » est vraiment le mot qui me vient. Il a un vocabulaire extrêmement étendu, le choix juste du mot, une maîtrise du rythme narratif renversante.

GdN : On sait qu’il y a un vrai choix des mots dans la façon d’écrire de Martin effectivement. Pensez-vous que ceci qui peut expliquer en partie sa lenteur d’écriture, qu’il serait peut-être dépassé par son œuvre ?

PD : Oui, clairement. L’endroit où il se trouve actuellement dans ses livres… c’est l’heure de vérité en fait. Il se retrouve avec une flopée de personnages dont il va devoir se débarrasser d’une façon ou d’une autre, ou en tout cas éclipser leur point de vue. Clairement, je n’aimerai pas être à sa place, là où il s’est mis.

À mon avis, c’est n’est pas parce qu’il n’arrive pas à écrire ou retravailler ses phrases, mais c’est vraiment lié à des partis-pris de narration. Comme je le disais, c’est très casse-gueule et super difficile de faire fonctionner une narration globale sur un agglomérat de points de vue. Et déjà ce qu’il a fait jusque-là est un tour de force. Maintenant, faire avancer son histoire va être de plus en plus complexe, il va devoir rester sur ce fil de funambule.

Je peux concevoir qu’il ne veuille pas bâcler, il est assis sur un monument. Personnellement j’aimerais prendre le temps, et ce d’autant que Martin n’a plus d’enjeu alimentaire désormais. Ça craint un peu pour nous les fans, mais ça ne me dérange pas d’attendre pour voir quelque chose d’abouti et d’aussi carré que le reste.

GdN : Avez-vous lu d’autres œuvres de Martin ?

PD : Non.

GdN : George R.R. Martin se décrit comme un jardinier, qui plante ses intrigues au fur et à mesure pour les voir éclore un peu plus loin. On sait qu’il y a deux écoles, les jardiniers et les architectes. Où vous positionneriez-vous ?

PD : Je suis un architecte avec un jardin, et un jardinier avec une maison. J’essaye d’être à la fois architecte et jardinier. Je ne fais pas de plan, mais ça ne m’empêche pas d’avoir tous mes arcs narratifs en tête. Et en même temps, je conçois l’écriture comme un acte organique, et il faut laisser vivre son texte. Dans le troisième tome de ma saga, par exemple, j’avais prévu un passage sous forme d’ellipse, qui devait faire vingt pages à la base, et en fait je me suis rendu compte après plusieurs essais que ça serait trop casse-gueule comme parti pris. Traiter ce passage et tous les bouleversements et évolutions intimes que cette partie-là contient pour mon personnage sous forme d’ellipse m’a paru gênant par rapport à mes lecteurs. Je n’arrivais pas à faire quelque chose, je me disais que les lecteurs risquaient de décrocher du récit, ou ne comprendraient pas les actes du personnage. Et donc finalement, ce qui devait faire vingt pages en fait deux cents maintenant, car je n’avais pas d’autre choix que de le raconter pour faire participer le lecteur à ce processus.

Donc voilà, je sais où je vais, mais je m’autorise des choses, un texte doit respirer. Je peux être attentif aux personnages. Psychorigide, mais pas trop !

Propos recueillis par Geoffray et Nymphadora.

Retrouvez la plume de Patrick K. Dewdney avec L’Enfant de poussière, le premier tome du cycle de Syffe :

L’Enfant de poussière, par Patrick K. Dewdney (éditions Au Diable Vauvert)

Compte collectif de La Garde de Nuit.

1 Comment

  1. Très intéressant d’avoir le point de vue d’un écrivain anglophone, qui plus est un très bon écrivain comme Dewdney, sur les qualités littéraires de Martin.
    De Dewdney, outre son cycle de Syffe, je vous recommande « Crocs » publié dans la collection Territori à la Manufacture du Livre. Au demeurant, toute la collection Territori vaut le coup d’œil (Bouysse, etc.)

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