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Collaborateurs et traducteurs

[Interview] Patrick Marcel, traducteur du TDF, aux Utopiales

[Interview] Patrick Marcel, traducteur du TDF, aux Utopiales

La Garde de Nuit, représentée par son frère juré DNDM, a rencontré Patrick Marcel, invité au festival de Science-Fiction des Utopiales à Nantes début novembre pour participer à des tables rondes sur le thème de la traduction dans les œuvres imaginaires.

Retrouvez ici-même leur discussion.

Patrick Marcel était invité aux Utopiales 2016 de Nantes, où il a pu revenir sur les difficultés liées à la traduction d’une œuvre comme celle de George R.R. Martin

« Traduire une œuvre encore en cours, c’est problématique »

Patrick Marcel est le traducteur français de la saga Le Trône de Fer depuis 2011. C’est lui a qui a transcrit en français le tome 5, A Dance with Dragons (tomes 13 à 15 en France), mais aussi l’encyclopédie The World of Ice and Fire (Game of Thrones : Les origines de la Saga) et la nouvelle L’œuf de dragon. George R.R. Martin est-il difficile à traduire ? Le succès de l’œuvre entraîne t-il une certaine pression ? Le tome 6 est-il en traduction en secret ? Voici ses réponses.

Depuis quand connaissez vous l’œuvre de George R.R. Martin ?

C’est un auteur que j’aime bien, et que je suivais depuis un bon moment avant de le traduire, notamment quand il était dans ses phases horreur et science-fiction. Et avant de traduire A Song of Ice and Fire, j’avais déjà traduit Windhaven (Elle qui chevauche les tempêtes), qu’il a écrit avec Lisa Tuttle.

Vous aviez donc un intérêt pour l’auteur avant même de devenir son traducteur ?

Oui. J’avais bien l’intention de lire la série de livres, d’ailleurs. Simplement, j’attendais que la saga soit terminée avant de me lancer dedans, pour ne pas avoir à attendre entre les volumes ! Ça ne s’est pas passé exactement comme ça, en fait… Du coup, lorsqu’on m’a donné le tome 5 à traduire, j’ai dû tout survoler, et me griller toutes les surprises pour me mettre à jour rapidement.

Comment s’est fait le passage de relais entre traducteurs ?

Assez simplement. J’ai demandé comment je devais traduire, on m’a répondu « Comme tu le sens ». Il m’a semblé qu’il fallait que je fasse une petite transition, parce que le style de Jean Sola était un peu plus médiéval que ce que je me sentais devoir faire. Donc, il y a quelques tournures un peu médiévales dans le début du 5e volume, et petit à petit j’ai arrêté, et j’ai laissé le style qui me venait le plus naturellement prendre le dessus.

Quels sont les pièges, les difficultés de cette traduction ?

Essentiellement, le fait que j’arrive pour le 5e volume, et qu’il y a des tonnes de personnages, de noms, de lieux, de noms de personnages, voire de citations qui sont déjà établies… Ce qui fait qu’il faut les respecter, pour préserver la cohérence. On ne va pas changer le nom d’un personnage en cours de lecture, ça serait gênant pour le lecteur.

Mais sinon, il n’y a pas vraiment de pièges. Martin écrit bien, ce qui est une bonne chose, parce que quand un auteur écrit mal, le traducteur doit pallier un peu les insuffisances. Il écrit dans un style assez direct. Il y a quelques archaïsmes, pour la saveur, mais pas tant que ça. Essentiellement, il utilise un langage fait pour montrer que les personnages sont des gens comme nous, un langage qui établit des ponts entre les époques, de manière à rendre les situations contemporaines.

Le système de points de vue ne rajoute pas de difficultés ?

Pas trop, étant donné que s’il varie les points de vue, il ne varie pas le style selon les points de vue. On voit les choses d’un point de vue, mais c’est Martin qui reste le narrateur. Il n‘y a pas de façons de parler différentes, donc pas de problèmes particuliers. En fait, c’est un auteur solide et raisonnablement facile à traduire .

Le fait que vous n’ayez pas le fin mot de l’histoire, ça n’entraîne pas des pièges ?

Si, mais malheureusement, on ne peut pas savoir ! C’est surtout embêtant pour les noms. Parfois, Martin fait des jeux de mots dessus, et là je suis bien embêté parce que je ne peux pas faire un jeu de mot sur un nom en anglais. (…) Donc en général j’essaie d’esquiver le jeu de mot, de le transformer, de rattraper le coup autant que possible. Je me suis fait d’ailleurs avoir dans le volume 13 : il y avait un nouveau personnage appelé Dick dont je n’ai pas traduit le nom. Et malheureusement, dans le volume 15, il y a un jeu de mots un peu tordu avec « dick » (pénis en argot). Donc j’ai dû trouver une autre manière de présenter le jeu de mot parce que j’étais coincé. Mais ça, on ne peut pas le prévoir. D’autant plus que Martin lui-même, je suppose, ne le prévoit pas forcément.

Il y a dans ASOIAF énormément de jeux de mots, de références à l’univers que l’on ne va pas forcément comprendre en première lecture…

Ça, c’est toujours le problème, parce qu’en plus je pense que Martin a préparé pas mal de choses… J’ai de la chance : je n’ai pas eu de prophétie à traduire pour l’instant, donc je reprends celle qui ont déjà été traduites lorsqu’elles se présentent. Mais j’attends cela avec inquiétude, parce que normalement les prophéties ne se réalisent jamais comme elles devraient, et donc il risque d’y avoir là aussi des jeux de mots. Et comme la traduction aura bloqué certains mots dans un sens précis… On verra ! C’est le côté problématique de traduire une œuvre encore en cours.

Vous avez un contact avec lui, si vous avez vraiment des choses qui vous empêchent de dormir ?

J’en ai pas eu trop, heureusement. Mais j’ai eu quelques questions, et quand je les ai posées, j’ai eu des réponses assez vite auprès de ses assistants.

Travailler sur un roman comme celui-ci, où il y a énormément d’attentes, une grosse communauté de fans très tatillons, ça rajoute une pression supplémentaire ?

Je ne sais pas. Je vous dirai ça au prochain volume ! Parce que, du coup, j’ai traduit ce volume 5 au moment où la série commençait. Il y a eu la première saison de Game of Thrones en avril 2011, et le volume 5 est paru en juillet de la même année. Donc il commençait à y avoir du buzz, mais c’était encore léger comparé à la suite. Ce qui fait que j’ai terminé les trois tomes avant qu’il n’y ait la grosse folie. Il y avait une attente, mais qui n’était pas démesurée.

Après, j’ai vu un commentaire sur Amazon, sur le tome 14, de quelqu’un qui disait « Bon, va falloir attendre la suite 6 mois, parce qu’apparemment l’anglais est une langue si difficile qu’il faut 6 mois pour avoir le volume suivant ! ». Et oui, 300 pages, ça prend un certain temps à traduire… Il s’agirait juste de le recopier, ça prendrait déjà du temps. Et même si ce n’est pas extrêmement difficile à traduire, il faut en permanence vérifier les références, les noms des personnages…

Le wiki de la Garde de Nuit aide, à ce niveau ?

Ça a été une énorme aide. Et les administrateurs de la Garde de Nuit [Evrach, Riusma, Lapin Rouge] également. Ils relisent les documents pour vérifier, et plusieurs fois ils ont repéré des trucs. Eux connaissent l’œuvre, se tiennent bien au courant, suivent la série attentivement… Alors que moi, pour le premier volume, je débarquais.

On a changé des choses selon les tirages, aussi. A un moment, Tyrion chante la chanson des chaînes d’or. Je l’ai retraduite, sans penser à vérifier si elle n’apparaissait pas dans les tomes précédentes. Quand je m’en suis rendu compte qu’elle existait déjà avant, on a remis l’ancienne version dans les rééditions. D’autres petites pétouilles de ce genre ont été rectifiées. C’est l’avantage d’avoir un bouquin qui tire beaucoup : on peut glisser des corrections lors des retirages.

Est-ce que vous pensez qu’il faudra une nouvelle traduction dans 15 ou 20 ans pour harmoniser les choses ? Quand l’œuvre sera terminée, qu’on aura le fin mot de l’histoire sur tous les mystères, toutes les prophéties

Peut-être. Ça serait bien. Est-ce que ça sera viable économiquement, c’est un autre problème… Je sais qu’il y a un éditeur barcelonais qui procède comme ça : lorsqu’on découvre un nouvel élément qui change la traduction établie, il corrige, et procède à un retirage des anciens tomes ainsi corrigés. Mais ça porte sur des détails. Là, je sais pas…

Au niveau du style, il y a quand même une rupture de ton entre George R.R. Martin pour ceux qui le lisent en anglais, Jean Sola, vous, Paul Benita qui est intervenu sur une nouvelle de Dunk et l’Œuf…

Oui. D’ailleurs, sur Dunk et l’Œuf, j’ai harmonisé les noms propres lorsque l’on a ressorti les trois nouvelles en un seul volume. Par exemple, on a désormais l’Arbre-sous partout pour Pennytree, vu que ce village était décrit dans le volume 15 du Trône de Fer comme ayant en son centre un arbre sur lequel étaient clouées plein de pièces de monnaie.

Est-ce que tout le côté théorie, recherche de la vérité, prospective sur la suite des événements (que les fans adorent) vous intéresse ?

Non, parce que je suis très mauvais à ce sujet ! Je ne vois jamais les indices, c’est épouvantable ! Et un peu embêtant. Après, je me tiens quand même au courant, je connais les principales théories, comme celle sur les origines de Jon Snow, qui a l’air confirmée par la série… Mais ça, c’est un autre problème, vu que livres et série divergent sur plusieurs points. Qu’est-ce qu’on est en train de regarder, du coup ? La version série des bouquins qui vont paraître ? L’histoire que la série a faite en fonction de ce qui était paru ? Est-ce que c’est du spoiler ou pas ? On ne sait pas !

Vous regardez la série Game of Thrones ?

Ha bah oui ! Professionnellement, je suis obligé ! (sourire)

Je me tiens au courant, et je me pose des questions, parce que les scénaristes sont parfois assez expéditifs. Je me demande comment Martin prend ça. Est-ce qu’il considère ça comme une aide, une source d’inspiration ? Est-ce qu’il se dit qu’il doit changer des choses pour éviter des redites entre la série et le livre ? Est-ce qu’il change des choses juste pour ne pas faire comme dans la série ? Difficile à dire. Par contre, la série est en train de faire ce que doit aussi être en train de faire Martin : resserrer les intrigues, élaguer. Bon, ils le font de manière un peu expéditive…

… Mais c’est toujours mieux que de reprendre dans la série tv des personnages qui ne serviraient à rien juste parce qu’ils sont présents dans le livre, non ?

C’est un peu le problème. Il y a notamment un personnage que Tyrion rencontre lorsque il descend la Rhoyne, qui n’est pas dans la série. Est-ce que ça veut dire que le personnage n’aura pas un très long destin dans les livres ? Est-ce que la série est en train de diverger ? On ne sait pas. La série reprend souvent plusieurs personnages différents pour les rassembler en un seul… C’est très intéressant, à ce niveau il y a un travail d’adaptation remarquable. Il font des choses dont je suis assez admiratif.

Déjà, dans la première saison, ils rajoutaient des scènes qui n’étaient pas dans les livres, mais qui permettaient d’éclairer le personnage. Dans la série, on peut voir les personnages de l’extérieur, on a pas le point de vue intérieur qu’on a dans les livres. Il y avait notamment une scène entre Robert Baratheon et Cersei Lannister qui était très bien. La série, de ce côté là, c’est vraiment une très bonne série. Ils ont un casting épatant. Et ils ont une très bonne écriture, même s’il y a quelques facilités. La cavalerie arrive un peu toujours au bon moment pour sauver la mise, ce qui est une chose que Martin évite en général, parce que c’est trop hollywodien. La bataille des bâtards, par exemple, en saison 6… Il y avait même la trompette de la cavalerie ! Mais en même temps, ça marche bien. Dans la série, ce n’est pas grave. Dans le livre ça m’embêterait davantage.

Mais dans l’ensemble, la série est très bonne. La scène qui la définit le mieux, pour moi, c’est la scène où Tyrion retrouve son père en saison 1 : Tywin est en train de découper un chevreuil. Je ne sais pas si Charles Dance a appris réellement à dépecer un chevreuil ou s’il improvise, mais il fait ça de façon chirurgicale, et ça campe tout de suite le personnage : c’est un salopard, mais un salopard extrêmement compétent. C’est très fort. C’est pour ça, d’ailleurs, je pense, que les séries sont en train de prendre la place du cinéma : on ne voit pas au cinéma de personnages aussi forts et complexes. Il y a beaucoup de films à grand spectacle, avec des personnages clichés. Là, il y a de vrais personnages intéressants, vraiment incarnés par les acteurs.

Même l’arc dornien ne vous a pas choqué, dans la série ?

Bhaaa… Disons que c’est vrai qu’on est un peu déçu. Surtout après le coup de maître qu’ils avaient fait en présentant un Oberyn très charismatique ! Alors que dans les bouquins c’est vrai que c’est pas un personnage très…

[Grimace :-/ ]

… Ho, je le trouve désagréable, moi. Tandis que là, dans la série, il est flamboyant. Après, j’attends de voir où ils vont, parce que effectivement, c’est quand même considérablement réduit. Et puis, on tombe dans la phase finale, celle où on va couper le bois mort [comprendre : supprimer tous les personnages devenus inutiles]. C’est déjà largement fait. C’était un peu radical, certes… Surtout que, après le livre sur les Origines de la Saga, les Dorniens apparaissent comme un peuple vraiment très intéressant. C’est un peuple que j’aime bien.

Après, avec les Origines de la Saga, on a envie d’avoir encore 27 autres tomes pour explorer entièrement le monde dans son intégralité…

Oui, notamment les parties qu’on connaît pas et qu’on ne connaîtra sans doute jamais ! Mais bon, on va déjà essayer d’avoir les sept tomes prévus, et après on verra.

Dernière question, du coup : est-ce que vous êtes en train de traduire en secret le tome 6 ?

Oui, mais maintenant que vous le savez je vais devoir vous tuer…

Non, je pense que je le saurais en même temps que tout le monde, parce qu’à mon avis le jour où il sera terminé et prêt à partir chez l’imprimeur, les éditeurs vont se faire un plaisir de le crier sur tous les toits. Et là, pour moi, il risque d’y avoir plus de pression que pour le tome 5… Encore que la série devrait être terminée, donc la pression sera peut-être passée !

La Garde de Nuit remercie sincèrement Patrick Marcel pour nous avoir consacré cette entrevue. ?

Vous pouvez également consulter une précédente interview de Patrick Marcel en 2011 ainsi que, sur le forum, le sujet dédié à sa traduction du TDF.

PS : la photo de Patrick Marcel dans cet article est la propriété unique de Thierry SOULARD (DNDM) qui accorde son usage sur notre seul site www.lagardedenuit.com.

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