Comprendre « La Grande Conspiration nordienne »

(Hugo Wull) « Cet hiver sera mon dernier. Pourvu que je me baigne dans le sang des Bolton avant de mourir. Je veux le sentir m’éclabousser la face quand ma hache mordra profondément dans un crâne de Bolton. Je veux le lécher sur mes lèvres, et mourir avec ce goût sur ma langue. »
(ADWD, chap 43, La Prise du Roi [Asha II])

Cet article a pour objet d’exposer aux lecteurs non anglophones ce qu’est la « Grande Conspiration nordienne » (« The Great Northern Conspiracy » ou GNC sur les sites et forums anglophones). Cette expression n’est pas utilisée par George R.R. Martin, et on ne la trouve donc pas dans ses ouvrages. Elle désigne donc une « théorie » de certains lecteurs (ou plutôt une hypothèse), assez largement populaire dans le milieu des fans pour qu’il ait été jugé opportun de la décrire ici, ce qui ne signifie pas qu’elle soit avérée pour autant.

Selon cette hypothèse, de nombreuses maisons du Nord, voire certaines maisons du Conflans, travailleraient ensemble en secret pour renverser les Frey et les Bolton, remettre un Stark à Winterfell, et même peut-être restaurer l’éphémère royaume du Nord et du Conflans.

Avertissement : le présent article s’appuie sur des éléments issus de tous les tomes parus en français, voire de certains chapitres du futur tome 6 non encore paru (TWOW) dévoilés par l’auteur en avant-première. Pour ceux qui veulent absolument éviter tout ce qui vient de TWOW, qu’ils sachent que ces éléments n’ont rien d’indispensable à l’exposé qui va suivre. Ils seront placés dans des paragraphes séparés, avec un avertissement préalable (Spoiler TWOW). Donc il leur suffira de passer au paragraphe suivant.
En revanche, cet article ne contient aucun élément issu de la série, livres et série étant par trop divergents à ce stade. Dans la saison 6 de la série, les Bolton sont chassés et Winterfell revient rapidement à Sansa Stark et à Jon Snow. Il n’y a donc pas lieu de conspirer pour ramener les Stark à Winterfell. Dans les livres, la situation est très différente : les Fer-nés ont perdu l’essentiel de leurs conquêtes, et le Nord est toujours un champ de bataille entre Stannis Baratheon, d’une part, et l’alliance Bolton-Frey, d’autre part. Les maisons du Nord sont partagées entre ces deux protagonistes, ou se cantonnent dans une prudente neutralité, voire, pour certaines, maintiennent leur ancestrale allégeance aux Stark, sans que l’on sache très bien quel représentant de cette famille décimée pourrait en bénéficier.

Le présent article s’appuie donc d’abord sur les livres, principalement ADWD. Mais il reprend et synthétise le travail de plusieurs commentateurs de talent :

Merci à eux, vous pouvez cliquer sur ces liens pour plus de détails (sites en anglais).

La « Grande Conspiration nordienne », qu’est-ce ?

Carte du Nord par Ereksen
Carte du Nord par Ereksen

La « Grande Conspiration nordienne » est donc une expression forgée par des fans pour désigner l’hypothèse selon laquelle la plupart des grandes maisons nordiennes seraient unies dans une conspiration visant à chasser les Bolton du gouvernement du Nord, pour remettre un Stark à leur place. Cette hypothèse s’appuie sur des éléments issus de la fin du tome 3 (ASOS), mais surtout des tomes 4 (AFFC) et 5 (ADWD). Ces éléments sont avérés pour certains, pour d’autres plus hypothétiques, voire carrément spéculatifs. Commençons par le plus certain.

La conspiration Manderly

Blason de la Famille Manderly par Evrach
Blason de la Famille Manderly par Evrach

Qu’il y ait des conspirateurs « pro-Stark » dans le Nord, c’est une chose avérée. Le lecteur sait que lord Wyman Manderly, le seigneur de Blancport, a tout d’abord négocié avec les Lannister qui menaçaient d’exécuter son dernier fils vivant et d’annihiler sa maison. Il a donc ployé le genou. Mais en réalité, il feint de s’être rallié aux Bolton et aux Frey. Cette feinte visait notamment à permettre le retour à Blancport de son fils et héritier, Wylis, capturé lors de la retraite de l’armée nordienne. Une fois ce but atteint, lord Wyman a les mains libres pour accomplir sa vengeance (son fils Wendel est mort pendant les Noces Pourpres) et remplir ses obligations de loyal vassal des Stark en leur restituant leur fief.

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « Mon fils Wendel est arrivé en invité aux Jumeaux. Il a partagé le pain et le sel de lord Walder et a accroché son épée au mur pour banqueter avec des amis. Et ils l’ont assassiné. Assassiné, je dis, et puissent les Frey s’étouffer sur leurs fables. Je bois avec Jared, je plaisante avec Symond, je promets à Rhaegar la main de ma propre petite-fille chérie… Mais ne vous figurez jamais que cela signifie que j’aie oublié. Le Nord se souvient, lord Davos. Le Nord se souvient et la farce du bateleur est presque arrivée à son terme. Mon fils est chez lui. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « (…) la dette de Blancport envers les Stark de Winterfell, une dette qui ne pourra jamais être remboursée. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « Les Frey ne valent pas mieux. (…) Ils ne s’attendent point à ce que le Nord croie leurs mensonges, mais ils jugent que nous devons feindre de les croire ou mourir. Roose Bolton ment sur son rôle lors des Noces Pourpres, et son bâtard ment sur la chute de Winterfell. Et pourtant, tant qu’ils détenaient Wylis, je n’avais d’autre choix que de gober tous ces excréments et d’en louer la saveur. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

Lord Manderly est en outre bien informé de la traîtrise et des exactions des Bolton, mais aussi de la survie d’héritiers Stark. Il a en effet recueilli un Fer-né survivant du sac de Winterfell par Ramsay Bolton, un certain Wex, qui lui a révélé, non seulement le vrai rôle de Ramsay (alors que tous croient que c’est Theon Greyjoy qui a incendié Winterfell), mais surtout que Bran et Rickon Stark sont vivants.
Sachant tout cela, lord Wyman décide d’envoyer lord Davos Mervault récupérer Rickon, qui est probablement réfugié sur l’île de Skagos avec Osha et son loup géant Broussaille. En contrepartie, si le roi Stannis rend Winterfell à Rickon, il lui promet le soutien de sa maison.

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « Roose Bolton détient la fille de lord Eddard. Pour le contrer, Blancport doit avoir le fils du Ned… et le loup géant. Le loup prouvera que l’enfant est qui nous le prétendons être, si Fort-Terreur essayait de nier. Voilà mon prix, lord Davos. Ramenez-moi en contrebande mon suzerain, et je prendrai Stannis Baratheon pour roi. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

Donc lord Manderly complote. Dans quelle mesure ?

Le plan supposé de Manderly

Tout d’abord, au début de la guerre des Cinq Rois, Manderly a probablement reçu l’ordre de Winterfell de construire une flotte de guerre. En tout cas, il a bel et bien construit secrètement des navires.

À Fort-Levant, Cotter Pyke avait appris à Davos que lord Wyman construisait des galères de guerre. (…) Lorsqu’il parvint au sommet, il se retourna pour regarder derrière lui. D’ici, il voyait les rades. L’une et l’autre. Derrière le mur de la jetée, la rade intérieure était encombrée de galères de guerre. Davos en compta vingt-trois. Tout gras qu’il fût, lord Wyman n’était apparemment pas un homme oisif.
(ADWD, chap. 16, Davos II)

Et, semble-t-il, Davos n’a pas encore tout vu :

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « Voilà plus d’un an que je construis des vaisseaux de guerre. Vous en avez vu certains, mais il y en a bien davantage, dissimulés en amont sur la Blanchedague. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

De plus, il recrute autant de soldats qu’il le peut, notamment parmi les réfugiés des rives de la Blanchedague et des terres Corbois :

Davos s’arrêta sous la colonnade et échangea un demi-sou contre une pomme. « Y a des gens qui vivent dans le Vieil Hôtel des Monnaies ? demanda-t-il au vendeur de pommes.
— Ceux qui-z-ont pas d’aut’ endroit où vivre. Des pauv’ gens v’nus par la Blanchedague, presque tous. Des de Corbois, aussi. Avec c’Bâtard d’Bolton qui court, y’veulent tous se r’trouver derrière les remparts. (…) »
(…) « Comment font-ils, pour manger ? »
Le vendeur de pommes haussa les épaules. « (…) Les gars qu’ont plus de cinq pieds de haut peuvent s’ trouver une place dans les casernes de Sa Seigneurie, du moment qu’y’ savent tenir une lance. »
Ainsi donc, il recrute des hommes.
(ADWD, chap. 16, Davos II)

White Harbor - illustrated by Folko Streese. © Fantasy Flight Games.
White Harbor – illustrated by Folko Streese. © Fantasy Flight Games.

Les ressources de Blancport sont importantes, sans compter que Manderly avait aussi reçu de Robb l’ordre de frapper monnaie, donc il a largement les moyens d’équiper une armée digne de ce nom. Pour autant, il sait qu’il ne peut défier seul Port-Réal et ses alliés. Il doit gagner du temps, et consolider sa position.

Donc Manderly négocie une alliance secrète avec Stannis par l’intermédiaire de Davos, et envoie ce dernier chercher Rickon Stark sur Skaggos. De son côté, il continue de feindre l’alliance avec les Bolton en se rendant à Tertre-bourg, puis à Winterfell pour les noces de Ramsay et d’« Arya Stark ».
En attendant le succès éventuel de Davos, et maintenant que son héritier a été libéré et est en sécurité derrière les murailles de Blancport, que compte-t-il faire dans l’immédiat ? Il ne se confie pas à Davos, mais il lui laisse entendre qu’il n’a plus beaucoup de raisons de vivre, en dehors de sa vengeance.

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « Mon corps est devenu une prison plus terrible que l’Antre du Loup. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

Il fait très probablement disparaître ses trois invités Frey sur la route de Tertre-bourg (il fera ensuite servir ces trois Frey en tourte lors du repas de noces de Ramsay ; c’est du moins l’hypothèse soutenue par la « théorie des tourtes », hypothèse très vraisemblable, qui est développée ici : La tourte aux Frey). Il se rend auprès des Bolton sans otage, contrairement à ce qui lui avait été ordonné.

(Roose Bolton à Ramsay) « Lord Wyman aime manger. Tu l’auras sans doute remarqué.
— J’ai surtout remarqué qu’il n’amenait aucun otage.
— Je l’ai remarqué aussi.
— Qu’avez-vous l’intention d’y faire ?
— C’est un dilemme. »
(ADWD, chap. 33, Schlingue [Theon III])

Enfermé dans Winterfell avec les autres invités aux noces, lord Manderly multiplie les provocations et les incidents avec les Frey, au point de perturber même l’impavide Roose Bolton.

(Après une querelle entre Manderly et Frey) Roose Bolton ne dit rien du tout. Mais Theon Greyjoy vit dans ses yeux pâles une expression qu’il n’y avait encore jamais vue – un malaise, et même un soupçon de peur.
(ADWD, chap. 47, Un Fantôme à Winterfell [Theon VI])

(Lors de la découverte du cadavre assassiné de Petit Walder) « Messire, tonna Hosteen Frey. Nous connaissons l’homme qui a fait ceci. (…). » Il se retourna vers Wyman Manderly. « Le niez-vous ? »
Le sire de Blancport sectionna une saucisse en deux d’un coup de dents. « Je le confesse… » Avec la manche, il essuya la graisse sur ses babines. « Je le confesse, je ne sais pas grand-chose sur ce pauvre garçon. L’écuyer de lord Ramsay, non ? Quel âge avait l’enfant ?
— Neuf ans, à son dernier anniversaire.
— Si jeune, prononça Wyman Manderly. Mais peut-être est-ce au fond une bénédiction. S’il avait vécu, en grandissant il serait devenu un Frey. »
(ADWD, chap. 52, Theon VII)

Il semble donc que le plan de lord Manderly aboutisse à son propre sacrifice, car il espère probablement qu’un Frey, excédé, finira par le tuer. C’est d’ailleurs ce qui manque de se produire après cette dernière provocation, où il est gravement blessé par ser Hosteen Frey, ce qui déclenche presque un affrontement entre les chevaliers des deux maisons. Devant ce climat délétère, ajouté au tintamarre incessant à l’extérieur des murs et aux meurtres non résolus dans l’enceinte, Roose Bolton est à bout. Il abandonne alors sa stratégie prudente et décide d’envoyer Frey et Manderly se calmer les sangs en allant affronter Stannis.

Donc comme on peut le voir, s’il complote bel et bien, Manderly ne peut triompher seul. Quels pourraient être ses complices ?

Les complices de Manderly

Blason Glover par Evrach
Blason Glover par Evrach

Lord Manderly a de fait un complice nordien connu des lecteurs : Robett Glover. Pour situer l’individu, précisons qu’il est l’héritier de son frère Galbart, actuellement en vadrouille dans le Neck, et dont nous allons parler un peu plus tard. L’épouse de Robett, Sybelle, et ses deux fils ont été capturés par Asha Greyjoy, mais Sybelle a été libérée lorsque Stannis a repris Motte-la-Forêt aux Fer-nés. En revanche, ses enfants sont toujours détenus dans les îles de Fer. Robett, quant à lui, a été victime de la fourberie de lord Roose Bolton, qui l’a envoyé dans une expédition sans espoir vers Sombreval, où il a été capturé par les Lannister. Échangé contre d’autres prisonniers, il se retrouve à Blancport où il devient le complice de lord Manderly. Il l’aide à faire croire aux Frey et aux espions des Lannister que lord Wyman a bel et bien abandonné le parti des Stark et le soutient dans le plan fomenté pour retrouver Rickon Stark.

D’autres maisons nordiennes sont-elles de mèche avec lord Manderly et Robett Glover ? On n’a aucune certitude en la matière, mais il est possible que les Omble soient aussi dans la confidence. La maison Omble joue ouvertement double-jeu : son chef, le Lard-Jon, étant captif aux Jumeaux, chacun de ses oncles s’est rangé dans un camp différent : Hother, dit « Pestagaupes », est avec les Bolton, tandis que Mors, dit « Freuxchère », marche avec Stannis.
Spoiler TWOW : on sait par un chapitre « Theon » de TWOW qu’ils se sont répartis les forces restantes de leur maison : les vieux avec Hother, les jeunes avec Mors (les hommes matures ayant péris aux Noces pourpres). Leur scission est donc concertée.
Chacun a en outre exigé de ne pas avoir à combattre l’autre. Et tous deux savent que les Manderly ont secrètement construit une flotte de guerre, puisqu’ils avaient reçu l’ordre de Winterfell de leur fournir le bois nécessaire.

(Rodrik Cassel à Mors et Hother Omble) « Vos forêts foisonnent de vieux chênes et de grands pins. Les caréneurs et les matelots surabondent chez lord Manderly. En vous unissant à lui, vous devriez pouvoir lancer suffisamment de frégates pour préserver votre littoral et le sien.
— Manderly ? renifla Mors Omble. Ce ballot de suif ? M’est parvenu que ses gens eux-mêmes s’en foutent sous le nom de lord Lamproie. Tout juste s’il marche. Un coup d’estoc dans sa bedaine, et vous verrez, ça grouille, des milliers d’anguilles.
— Pour être gras, protesta ser Rodrik, il ne manque pas de jugeote. Vous coopérerez, ou bien le roi saura la raison de votre refus. » À la stupeur de Bran, les deux ogres tombèrent d’accord, non sans maugréer, pour obtempérer. »
(ACOK, chap. 17, Bran II)

Or l’existence de cette flotte semble inconnue tant de Stannis que des Bolton et des Frey. Donc les Omble ont gardé le secret, et ils doivent se douter que lord Manderly mijote quelque chose. Faut-il aller plus loin, et en faire des complices actifs ? C’est une éventualité, mais rien n’est certain. Et l’échange cité plus haut démontre bien qu’il est difficile de les faire coopérer sans une autorité supérieure pour le leur imposer. Les Omble n’ont certainement guère de respect pour les Bolton, mais, tant que le Lard-Jon reste captif, ils devront sans doute se cantonner à leur prudente tactique de ménager la chèvre et le chou (ou plutôt le cerf et la sangsue).

(Lady Barbrey Dustin) « Et lord Wyman n’est pas seul à avoir perdu de la famille à vos Noces Pourpres, Frey. Imaginez-vous que Pestagaupes vous tienne en plus grande affection ? Si vous ne séquestriez pas le Lard-Jon, il vous déviderait les entrailles et vous forcerait à les manger, comme lady Corbois a mangé ses propres doigts. »
(ADWD, chap. 47, Un Fantôme à Winterfell [Theon VI])

D’autres maisons suivent-elles Blancport ? Lord Wyman laisse entendre à Davos qu’il aurait le soutien des Locke et des Flint de La Veuve.

(Wyman Manderly à Davos Mervault) « Châteauvieux et La Veuve s’appliqueront à imiter ma conduite. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

Donc, ce qui est certain, c’est que lord Wyman Manderly complote avec Robett Glover pour abattre les Bolton et restaurer les Stark. Il a peut-être le soutien des Locke et des Flint de La Veuve, et peut compter au moins sur la bienveillante neutralité des Omble.

Voilà ce qui peut être dit de lord Manderly à ce stade (mais nous allons reparler de lui un peu plus tard). Si sa conspiration est certaine, elle ne constitue pas à elle seule la « Grande Conspiration nordienne ». Pour cela, il faut y joindre d’autres manigances, notamment dans le Conflans…

Lady Cœurdepierre et l’héritage de Robb

Une chronique antérieure ayant déjà traité des agissements de Lady Cœurdepierre et de la Fraternité Sans Bannière (voir « Plan et avenir de la Fraternité sans bannière »), nous allons nous contenter de les résumer ici : loin d’être une vengeresse aveugle et obsessionnelle, Lady Cœurdepierre semble obéir à un plan réfléchi. Elle a mis la main sur le testament de Robb désignant son héritier (probablement Jon Snow), elle a également retrouvé sa couronne, et elle a pu informer son frère, Edmure, de ses plans, et exfiltrer le Silure de Vivesaigues. Elle a volé des tenues Lannister, et un sauf-conduit signé du roi Tommen. Enfin, elle a probablement capturé Jaime Lannister vivant. Son plan supposé serait de profiter du mariage prochain de Daven Lannister, gouverneur de l’Ouest, et d’une Frey, à Vivesaigues, pour venger les Noces Pourpres, reprendre Vivesaigues aux Frey et libérer les prisonniers nordiens (dont Edmure, le Lard-Jon et Jason Mallister).
La dernière fois que Lady Cœurdepierre a été vue, elle se dirigeait vers le Neck. Or dans le Neck doivent se trouver Maege Mormont et Galbart Glover (le frère de Robett, le complice de lord Manderly), deux des témoins du testament de Robb, envoyé par ce dernier en ambassade auprès de Howland Reed.

(Jaime Lannister à Mariya Darry) « Jusqu’où Walder le Noir a-t-il suivi la piste de cette femme encapuchonnée et de ses hommes ?
— Ses limiers les ont à nouveau flairés au nord de Sorcefangier, répondit-elle. Il jure qu’il n’avait pas plus d’une demi-journée de retard sur eux quand ils se sont évaporés dans le Neck.
— Laissons-les y pourrir, déclara allégrement ser Kennos. Si les dieux daignent avoir quelque bienveillance, ils iront s’embourber dans des sables mouvants ou se feront déglutir par des lézards-lions.
— À moins qu’ils ne soient recueillis par des mange-grenouilles, dit ser Danwell Frey. Je serais étonné que ça gêne les gens des paluds, d’abriter des hors-la-loi.
(AFFC, chap. 31, Jaime IV)

Potentiellement peuvent donc se retrouver dans le Neck Lady Cœurdepierre (qui possède la couronne de Robb et son testament), Maege Mormont, Galbart Glover (deux autres témoins du testament de Robb) et Howland Reed, le dernier témoin vivant du combat de la Tour de la Joie, et qui connait donc l’ascendance de Jon Snow.
Galbart Glover est en outre le frère de Robett Glover, le complice de lord Manderly. Et Maege Mormont est la mère d’Alysane, qui marche dans l’armée de Stannis…
Lady Cœurdepierre a donc un projet, un plan qu’elle exécute méthodiquement. Agit-elle pour autant de concert avec les autres comploteurs du Nord, les Manderly et consorts ? Notons le clin d’œil de l’épilogue d’ASOS, où nous apprenons qu’« elle se souvient ». Cœurdepierre se souvient, comme le Nord se souvient…

« Elle peut pas parler, dit le grand diable au manteau jaune. Vous y avez tranché la gorge trop profond pour ça, vous autres, putains de salauds. Mais elle se souvient. »
(ASOS, chap. 82, Épilogue)

Et notons aussi que, si tout ce petit monde devait un jour sortir du Neck vers le nord, il y a fort à parier que Barbrey Dustin en sera informée, Barbrey qui est actuellement enfermée dans Winterfell, et que nous allons retrouver d’ici peu.

(Barbrey Dustin à Theon Greyjoy) « Catelyn Tully a expédié les os de lord Eddard au nord avant les Noces Pourpres, mais votre oncle fer-né s’est emparé de Moat Cailin et a fermé le passage. Depuis lors, je guette. Si un jour ces os devaient émerger des marécages, ils ne dépasseront pas Tertre-bourg. »
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Pour autant, Lady Cœurdepierre a-t-elle eut accès aux informations détenues par lord Manderly, ses complices et les clans, à savoir que Bran et Rickon sont vivants ? Si son plan est de faire couronner Jon Snow roi du Nord, cette nouvelle pourrait le remettre en cause, puisque cela reviendrait à spolier ses fils au profit d’un bâtard. Mais on verra plus loin que la circulation des informations est précisément une question problématique.
Revenons dans le Nord. Manderly est-il le seul à y fomenter des projets cachés ?

Les clans des montagnes

Stannis a réussi à se rallier les clans des montagnes du Nord. Ceux-ci restent loyaux aux Stark, et n’ont accepté de suivre Stannis que pour reprendre Winterfell aux Bolton et secourir « la fille de Ned ». Les hommes des clans des montagnes du Nord constituent donc une bonne partie de l’armée de Stannis, et la partie la plus apte à soutenir les rigueurs du climat local. Or aucun de ces hommes ne semble avoir informé Stannis que Bran est vivant, alors que ce dernier a rencontré un des membres du clan Lideuil dans sa fuite vers le nord, et que d’autres l’ont aperçu.

Jojen s’arrêta pour reprendre haleine. « Pensez-vous que ces montagnards soient au courant de notre présence ?
— Ils le sont. » Bran les avait surpris à épier ; pas surpris avec ses yeux à lui mais avec ceux, plus perçants, d’Été, à qui presque rien n’échappait.
(ASOS, chap. 25, Bran II)

Donc les hommes des clans ne disent apparemment pas tout à Stannis. En savent-ils plus ? Ils ont pu être mis au courant du complot de lord Manderly par Sybelle Glover, châtelaine de Motte-la-Forêt, épouse de Robett. La même source a pu les informer aussi des projets de Cœurdepierre, puisque Sybelle est la belle-sœur de Galbart Glover, l’ambassadeur de Robb dans le Neck. Et il y a ces deux chefs de clan, Torghen Flint (pas de rapport direct avec la maison Flint de la Veuve) et Brandon Norroit, qui se rendent à Châteaunoir pour le mariage d’Alys Kartark et de Sigorn. Viennent-ils pour jauger Jon Snow, l’héritier probable désigné par Robb ?

(Jon Snow à Brandon Norroit) « Je peux vous sembler un gamin encore vert, lord Norroit, mais je demeure un fils d’Eddard Stark. »
(ADWD, chap. 54, Jon XI)

Pendant la marche de l’armée de Stannis vers Winterfell, les clans ne perdent qu’un homme (un Flint), et une mule. Cela signifie-t-il que cet homme a en réalité quitté la colonne pour porter un message, lequel et à qui ? Le clan Flint des montagnes et la maison Flint de la Veuve, peut-être lointains parents, sont-ils unis dans une même alliance ?

Donnel Flint le Noir et son demi-frère Artos ne perdirent qu’un homme à eux deux. Les Lideuil, les Wull et les Norroit n’en perdirent aucun. Une des mules de Morgan Lideuil avait disparu, mais il semblait convaincu que les Flint l’avaient volée.
(ADWD, chap. 43, La Prise du Roi [Asha II])

Beaucoup de points d’interrogation, mais peu de certitudes. Tout ce qu’on peut établir, c’est que certains membres des clans savent que Bran est vivant, et qu’ils gardent l’information secrète. Il est vrai qu’ils sont de farouches partisans des Stark, et que, s’ils haïssent les Bolton, ils ne sont pas particulièrement partisans de Stannis.
Stannis et les clans ont Winterfell pour objectif. Et justement, à Winterfell, que se passe-t-il ?

Le huis-clos de Winterfell

Winterfell, par Lino Drieghe
Winterfell, par Lino Drieghe

(NB : l’expression « Huis-clos de Winterfell » est reprise de Bran Vras.)
Winterfell, dans ADWD, est un endroit fascinant, où se retrouvent entassés (et enfermés) de nombreux protagonistes, chacun avec ses objectifs, ses espoirs et ses haines. Un beau sac de nœuds… Revenons d’abord à lord Manderly.

La bande à Wyman

On a vu ci-dessus que lord Manderly se retrouve à Winterfell, avec probablement le projet d’y mourir en créant le plus possible de dommages dans l’alliance Bolton-Frey. Il a pu y trouver son complice, « Pestagaupes » Omble, voire d’autres conjurés.
On sait par ailleurs que lord Wyman prétexte de longs séjours aux toilettes pour se livrer à ses conciliabules secrets.

« J’arrive tout juste du haut bout de la table, enchaîna lord Wyman (parlant à Davos). J’ai trop mangé, comme toujours, et tout Blancport sait que mes entrailles me jouent des tours. Mes amis Frey ne s’interrogeront pas sur une longue visite au cabinet d’aisances, nous l’espérons. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

Or, il semble qu’il ait conservé cette habitude à Winterfell.

« Nous devons chercher du côté de Manderly, bougonna ser Aenys Frey. Lord Wyman ne nous aime point. »
Ryswell n’était pas convaincu. « Il aime les steaks, les côtelettes et les tourtes de viande, en revanche. Rôder dans le château la nuit exigerait qu’il quittât la table. La seule fois où il le fait, c’est quand il se retire au cabinet d’aisances pour l’une de ses sessions d’une heure. »
(ADWD, chap. 47, Un Fantôme à Winterfell [Theon VI])

De là à imaginer qu’il continue à comploter… avec Harbois Stout, Pestagaupe Omble et lady Dustin ?

D’autres bonshommes de neige s’étaient dressés dans la cour quand Theon Greyjoy y revint. Pour commander les sentinelles de neige sur les remparts, les écuyers avaient installé une douzaine de lords de neige. L’un d’eux était clairement censé représenter lord Manderly ; c’était le plus gros bonhomme de neige que Theon eût jamais vu. Le lord manchot ne pouvait être qu’Harbois Stout, la dame de neige Barbrey Dustin. Et le plus proche de la porte, avec sa barbe de glaçons, était forcément le vieux Pestagaupes Omble.
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Les bonshommes de neige vus par Theon sont-ils un clin d’œil de GRRM, pour nous donner les noms des comploteurs ?
Et au-delà de ces maisons, lord Manderly a pu aussi trouver des alliés chez les Cerwyn et les Tallhart. Ces maisons ont subi de lourdes pertes lors de la prise de Winterfell par Ramsay Snow aux Fer-nés. La version officielle veut que ces pertes aient été infligées par Theon Greyjoy. Mais lord Manderly et Robett Glover savent que Ramsay en est coupable.

Lord Wyman hocha la tête. « L’histoire que vous contez est celle que nous avons tous entendue, farcie de mensonges comme un gâteau l’est de raisins secs. C’est le Bâtard de Bolton qui a passé Winterfell au fil de l’épée… Ramsay Snow, comme il s’appelait alors, avant que l’enfant roi ne le fasse Bolton. (…) Roose Bolton ment sur son rôle lors des Noces Pourpres, et son bâtard ment sur la chute de Winterfell. Et pourtant, tant qu’ils détenaient Wylis, je n’avais d’autre choix que de gober tous ces excréments et d’en louer la saveur. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

Toutes ces maisons ont déjà de bonnes raisons de haïr les Frey.

(Barbrey Dustin) « Et lord Wyman n’est pas seul à avoir perdu de la famille à vos Noces Pourpres, Frey. (…) Les Flint, les Cerwyn, les Tallhart, les Ardoise… Tous avaient des hommes avec le Jeune Loup. »
(ADWD, chap. 47, Un Fantôme à Winterfell [Theon VI])

Attardons-nous un peu sur lady Barbrey Dustin (celle qui fait surveiller les sorties nord du Neck, vous vous souvenez ?). Elle figure parmi les « bonshommes de neige », mais son rôle mérite d’être creusé.
À Winterfell, son vassal, Harbois Stout, a un échange avec Pestagaupes Omble, dont nous ignorons la teneur.

Ailleurs, Harbois Stout le manchot discutait à voix basse avec le cadavérique Pestagaupes Omble.
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Peu après, Barbrey Dustin ordonne à Theon de lui faire visiter les cryptes, où elle remarque que trois épées manquent sur des tombes. On peut donc imaginer que Pestagaupes a transmis à Harbois Stout le témoignage de Wex, et que Stout l’a répété à Barbrey. Celle-ci se rend dans les cryptes pour y recueillir la preuve de la véracité du récit de Wex : si des épées manquent, c’est qu’elles ont été prises par Bran, Osha et Meera.

Osha, la torche dans une main, charriait dans l’autre sa longue pique. Une épée nue lui barrait le dos, l’une des dernières auxquelles Mikken eût imprimé sa marque. Il l’avait expressément forgée pour la tombe de lord Eddard, afin que reposent en paix les mânes de celui-ci. Mais une fois Mikken mort et les Fer-nés maîtres de l’armurerie, la tentation du bon acier devenait trop forte, fût-ce au prix d’une profanation. Tout en déplorant qu’elle fût trop lourde, Meera s’était adjugé celle de lord Rickard, et Bran celle faite pour son éponyme, l’oncle Brandon qu’il n’avait pas connu.
(ACOK, chap. 70, Bran VII)

« Ce roi a perdu son épée », fit observer lady Dustin.
C’était vrai. Theon ne se souvenait pas de quel roi il s’agissait, mais la longue épée bâtarde qu’il aurait dû tenir avait disparu. (…)
« Lord Rickard », commenta lady Dustin en scrutant la figure centrale. La statue se dressait au-dessus d’eux – un long visage barbu et solennel. Il avait les mêmes yeux de pierre que les autres, mais les siens paraissaient tristes. « Il a perdu son épée, lui aussi. »
C’était la vérité. « Quelqu’un est descendu ici voler des épées. Celle de Brandon a disparu, également. »
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Néanmoins, les motivations de lady Dustin à rejoindre les conspirateurs ne semblent pas cohérentes avec son discours hostile aux Stark, même si son souvenir de Brandon, qui l’aurait déflorée, est ambivalent.

« […] Brandon n’a jamais été timide pour prendre ce qu’il voulait. Je suis vieille désormais, et desséchée, veuve depuis trop longtemps, mais je me souviens encore à quoi ressemblait le sang de mon pucelage sur sa queue, la nuit où il m’a prise. »
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Mais elle est surtout inamicale envers Eddard, qui laissa les ossements de son mari à la Tour de la Joie lors de l’épilogue de la Rébellion de Robert.

« Ned Stark m’a restitué le cheval sur le chemin qui le ramenait à Winterfell. Il m’a dit que mon seigneur avait connu une mort honorable, que son corps gisait sous les montagnes rouges de Dorne. Il a rapporté les os de sa sœur au Nord, toutefois, et c’est là qu’elle demeure… Mais je vous le jure bien, jamais les os de lord Eddard ne reposeront auprès des siens. J’ai l’intention de les donner à manger à mes chiens. »
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Ce discours anti-Stark peut-il être pris pour argent comptant, comme le signe que lady Dustin est loyale aux Bolton et ne peut comploter pour ramener un Stark à Winterfell ? Elle fait jurer à Theon le silence, mais elle sait pertinemment qu’il est la créature des Bolton.

Lady Dustin garda le silence durant l’ascension, mais quand ils se retrouvèrent sous les ruines du Premier Donjon, elle frissonna et dit : « Vous seriez bien inspiré de ne rien répéter de ce que je pourrais avoir raconté là-dessous. Est-ce bien compris ? »
Ça l’était. « Je tiendrai ma langue ou la perdrai.
— Roose vous a bien dressé. » Elle le quitta là.
(ADWD, chap. 42, Le Tourne-casaque [Theon V])

Il est donc possible que lady Dustin cherche à rassurer Roose sur son allégeance en tenant ce discours dont elle escompte bien qu’il lui sera rapporté. Pourtant, Roose sait également que lady Dustin a des motifs de détester sa famille. En effet, la sœur de lady Dustin, Bethany Ryswell, était la première épouse de Roose Bolton, avec laquelle il a eu un fils légitime, Domeric. Roose Bolton nous apprend que ce fils fut plusieurs années le page de lady Dustin (qui n’a pas d’enfant) et a été assassiné par Ramsay, désormais héritier de la maison Bolton.

(Roose Bolton à Theon) « Et pourtant, Ramsay… Son sang vicié empoisonnerait même des sangsues, je le crains.
— Il est votre unique fils.
— À cette heure. J’en ai eu un autre, jadis. Domeric. Un garçon calme, mais fort accompli. Il a servi quatre ans comme page de lady Dustin et trois dans le Val comme écuyer de lord Rougefort. Il jouait de la haute harpe, lisait les chroniques et galopait comme le vent. Les chevaux… Cet enfant était fou de chevaux, lady Dustin vous le confirmera. Même la fille de lord Rickard n’aurait pu le distancer, et elle était à demi cavale elle-même. Selon Rougefort, il faisait montre de belle promesse, sur les lices. Un grand jouteur doit commencer par être un grand cavalier.
— Oui, m’sire. Domeric. J’ai… j’ai entendu son nom…
— Ramsay l’a tué. »
(ADWD, chap. 33, Schlingue [Theon III])

Si la confession de lady Dustin est donc sujette à caution, sa loyauté aux Bolton ne l’est pas moins.

Donc lord Manderly a des arguments pour faire basculer de nouvelles maisons dans sa conjuration. Il semble en tout cas avoir permis à un autre joueur de rentrer dans le jeu : Mance Rayder.

Et Mance dans tout ça ?

Mance Rayder (crédits Amok)
Mance Rayder (crédits Amok, avec son aimable autorisation).

Pour le lecteur, Mance Rayder est envoyé par Mélisandre pour délivrer Arya Stark des griffes des Bolton. Il arrive à Winterfell sous le déguisement du barde Abel, avec six « lavandières » qu’il présente comme sa famille. Lui ou ses compagnes sont-ils impliqués dans les conspirations locales, ou bien viennent-ils simplement perturber le jeu avec leurs propres objectifs ?
Le premier élément qui laisse suspecter des contacts entre « Abel » et des Nordiens vient du fait qu’il arrive à Winterfell. En effet, lorsqu’il quitte Châteaunoir, la nouvelle des noces de Ramsay et d’Arya à Winterfell n’est pas encore arrivée à Châteaunoir, et Mance Rayder se dirige vers le Lonlac, là où Mélisandre a « vu » Arya (ou plutôt celle qu’elle croit être Arya).

(Mance Rayder à Mélisandre) « Vos feux vous ont-ils montré où trouver cette fille ?
— J’ai vu de l’eau. Profonde et bleue, immobile, avec une fine couche de glace qui commençait tout juste à se former à sa surface. Elle semblait s’étirer à l’infini.
— Le Lonlac. »
(ADWD, chap. 32, Mélisandre I)

Et pourtant, c’est bien aux portes de Winterfell que se présentent Abel et ses lavandières. Qui les a informés entre Châteaunoir et Winterfell ? Peut-être les Omble, puisque le Lonlac se trouve sur leurs terres ? Or il se trouve que le frère de Pestagaupes, Mors Omble, dit « Freuxchère », rallié à Stannis (vous suivez ?), se trouve peu après caché dans les bois autour de Winterfell, faisant sonner tambours et trompes, sans doute pour accroître encore la tension et la confusion dans la forteresse (ce qui réussit parfaitement).

(Tristifer Botley à Asha Greyjoy) « Nous vous avons cherchée à Winterfell, mais nous n’y avons découvert que Freuxchère Omble en train de battre tambour et de sonner de la trompe. »
(ADWD, chap. 63, Le Sacrifice [Asha III])

Et c’est justement Mors Omble qui recueille Theon et « Arya » après leur évasion, et qui semblait les attendre. De là à imaginer qu’il s’est entendu avec Mance, il n’y a qu’un pas. Pourtant les Omble sont de vieux ennemis des sauvageons, et ils semblent en vouloir particulièrement à Mance.

(Stannis Baratheon à Jon Snow) « Il (Mors Omble) exige le crâne de Mance Rayder pour le monter en hanap »
(ADWD, chap. 18, Jon IV)

On peut se demander comment Mance a donc pu persuader Mors de l’aider. En se présentant comme le seul capable de sauver Arya Stark ? Voire en dissimulant sa propre identité ? La fille unique de Mors a été enlevée par des sauvageons trente ans plus tôt, peut-être que Mance sait ce qu’elle est devenue, et a utilisé cette information pour se gagner les faveurs de son père ?

Spoiler TWOW : un autre fait intéressant, dévoilé par le chapitre « Theon » de TWOW, est que Mors Omble ne semble pas surpris par l’arrivée de Theon, qu’il reconnait immédiatement (alors qu’Asha, sa propre sœur, mettra quelques instants pour cela), et qu’il le traite de « fratricide » (kinslayer en version originale). Or seules deux autres personnes ont insulté Theon ainsi : le mystérieux « homme encapuchonné », mais l’expression est traduite alors par « tueur des siens » (on reparle de cet homme ci-dessous), et Aveline, une des lavandières d’Abel (dont on peut se demander si elle est bien une Sauvageonne et non pas une Nordienne ajoutée au groupe, vu son phrasé qui ne sonne pas comme celui des Sauvageons). Est-ce le signe que ces trois-là ont communiqué, et que Mors a ainsi été prévenu du plan d’évasion incluant Arya Stark et Theon ?

On sait par ailleurs que les Omble sont au moins au courant de l’existence d’une flotte Manderly cachée sur la Blanchedague, et sont donc peut-être complices de lord Manderly. Or, il se trouve que lord Manderly, s’il a bien pris avec lui des musiciens, a omis cette fois de se faire escorter d’un barde, alors qu’il avait un chanteur avec lui lors de sa précédente visite à Winterfell pour la fête des moissons. Et cette absence facilite grandement l’entrée d’Abel à Winterfell.

Toute la fougue et le talent des musiciens de lord Wyman n’empêchèrent pas les sons de la harpe, du crincrin, du cor de sombrer bientôt sous la houle des rires et joyeux devis, le fracas des coupes et de la vaisselle, les aboiements des limiers qui se disputaient les reliefs du banquet. Le chanteur chanta de bonnes chansons, Lances de fer et La Belle et l’Ours et L’Incendie de la flotte, mais seul Hodor y parut attentif, qui, debout près du cornemuseux, sautait en cadence d’un pied sur l’autre.
(ACOK, chap. 22, Bran III)

Lord Manderly avait amené de Blancport des musiciens, mais aucun qui chantât. Aussi, quand Abel s’était présenté aux portes avec un luth et six femmes, avait-il été accueilli chaleureusement.
(ADWD, chap. 38, Le Prince de Winterfell [Theon IV])

Donc certains indices peuvent faire penser que lord Manderly, Mance Rayder et Mors Omble ont collaboré dans une certaine mesure. Mais d’autres protagonistes s’agitent dans les coulisses.

L’homme « encapuchonné », la pièce manquante du puzzle ?

Rappelons juste que Theon, lors d’une de ses errances dans Winterfell, croise un homme habillé d’« une cape à capuchon claquant derrière lui » (donc, stricto sensu, l’homme n’est pas « encapuchonné », mais l’expression le désignant ainsi est consacrée). L’identité de cet homme semble de prime abord de peu d’importance : un homme qui marche dans Winterfell et moque Theon au passage, c’est courant. Mais elle ne l’est sans doute pas tant que ça. L’insulte proférée par cet homme, en anglais kinslayer, signifie mot-à-mot « tueur des siens », ou parricide, c’est-à-dire celui qui a tué son parent au sens large (pas seulement son père). Quand Aveline l’utilise, cela offusque Theon (et il en faut beaucoup vu ce qu’il a subit), qui réplique que Bran et Rickon ne sont pas de son sang, mais Aveline dit qu’elle le sait bien, sans retirer pour autant l’insulte. Un indice semble donné dans la foulée : Theon avait une liaison avec la meunière dont les enfants ont été tués en lieu et place des jeunes Stark.

(Theon à Aveline) « J’ai commis des horreurs… trahi les miens, retourné ma casaque, ordonné la mort d’hommes qui se fiaient à moi… Mais je ne suis pas un fratricide.
— Les fils Stark n’ont jamais été tes frères, certes. Nous le savons. »
Le fait était exact, mais ce n’était pas ce que Theon entendait par là. Ils n’étaient pas de mon sang, mais je ne leur ai néanmoins fait aucun mal. Les deux que nous avons tués n’étaient que les fils d’un meunier. Theon ne voulait pas songer à leur mère. Il connaissait l’épouse du meunier depuis des années, il avait même couché avec elle.
(ADWD, chap. 52, Theon VII)

Mais revenons à l’homme à la capuche. Il semble avoir le droit de se trouver à Winterfell, car il marche tête nue sur les sentiers très surveillés de la forteresse. Pour autant, il semble nouvellement arrivé, car il est surpris de voir Theon. Son identité donne lieu à plusieurs hypothèses, notamment Robett Glover (ce qui fait le lien avec la conspiration Manderly) ou Harwin, le fils de Hullen, l’ancien grand écuyer de lord Eddard, devenu membre de la Fraternité sans bannière. Harwin aurait été envoyé par Lady Cœurdepierre à Winterfell comme espion et émissaire, afin de faire le lien avec les autres conjurés du Nord. Quelle que soit son identité, il pourrait avoir fait un détour par les environs du moulin afin de vérifier l’histoire de Wex, et au passage, avoir appris que Theon a sans le savoir causé la mort de son bâtard en massacrant les gens du moulin. À moins que l’information ne vienne de Wex lui-même, qui, en tant qu’écuyer de Theon, a dormi à ses côtés et a pu l’entendre hurler dans ses cauchemars une vérité qu’il se dissimule à lui-même lorsqu’il est éveillé.

(Theon faisant un cauchemar) Ils sont morts, morts, je les ai vu tuer ! voulut-il gueuler, j’ai vu plonger leurs têtes dans le goudron ! mais, si grand qu’il ouvrît la bouche, il ne s’en extirpa qu’un gémissement, et puis quelque chose le toucha, et il pirouetta, piaillant…
… cherchant à tâtons la dague toujours proche de son chevet, ne réussissant qu’à la faire tomber à terre. Wex s’écarta d’un bond.
(ACOK, chap. 57, Theon V)

On pourrait écrire un article entier sur cet homme encapuchonné, donc contentons-nous de le mentionner comme une sorte de « joker », capable de permettre à diverses hypothèses de l’enrôler au service de leur cause.

Nous voilà au terme de ce panorama passablement embrouillé (et encore, c’est une synthèse). Difficile de voir émerger un schéma explicatif satisfaisant, on a plutôt l’impression d’un entrecroisement de liens plus ou moins avérés, suggérés, ou simplement rendus possibles, entre des acteurs aux motivations complexes et obscures. Dans ce contexte, l’hypothèse d’une « Grande Conspiration nordienne » est soutenable, en ce sens qu’elle n’est pas réfutable avec certitude, mais les arguments en sa faveur peinent à emporter la conviction.

La « Grande Conspiration nordienne », faut-il y croire ?

La « Grande Conspiration nordienne » repose sur un faisceau de (quelques) certitudes et de (nombreuses) suppositions et déductions. Certaines de ces suppositions sont fondées sur une réalité : les plans ourdis par Manderly, ou les cachotteries des clans, comme nous l’avons vu, et aussi la fragilité de la position des Bolton et des Frey dans le Nord.

Bolton et Frey, des victimes rêvées

L’emprise des Bolton sur le Nord est fragile : leurs alliés, les Frey, sont discrédités, et la confiance ne règne même pas entre ces deux partenaires (les Frey redoutant les agissements de Ramsay contre Walda la Grosse, nouvelle épouse de lord Roose Bolton, et son éventuelle descendance, qui risque de priver Ramsay de l’héritage de son père). Même Roose Bolton se défie de Ramsay (et réciproquement, sans doute). Les Bolton ont construit leur ascension sur un échafaudage de mensonges et de trahisons (Sombreval, la destruction de Winterfell, la fausse Arya, etc.), et tout semble pouvoir s’écrouler d’un jour à l’autre.

(Roose Bolton à Ramsay) « Une deuxième fois ? Assurément, ta langue se fourvoie. Tu n’as jamais tué les fils de lord Eddard, ces deux charmants garçons que nous aimions tant. Ce fut l’œuvre de Theon Tourne-Casaque, souviens-toi. Combien de tes réticents amis conserverions-nous, à ton idée, si la vérité venait à s’ébruiter ? »
(ADWD, chap. 33, Schlingue [Theon III])

De nombreux partisans de l’hypothèse de la « Grande Conspiration nordienne » s’appuient sur cette fragilité. Mais ce n’est pas parce que la quasi-totalité des maisons nordiennes (et des lecteurs !) haïssent les Bolton et regrettent les Stark qu’ils sont pour autant d’actifs comploteurs. Ils peuvent se contenter d’un soutien tacite, d’un silence complice, voire d’un prudent attentisme. Des opportunistes ne voulant pas insulter l’avenir ne font pas des comploteurs, d’autant plus qu’un grandiose complot unissant le Nord tout entier parait peu réaliste.

Comment les supposés conjurés communiquent-ils entre eux ?

Le Nord est vaste, et les communications n’y sont pas faciles, surtout au début de l’hiver. Il y a bien les corbeaux messagers, mais ceux-ci ne peuvent être envoyés que vers des roukeries, donc des châteaux. Or plusieurs protagonistes ne sont pas joignables de ce fait.
Stannis et ceux qui l’accompagnent marchent vers Winterfell (enfin, ils essaient). Les conjurés de Winterfell sont bien dans un château, mais la roukerie est contrôlée par les Bolton, donc ils n’ont pas non plus de moyens de communication faciles.

Avant la guerre, Medrick avait servi le sire de Corbois, Rhodry lord Cerwyn et le jeune Henly lord Ardoise. Roose Bolton les avait tous amenés à Winterfell pour se charger des corbeaux de Luwin, afin qu’on pût de nouveau envoyer et recevoir des messages d’ici.
(ADWD, chap. 38, Le Prince de Winterfell [Theon IV])

Quant à Howland Reed et aux autres personnes situées dans le Neck, il se trouve que Griseaux n’est pas atteignable par les corbeaux.
En outre, les messages confiés aux corbeaux passent nécessairement par des mestres, et tous ne sont pas aussi dignes de confiance que mestre Luwin. Lord Manderly se défie de son mestre, et Barbrey Dustin doute ouvertement de leur loyauté.

(Wyman Manderly) « Si Stannis s’étonne que mes lettres soient si peu disertes, c’est que je n’ose pas même me fier à mon mestre. (…) Les mestres sont censés mettre leurs anciennes loyautés de côté quand ils ceignent leurs chaînes, mais je ne puis oublier que Théomore est né Lannister de Port-Lannis et qu’il revendique quelque parenté avec les Lannister de Castral Roc. »
(ADWD, chap. 30, Davos IV)

(Barbrey Dustin) « Si j’étais reine, la première chose que je ferais serait de tuer tous ces rats gris. Ils galopent en tous sens, vivant des miettes des lords, piaillant entre eux, chuchotant à l’oreille de leurs maîtres. Mais qui est le maître et qui le serviteur, à la vérité ? (…) Les rats gris lisent et rédigent nos lettres, même pour les lords qui ne savent pas lire eux-mêmes, et qui saurait dire avec certitude qu’ils ne déforment pas la vérité à leurs propres fins ? À quoi servent-ils, je vous le demande ? »
(ADWD, chap. 38, Le Prince de Winterfell [Theon IV])

Bien sûr, les corbeaux ne sont pas le seul moyen pour communiquer. Il y a aussi les messagers humains. Mais ils sont beaucoup plus lents, et peuvent être interceptés.

(Catelyn Stark à Hoster Tully) « Il fallait m’avertir, dit-elle. Une estafette, un corbeau…
— On intercepte les estafettes, on les interroge. Et les corbeaux, on les abat… »
(AGOT, chap. 72, Catelyn IX)

Il est donc peu probable que de nombreuses maisons agissent dans le cadre d’un plan secret et concerté à l’échelle du Nord tout entier, sans que rien ne soit venu aux oreilles des Bolton ou des Frey. C’est d’autant moins probable que George R. R. Martin nous a déjà donné la « recette » de la bonne conjuration.

Comment comploter sans se faire prendre ?

C’est un expert en la matière qui nous explique la bonne façon de faire pour mener un complot efficace. Je laisse la parole à lord Tywin Lannister.

(Tyrion à Tywin) « Assez parlé de Joffrey, lâcha-t-il. Il est des guerres qui se gagnent à la pointe de la plume et avec des corbeaux, c’est bien ce que vous m’aviez dit, n’est-ce pas ? Il me faut alors vous féliciter. Cela fait longtemps que vous et Walder Frey maniganciez ça ?
— Le mot me déplaît, fit lord Tywin avec raideur.
— Et il me déplaît de me voir laissé dans le noir.
— Il n’y avait pas lieu de t’en parler. Cette partie-là se jouait sans toi.
— Cersei en avait été informée ? » Tyrion le demandait juste pour sa gouverne.
« Personne d’autre ne l’avait été que ceux qui devaient y tenir un rôle. Et ils n’en savaient qu’autant qu’ils avaient besoin d’en savoir. Et tu devrais savoir, toi, qu’il n’y a pas d’autre façon de garder un secret – ici, en particulier. »
(ASOS, chap. 54, Tyrion VI)

C’est clair, non ? Et, s’il fallait encore enfoncer le clou, rappelez-vous l’infortunée Arianne Martell et son « super-complot » pour faire couronner Myrcella…

Arianne leva vers le capitaine un visage ruisselant de larmes. « Mais comment se fait-il qu’il ait pu savoir ? lui demanda-t-elle en balbutiant. Je m’étais montrée si prudente… Comment a-t-il pu savoir ?
— Quelqu’un a bavardé. » Hotah haussa les épaules. « Quelqu’un bavarde toujours. »
(AFFC, chap. 22, Le Faiseur de Reines [Arianne I])

Et oui, quelqu’un bavarde toujours… Sauf dans le Nord, peut-être ? Ces Nordiens sont si taciturnes !
Donc les meilleurs complots sont ceux qui réunissent le moins de personnes possibles, autour d’un objectif partagé, sous la houlette d’un « comploteur en chef ». Bref, tout le contraire de la supposée « Grande Conspiration nordienne ».
De plus, si le lecteur peut désirer une issue favorable pour le camp des « gentils Nordiens » face aux vils Bolton et Frey, rien ne garantit que certains Nordiens ne jouent pas double jeu, comme beaucoup dans la saga. Les Omble ont un frère dans chaque camp, certains semblent vouloir Jon Snow, d’autres Rickon, et lady Dustin peut continuer à soutenir Roose en attendant de voir dans quelle direction tourneront les vents de l’hiver.

Et même les Manderly peuvent trahir leurs allégeances. Lord Wyman la joue finement, n’affichant pas ouvertement ses intentions, ménageant tous les camps, ses alliances secrètes pouvant être utilisées ou rompues à tout moment et ses promesses prenant fin avec sa mort quasi annoncée. Donc, même si conspiration nordienne il y a, il n’est pas pour autant certain que tous jouent dans la même équipe, contrairement à ce que laisse penser l’idée de grande conspiration.

Pourquoi la « Grande Conspiration nordienne » n’est pas une théorie ?

Pour la Garde de Nuit (nous, pas celle des livres), une « théorie » est une hypothèse (ou une série d’hypothèse cohérentes) fondée sur des arguments tangibles, décryptables et référençables (voir notre présentation). Lisez (ou relisez), par exemple, « Plan et avenir de la Fraternité sans bannière« . Une « bonne « théorie », c’est une analyse qui, une fois lue, s’impose avec une certaine évidence (même si l’incertitude demeure toujours plus ou moins), parce qu’elle explique beaucoup de choses inexplicables sans elle, et qu’elle peut se fonder sur des indices concordants, sans que des arguments contraires puissent lui être opposés. En bref, une « bonne théorie » simplifie la vision que le lecteur a d’une question. C’est ce qu’on appelle son élégance.
Avec la GCN, on en est loin. On peut lire des pages et des pages la concernant, aucune vision cohérente n’en émerge, aucun récit crédible ne s’impose. Au contraire, plus on en lit, et plus on a l’impression de s’enfoncer dans un magma informe d’hypothèses, de suppositions et de déductions audacieuses. Si la GCN est une hypothèse si populaire, c’est parce qu’elle répond à une envie de voir enfin les méchants punis et les gentils récompensés. On y croit parce qu’on a envie d’y croire, pas pour sa valeur explicative.

En conclusion, on a quelques certitudes : lord Manderly et Robett Glover complotent ensemble, les Lideuil savent que Bran est vivant, et les Bolton et les Frey sont haïs. On a aussi des suppositions raisonnables : le plan de Lady Cœurdepierre, le jeu trouble des Omble, l’aide donnée par Manderly à Mance Rayder. L’hypothèse raisonnable, c’est que plusieurs maisons complotent, mais pas nécessairement ensemble, et que dans le huis-clos de Winterfell, toutes les alliances et les trahisons sont possibles. Au-delà, on a surtout le sentiment que George R. R. Martin s’est ménagé une situation extrêmement fluide, où beaucoup de choses sont possibles. Lui sait où il va, mais il a bien fait en sorte que ce ne soit pas le cas du lecteur, pour notre plus grand plaisir !