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Entretien avec… Lionel Davoust

Entretien avec… Lionel Davoust

Lionel Davoust


Lors des Imaginales 2019, la Garde de Nuit a eu la chance de rencontrer des auteurs et autrices qui font l’actualité de la fantasy en France. Nous avons ainsi pu leur poser quelques questions concernant leur perception de l’oeuvre de George R. R. Martin et son impact sur le monde de l’écriture fantasy. Dans les semaines qui viennent, nous vous proposerons donc une retranscription de leurs propos passionnants et leurs perspectives uniques sur les écrits du Trône de Fer et sur la série qui en est dérivée.

Aujourd’hui, c’est Lionel Davoust qui passe à la question. Il a gentiment accepté de répondre à nos questions par mail après que l’on l’ait « loupé » aux Imaginales. Écrivain et traducteur, ce passionné de fantasy est notamment l’auteur de la saga Les Dieux sauvages, dont le premier tome a remporté le prix Elbakin.net du meilleur roman de fantasy francophone en 2017.

A quelle époque avez-vous lu Le Trône de Fer de George R. R. Martin ? Quelle opinion en avez-vous eu ?

J’ai dû commencer peu après les années 2000. À l’époque, j’ai été (et je reste) impressionné par deux choses : l’envergure du monde dépeint, avec ses très nombreux personnages, tous parfaitement individualisés, et la capacité de G. R. R. Martin à sculpter des intrigues secondaires vivantes et passionnantes. Près de vingt ans plus tard, je me souviens encore plutôt bien des amitiés que noue Arya (et de ses rivalités) sur la route de King’s Landing, alors que ça n’est pas forcément un passage qu’on peut qualifier de fondamental par rapport aux enjeux de la saga.

Un personnage préféré ? Un passage qui vous a particulièrement marqué ?

J’avoue que j’ai un faible pour les salauds machiavéliques en fiction. Du coup, j’ai toujours été horriblement fasciné de voir jusqu’où Littlefinger osait aller ; dans un autre registre, je trouve passionnant le rapport de Varys à la raison d’État. Et bien sûr, j’adore les piques de Tyrion, mais qui n’aime pas les piques de Tyrion ?

Je trouve aussi très réussi le personnage de ser Davos, avec sa loyauté et son honnêteté envers Stannis qui lui attire parfois des ennuis.

L’œuvre de Martin a-t-elle eu un impact sur votre manière d’écrire ? Sur les thématiques que vous abordez dans vos livres de manière plus générale ?

J’ai eu la chance d’interviewer Martin en 2003 (si ma mémoire est bonne) pour un dossier spécial dans la revue Asphodale, que je dirigeais à l’époque, et il m’a expliqué – ce qui est largement connu aujourd’hui – ses influences principales, notamment Maurice Druon avec Les Rois maudits. J’avoue que cela a formé un déclic pour moi à l’époque : je me suis rendu compte combien l’histoire – de France, en particulier – offrait de sources d’inspiration… et qu’en Europe, nous pourrions peut-être y puiser nous-mêmes davantage ! Si les Américains s’abreuvent à nos sources, il ne tient qu’à nous de le faire aussi, en tirant avantage de notre proximité culturelle inconsciente avec elles. Donc, au niveau des ambitions que je m’autorisais à avoir, Martin m’a fait réfléchir. Pour tout dire, je retrouve beaucoup l’influence de « Dune » chez lui, notamment dans A Game of Thrones ; je trouve qu’il a importé certaines complexités science-fictives du planet opera en fantasy d’une manière qu’on n’avait pas chez Tolkien.

Pour ce qui est des thématiques, au-delà des enseignements généraux que toute lecture procure, quelle qu’elle soit, je ne ressens pas d’influence. J’ai mes propres problématiques qui m’intéressent de longue date, qui vont plutôt lorgner du côté du pouvoir métaphorique de la fantasy pour interroger les systèmes établis (religion, histoire officielle, patriarcat, impérialisme…), ainsi que les limites du genre.

Percevez-vous de façon différente la façon qu’a Martin d’écrire maintenant que vous vous êtes lancé dans votre propre épopée (Les Dieux Sauvages, trois tomes parus, Critic, NDLR) ?

« Les Dieux sauvages » n’était pas ma première saga (il y a aussi « Léviathan » qui était une grosse trilogie de fantasy urbaine chez Don Quichotte), mais c’est assurément la plus ambitieuse… Et je ressens aujourd’hui infiniment plus de clémence envers la lenteur d’écriture de Martin ! Il est de bon ton de critiquer le temps qu’il met à publier un livre, mais les grandes sagas sont des projets d’une complexité proprement monstrueuse. Le nombre de personnages, de situations, de lieux multiplie de manière exponentielle les voies qu’une histoire peut emprunter ; on veut pouvoir suivre la meilleure, évidemment, mais c’est proprement impossible de tout dominer et donc d’être absolument certain de ses décisions. Il faut donc laisser parler l’instinct en ayant conscience qu’on écrira peut-être 200 pages pour terminer dans le mur… et c’est très angoissant au quotidien. Avant « Les Dieux sauvages », je sortais confortablement un livre et plusieurs nouvelles par an, aujourd’hui j’en suis réduit à promettre les deux derniers tomes de « Les Dieux sauvages » à un an et demi d’écart chacun, parce que changer de point de vue et d’ambiance tous les deux ou trois jours d’écriture est un exercice passionnant, mais très harassant aussi pour le mental.

Pensez-vous que chez les auteurs francophones, il y ait un avant et un après ? Que l’écriture de Martin influence la façon qu’ont les auteurs d’écrire leurs livres ?

C’est une figure majeure du genre donc on ne peut ignorer le phénomène, mais je suis toujours prudent quand il s’agit de parler d’influence. Les auteurs se nourrissent de tout ce qui les entoure, mais ils suivent leurs propres voies, leurs thèmes, où ils insufflent leur personnalité, leur vécu, leur sensibilité. Et quand un phénomène tel que « Game of Thrones » explose, il est futile de vouloir l’émuler. On peut cependant en tirer des enseignements quant à ce qui devient globalement connu du grand public. Après avoir vu des dragons pendant plusieurs saisons à l’écran, par exemple, les spectateurs s’en font peut-être à présent une représentation précise, avec des attentes inconscientes, ce qu’un auteur doit avoir à l’esprit ; l’aspect sombre de la saga a aussi, je pense, déplacé les curseurs quant à la sensibilité des lecteurs à la violence et au sexe. Les codes narratifs fluctuent en permanence, et chaque auteur renouvelle consciemment chaque jour le rapport qu’il entretient avec eux.

Et côté lecteurs, pensez-vous que cela a amené un nouveau public à la Fantasy ?

Absolument. Les omnibus de « Game of Thrones » ont occupé plusieurs mois les premières places des classements littéraires tous genres confondus. La série a eu un retentissement mondial et a porté le genre à la connaissance des journalistes de presse générale. La fantasy existe à présent dans l’esprit du grand public, et on peut en parler telle quelle, sans avoir à devoir expliquer en détail de quoi il s’agit. Et c’est une situation splendide !

Vous nous avez dit avoir interviewé Martin en 2003. Comment s’est passé cet entretien ?

Extrêmement bien ! Il faut saluer sa disponibilité et sa gentillesse d’avoir accepté de donner un peu de temps à une revue de fantasy française qui n’en était à l’époque qu’à son quatrième numéro… Il m’a accordé trente minutes au téléphone en s’excusant de ne pouvoir faire plus, car il était déjà, à l’époque, extrêmement occupé, et je ne peux que l’en remercier.

Et la série adaptée du livre, qu’en pensez-vous ? Notamment sa dernière saison ?

Je l’apprécie beaucoup. Je trouve les acteurs incroyables, et en ce qui me concerne, ils correspondaient quasiment tous à la représentation que j’avais des personnages. De même, les lieux collaient parfaitement à ce que j’imaginais. Après, bien sûr, la série télévisée – et les plannings de production – ont leurs propres impératifs de narration qu’un livre ne connaît pas. Certains raccourcis ont été vivement critiqués mais je doute qu’il aurait été possible de faire mieux avec les contraintes du format.

Pour ma part, je me déclare globalement satisfait par la dernière saison : la production est épique, tous les fils narratifs connaissent une conclusion. Certes, j’aurais aimé des bouleversements encore plus profonds sur l’état du monde pour venir couronner (pardon) ce trajet, mais bon, si l’on s’attendait à un happy end, c’est qu’on n’a pas fait spécialement attention pendant huit saisons, hein… ? Je sais que le sort et les actes de Daenerys ont été vivement critiqués, mais à mon sens, elle avait toujours suivi cette trajectoire. Le discours de Tyrion à Jon, notamment, récapitulant son parcours (la crucifixion des maîtres, etc.) me semble absolument fondamental à ce titre, et j’y vois d’ailleurs une interrogation plus vaste adressée aux spectateurs sur ce que nous sommes prêts à cautionner en termes de châtiment au nom de la justice (et sur ce que nous avons, peut-être, nous-mêmes, cautionné des actes de la reine-dragon). C’est pour moi la plus grande réussite de la saga.

Propos recueillis par mail par Crys.

Retrouvez la plume de Lionel Davoust avec la saga Les Dieux Sauvages :

Les Dieux Sauvages, Tome 1 : La Messagère du ciel

Compte collectif de La Garde de Nuit.

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