Share This Post

Accueil - Actualités / George R. R. Martin / Illustrations

Entretien avec… Magali Villeneuve

Entretien avec… Magali Villeneuve

Lors des Imaginales 2019, la Garde de Nuit a eu la chance de rencontrer des auteurs et autrices qui font l’actualité de la fantasy en France. Nous avons ainsi pu leur poser quelques questions concernant leur perception de l’œuvre de George R.R. Martin et son impact sur le monde de l’écriture fantasy. Dans les semaines qui viennent, nous vous proposerons donc une retranscription de leurs propos passionnants et leurs perspectives uniques sur les écrits du Trône de Fer et sur la série qui en est dérivée.

Aujourd’hui, c’est un entretien exceptionnel que nous vous proposons. En effet, en marge des Imaginales, nous avons eu la chance de rencontrer Magali Villeneuve. Illustratrice de talent, elle a notamment travaillé pour Fantasy Flight Game dans la réalisation d’illustrations pour le jeu de cartes du Trône de Fer. Elle a également réalisé certaines des illustrations de l’encyclopédie Les origines de la saga ainsi que certaines des illustrations de l’édition collector illustrée de A Game of Thrones, le premier tome de la saga qui a été réédité dans une version de luxe en version originale à l’occasion des 20 ans de la saga. Elle a par ailleurs réalisé les illustrations du calendrier inspiré de la saga A Song of Ice and Fire pour l’année 2016. Merci encore à elle d’avoir accepté de nous rencontrer de répondre à nos questions !

Garde de Nuit : Comment avez-vous été contactée pour participer aux illustrations du livre Les Origines de la saga (2014), qui a précédé le calendrier de 2016 ?

Magali Villeneuve : Ce sont les travaux que j’ai réalisés pour le jeu de cartes Game of Thrones édité par Fantasy Flight Games qui m’ont amenée à ce genre de projet. En effet, j’avais déjà effectué beaucoup d’illustrations, et notamment de Daenerys, Cersei, Jaime, beaucoup de personnages emblématiques. Je pense que c’est ce qui a conduit Random House à repérer mes réalisations. Je n’ai pas eu à rencontrer quelqu’un pour obtenir ce travail, c’est vraiment par mes réalisations que j’ai pu participer à ce livre. Ce sont eux qui m’ont contactée et cela s’est passé assez simplement, ils m’ont juste demandé si je voulais faire des dessins pour ce projet. Au début, un ensemble de dessins était prévu, puis on m’en a rajouté quelques autres.

GdN : Plus précisément avez-vous reçu une demande spécifique pour tel ou tel personnage ? Avec une description fournie ?

MV : Ce qui est intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’il s’agit de personnages plus ou moins connus qui, parfois, peuvent remonter aux débuts de l’histoire du monde. On me disait donc à chaque fois « C’est telle famille, mais on ne peut pas t’en dire plus, alors essaye de leur donner un archétype targaryen ». En réalité, même l’auteur ne pouvait pas fournir de description précise. Il y avait des pistes, mais ensuite il fallait broder pas mal autour.

GdN : Et ensuite, existait-il un processus de validation ?

MV : Oui. Je pense qu’il était plus facile pour l’auteur de dire si des choses devaient être ajustées en voyant un dessin qu’en imaginant en amont une description. Il faut se mettre à sa place : il y a énormément d’illustrations dans ce livre, et cela aurait été extrêmement fastidieux de trouver quelque chose pour chacune d’entre elles. Donc il s’en remettait aux artistes, mais si jamais il y avait de grosses aberrations, il l’aurait indiqué.

GdN : Y a-t-il eu beaucoup d’allers-retours ?

Les maîtresses d’Aegon IV, par Magali Villeneuve pour l’encyclopédie Les Origines de la saga.

MV : Pas tant que cela car, en ce qui concerne les illustrations que l’on m’a demandées, il s’agissait surtout de personnages et c’est un sujet sur lequel je suis assez à l’aise.

J’ai le souvenir quand même d’allers-retours multiples pour l’illustration des maîtresses d’Aegon IV : il y a eu un peu de retouches à faire, notamment les couleurs de cheveux et, pour Megette par exemple, on m’a dit qu’elle devait avoir de bonnes joues roses. L’enjeu principal, c’était de bien les différencier. J’avais vaguement un trait de caractère pour certaines, donc cela oriente un petit peu le dessin.

C’est aussi ce qui était intéressant dans cet ouvrage : on avait un peu de liberté de création, on n’était pas guidé au point où cela devient restrictif. Généralement, pour les illustrations du Trône de Fer, c’est pas mal : il y a un cadre, mais l’auteur est assez ouvert d’esprit.

GdN : Vous deviez connaître la saga pour illustrer le jeu de cartes, mais la connaissiez-vous avant cette période ?

MV : J’ai commencé à lire au moment où j’ai travaillé pour Fantasy Flight Games, mais je n’ai pas pu aller au bout de la saga, car j’ai dû arrêter quand ma carrière a pris un certain essor. Le plus triste dans cette histoire, c’est que, lorsque j’ai commencé à travailler pour le calendrier, j’ai dû me spoiler à mort, car il fallait répartir les illustrations dans tous les livres déjà publiés. J’ai donc dû piocher un peu partout et me suis spoilée.

GdN : En plus, vous aviez Mercy ! Même des chapitres inédits de TWOW donc !

MV : Oui, j’ai aussi eu de l’inédit. Je ne vous cache pas que depuis j’ai arrêté d’illustrer le Trône de Fer. Quand je serai un peu sénile et que j’aurai oublié, je reprendrai ma lecture, car j’avais conscience que je prenais connaissance d’événements importants.

Pour revenir à votre question, je connaissais la saga de nom. Quand je suis devenue professionnelle en 2006, elle était déjà bien connue, et je me souviens qu’à l’époque j’avais des rêves plein la tête et de grands objectifs : La Roue du Temps de Robert Jordan, Le Seigneur des Anneaux et A Song of Ice and Fire. Çà, c’était le Graal absolu. Au fond de moi-même, je ne vous cache pas que je ne croyais à aucun instant que je travaillerai sur une de ces licences-là. Je me souviens que j’ai postulé pour travailler pour Fantasy Flight Games (FFG) parce que j’avais vu l’artbook qu’ils avaient publié et qui contenait majoritairement une compilation de leur jeu de cartes mais il y avait aussi des fan arts liés au Trône de Fer [NDLR : Le Trône de Fer – Art et illustrations]. C’est là que j’ai pris ma décision de démarcher un client américain, tout en me disant que ça n’allait jamais marcher. Trois ou quatre jours plus tard, j’avais une réponse positive de leur part. J’aurais pu être prise pour Cthulhu ou autre, mais en plus, il m’ont contactée pour A Song of Ice and Fire ! Je me souviens que j’ai ouvert un Champomy pour fêter ça, et pourtant ce devait être en 2009 donc ça date…

GdN : Le travail pour le calendrier a-t-il été identique à celui pour le jeu de cartes ?

MV : Pas du tout. À la base, pour le calendrier, on m’a demandé de faire une liste de ce que je voulais faire, en sachant qu’il fallait au moins une illustration par livre. J’ai fait ma liste en donnant à l’auteur plus de choix que nécessaire et ensuite il m’a fait des retours. Par exemple, pour Tyrion à la bataille de la Néra, « Ça a déjà été dessiné mais j’aimerais bien voir une autre version ». Alors que pour Jaime en régicide, il existait une version de Michael Komarck, et il ne faut pas revenir dessus, elle est nickel. Cela s’est un peu agencé comme ça sur certaines illustrations, et pour d’autres, on est tombés d’accord assez vite.

GdN : C’est George R. R. Martin qui vous a dit cela ?

MV : Oui. Surtout que j’avais eu l’occasion de le rencontrer avant de commencer à travailler pour le calendrier. J’essaye de me rappeler, car je ne vous cache pas que c’était une soirée où j’étais dans un état second, mais je sais qu’il m’a dit quelque chose à propos du calendrier *réfléchit*. Ah oui, il m’a dit « Ce serait quand même pas mal que pour les mois d’été, on ait des scènes estivales et pour les mois d’hiver, des scènes hivernales », ce qui était plutôt clair et logique.

GdN : Puisque vous n’aviez pas lu tous les livres, comment avez-vous fait les recherches pour savoir comment illustrer chaque scène ?

MV : Je connaissais quand même les grandes lignes, car mon travail avec Fantasy Flight Games m’avait bien orientée et bien spoilée. Ensuite, j’ai passé beaucoup de temps sur le site de La Garde de Nuit. Je dis ça sans flagornerie, cela m’a énormément aidé, parce que c’est très pointu et je sais que c’est tenu par des gens qui savent de quoi ils parlent. Donc je savais que je pouvais faire confiance aux descriptions quand il y en avait.

GdN : Merci, ça fait super plaisir

MV : Non, merci à vous. Vraiment.

GdN : Avez-vous des préférences sur les illustrations que vous avez réalisées ? Des choses que vous adorez dessiner, ou au contraire qui vous donnent de grosses difficultés ?

Tyrion Lannister à la bataille de la Néra, par Magali Villeneuve

MV : En fait j’ai vraiment tout aimé ! Mais c’est difficile de faire la fine bouche sur quoi que ce soit quand on est sur un projet de ce genre, car tout est vraiment intéressant.

Ensuite, il y a des choses plus difficiles que d’autres. Le seul dessin sur lequel on ait vraiment buté (« on » car il y avait moi, l’éditeur/directeur artistique, George R. R. Martin et son assistante Raya Golden qui faisions un ping pong permanent), c’est celui avec Tyrion car sa forme de nanisme est particulière, et l’auteur avait à cœur que ce soit respecté. Pour le premier Tyrion que j’avais fait, il m’avait dit « Non, il est beaucoup trop beau », donc il m’a envoyé des photos avec la déformation du crâne, du nez. C’est vrai que c’est compliqué.

GdN : Cela vous arrive de cacher de tous petits détails dans vos dessins ?

MV : Assez rarement, sur ce point je ne suis pas très marrante, car il y a très peu d’easter eggs dans mes dessins. Une fois, il y a très très longtemps, dans une illustration Trône de Fer faite pour Fantasy Flight Games, j’ai caché mon mari. Il fait un noble qui discute avec une autre. Il s’agit d’un personnage anonyme, alors bonne chance pour le trouver. J’ai aussi fait poser les enfants de mon amie Emmanuelle [NDLR : Nous remercions d’ailleurs au passage très très chaleureusement Emmanuelle, grâce à qui nous pouvons vous offrir cet entretien] pour l’édition du vingtième anniversaire : ils incarnent Theon et Robb. C’est top et cela fait un bon souvenir pour les personnes qui ont participé.

GdN : Du coup, ils ont posé pour vous ?

Joffrey refuse le combat face à Robb et Theon par Magali Villeneuve, AGOT édition illustrée

MV : Tout à fait, ils avaient exactement la pose que vous retrouvez dans l’illustration. Ensuite, j’ai changé les visages car leurs faciès ne correspondaient pas. Mais ils avaient le bon gabarit et à peu près le bon âge donc c’était nickel. Et comme en plus eux et leur père font du cosplay médiéval, cela tombait bien.

GdN : Pour faire naître un dessin, avez-vous souvent d’avoir des modèles qui posent, ou partez-vous de photos ?

MV : Avoir des photos-références, c’est la deuxième phase. La première, c’est un crayonné à main levée. Après, comme j’ai un style très réaliste, je ne peux pas me permettre de tout faire de tête. Je dois avoir des photos-références, un peu comme les peintres classiques. Je fais appel à mes proches, ou parfois à moi-même. Mon mari est super pratique dès que je dois faire un gars *rire*… Parfois, il a fait des filles aussi, mais chut. Donc généralement, c’est soit moi, soit lui. J’ai une amie modèle qui m’aide également pour ça.

GdN : Et techniquement, vous commencez par crayonner puis il y a une phase informatique ?

MV : Le crayonné se fait parfois traditionnellement à la main. Quand je n’ai vraiment pas le temps, c’est un crayonné numérique. En revanche, les colorisations sont entièrement numériques. Tout mon travail professionnel se fait par du numérique assez classique : Photoshop et la tablette qui va bien. Je fonctionne ainsi depuis le début de ma carrière en 2006, alors que l’illustration numérique commençait mais était déjà bien avancée, et je sentais qu’il valait mieux que je me tourne vers le numérique. Car à la base, je suis « tradi », je fais de l’huile et de l’acrylique, mais c’est difficilement tenable, surtout quand on veut construire une carrière. Quand on est un artiste déjà bien établi, on peut se le permettre, en vendant cher ses illustrations.

GdN : Cela prend plus de temps avec l’acrylique par rapport au numérique ?

MV : Pas vraiment en réalité. En utilisant le numérique, on économise sur le temps de séchage, mais je ne suis pas plus rapide en numérique que je ne l’étais en tradi.

GdN : Et qu’en est-il de votre parcours, vous avez fait des études de dessin ?

MV : Zéro étude, totalement autodidacte.

GdN : Ah oui… Nous qui ne savons faire que des bonhommes bâton… *rire*

MV : Mais on a tous commencé en bonhommes bâton ! Mais déjà quand on voit les dessins que je faisais à mes débuts, c’était bof [j’ai tenté de traduire le son]. Il y a une sacrée différence quand même. Même à l’échelle d’une carrière professionnelle, on voit des progrès gigantesques.

GdN : On sait que vous avez rencontré George Martin. Alors, il est comment ?? On est super jaloux ! *rires*

MV : *rires* Non mais c’était ridicule en plus.

GdN : C’était en 2014 à Dijon, c’est ça ?

MV : C’est ça. C’était assez inattendu. Les éditions J’ai lu m’ont permis d’accéder rapidement en doublant la file de ceux qui attendaient… Car il y avait un monde…

GdN : On confirme, on était dehors et on faisait la haie d’honneur^^

Une haie d’honneur pour George R.R. Martin par la Garde de Nuit (Dijon 2014)

MV : Je l’ai vue cette haie d’honneur, c’était magnifique ! George est arrivé comme ça, y a des gens qui disaient « Mais qui c’est ? Pourquoi ces personnes, pourquoi il y a des chevaux ? ».

Donc grâce à l’éditeur, j’ai pu doubler la file. Mais j’étais partie comme n’importe quel admirateur du Trône de Fer : j’avais mon exemplaire (qui n’est toujours pas dédicacé à ce jour, car il ne me l’a finalement pas signé !) et j’avais amené un tirage d’un dessin de Daenerys que j’avais fait. Je suis arrivée, je ne me suis pas présentée, j’essayais déjà de parler. « Euh bonjour, voilà, avant toute chose, je voulais vous donner ceci » parce que je savais qu’il n’avait pas beaucoup de temps. Il ouvre, il voit Daenerys, puis il me regarde comme ça et me dit « Vous êtes Magali Villeneuve ! ». À ce moment là, je sentais la sueur qui me dégoulinait dans le dos. J’étais très très impressionnée, et le pire dans tout ça, il se lève pour me serrer chaleureusement la main, les journalistes autour « flash ! » « flash ! » « flash ! » « Qui c’est ?? ». Il me parle, je ne sais plus trop ce qu’il dit, mais à un moment, il dit « Vous êtes venue exprès ? Vous repartez ? » Je réponds « Je suis venue pour vous » « Est-ce que je peux vous inviter à dîner ce soir ? » « Euh oui, j’habite pas à Dijon, j’ai pas de pied à terre, je m’en fous » Dans ces cas là, on trouve un Campanile, un truc *rire*. Ensuite, il m’a envoyée vers son assistante pour régler les détails.

J’ai donc été invitée à dîner avec lui, dans une pizzeria, car il n’avait pas envie de grand restaurant ce soir-là. Il avait dit à ses assistants « Je veux une pizza si c’est possible », et ils se sont démenés pour changer leurs plans de restaurant *rires*. Je l’avais pile en face de moi, c’était catastrophique. Je regrette presque, car j’étais tellement tétanisée que j’avais du mal à lui parler. Je l’ai fait un peu, et puis son assistante est très volubile donc ça a un petit peu aidé, mais je n’ai pas brillé ce soir-là. Mais d’un autre côté, il faut se mettre à ma place, c’était assez impressionnant !

GdN : On a eu droit aussi à deux questions et on était également un peu tétanisés.

MV : C’est compliqué car on se conditionne, mais y a rien à faire. Et pourtant il est accessible, le problème ne vient pas de lui. En plus, on ne peut pas passer outre le fait qu’on sait que des journées pareilles, c’est hyper lourd, et qu’il y a des milliers de personnes qui étaient là.

GdN : À la fin de cette journée là, il avait pris 200 ou 300 personnes en plus. Les gens attendaient et il a dit « Ben, je les prends quand même ». Puis, il a reçu tous les groupes qui avaient participé bénévolement pour prendre une photo avec nous.

MV : Faut le faire ! Je n’ose même pas imaginer ce que cela doit être.

GdN : Du coup, pour vous, une très chaude rencontre qui vous a marquée.

MV : Cela reste un grand souvenir !

GdN : A-t-il fait des remarques sur votre dessin de Daenerys ?

Daenerys Targaryen, par Magali Villeneuve

MV : Il m’a dit « J’ai adoré » mais je le savais déjà car quand j’ai fait Daenerys, une carte spéciale pour Fantasy Flight Games, le directeur artistique m’avait envoyé un mail qui disait « Il faut que je te fasse suivre ce que l’auteur a dit ». Il y avait en copie le mail : « WAOUH ». Ça, mine de rien, ça compte. C’est le genre de mail qu’on conserve et qu’on regarde de temps en temps. Faut imaginer : je venais vraiment de nulle part et arriver à ça…

GdN : Surtout qu’il doit être assez exigeant sur le rendu des illustrations ? Il adore ça, mais il est exigeant.

MV : Je pense qu’il l’est devenu sous certains aspects, car on voit bien qu’à partir d’un certain moment, il a commencé à donner de vraies directives, notamment par rapport aux dragons. Pour Daenerys, quand il s’agissait de faire les trois dragons, j’ai reçu des directives précises sur ce que voulait l’auteur : pas quatre pattes, description des ailes etc. Je pense qu’il y a eu beaucoup de représentations avant qu’il ne s’implique à ce point.

GdN : En effet, à plusieurs reprises, il dit que ce ne sont pas des dragons mais des vouivres. Avez-vous reçu des directives sur les couleurs ?

MV : Oui. Les couleurs qui sont sur l’illustration correspondent à celles qu’on m’a données. Aucune invention possible sur ce point.

GdN : Vous avez un personnage préféré dans la saga ?

MV : Je ne le dis jamais très très fort, mais j’avoue que j’aime bien les Lannister en général.

GdN : Ca se voit sur les illustrations de Cersei et Jaime. On adore aussi celle que vous avez faite de Joffrey !

Le roi Joffrey, par Magali Villeneuve

MV : Ah Joffrey, c’est un plaisir. Le petit bâtard, là, c’est un plaisir. J’adore dessiner les sales bêtes donc forcément…

GdN : Avez-vous suivi la série télévisée ?

MV : Oui, je l’ai regardée, jusqu’à la fin. Je suppose que vous voulez mon avis ? *rires*. Je ne vais pas être très originale : j’ai énormément aimé les quatre premières saisons, je les ai trouvées absolument brillantes. Ensuite, il y a des choses que j’ai trouvées plus inégales, sachant que je ne suis pas une spécialiste, et que donc j’ai la vision du spectateur lambda. J’ai de bonnes notions de l’univers, mais pas au point de juger de la pertinence sur les actions de tel ou tel personnage, etc. J’ai vraiment regardé ça comme une série de manière assez neutre. Il y a des choses que j’ai beaucoup aimées dans la sixième saison aussi. Pour le final, *ton hésitant* ça me va. J’ai été parfois surprise par le déroulement qui conduit à la fin. Pour la fin, je n’attendais rien et je me suis dit « Ah ? Oui ? Pourquoi pas ? » Donc, je n’étais pas très impliquée. Mais sinon, j’ai vu de ces croisades… Certains, s’ils avaient pu mettre le feu à leur télé…. Après, je peux comprendre. Quand on connaît vraiment la saga, j’imagine qu’il y a des passages qui doivent énerver, ou qu’on a des attentes très spéciales. Je n’étais pas particulièrement attachée à tel ou tel personnage. Donc, quoi qu’il leur arrive, je respectais le choix des auteurs, et je le prenais comme tel, quitte à parfois réfléchir un peu après coup. J’ai donc été assez satisfaite en général. Certaines choses m’ont assez frustrée, par exemple l’épisode de La Longue Nuit, où j’avais des espoirs qui n’ont pas été satisfaits. Je me suis dit « Non, pas comme ça, c’est trop rapide ».

GdN : On lit souvent que la fin n’est pas le problème : on accepte ce qui arrive, mais c’est la façon d’y arriver qui pose souci.

MV : Oui, je pense que c’est vraiment le cœur du problème : les faits sont ce qu’ils sont, mais les gens attendent du développement. On ne peut pas développer aussi bien et aussi longtemps pour ensuite sauter d’une chose à l’autre de manière parfois fort véloce. Mais bon, ils n’ont pas pu ou su faire différemment. Soit. Je pense quand même que cette série va rester dans l’imaginaire, car à la télévision ou au cinéma, que la fantasy (ici dark fantasy) soit traitée de cette façon, c’est-à-dire qu’on arrête de prendre les gens pour des idiots, ce n’est pas mièvre, les décors ne font pas carton-pâte, il y a de vrais acteurs, on ne s’est pas senti obligé de nous refiler un casting pour adolescentes, bref c’est tout un tas de choses qui créent un précédent. Et cela va être difficile après de rebondir.

GdN : Les premières saisons sont respectueuses de l’œuvre. Ensuite, à notre goût, c’est trop rapide et cela crée des incohérences.

MV : Si je ne dis pas de bêtises, il y a eu un moment où ils ont dû se détacher des livres ou l’auteur n’était plus impliqué…

GdN : En fait, à partir de 2014, il n’y avait plus de livres sur lesquels s’appuyer.

MV : Et c’est là qu’on a senti la bascule, notamment au niveau des dialogues. Moi, c’est quelque chose que j’ai perçu et que je me suis fait expliquer plus tard. Car les dialogues dans les quatre premières saisons sont excellents, même pour des scènes moins importantes que celles qu’on a vues récemment. Dans ce qui m’a marquée, Oberyn et Tyrion dans les geôles : le jeu d’acteur, la mise en scène, les dialogues, tout était parfait. En plus, j’adore Oberyn, alors…

GdN : Tout le monde l’adore. Il est fait pour être aimé.

MV : Cette scène, parmi d’autres, fait partie des instants de grâce qu’on n’avait peut-être jamais vus à la télévision. Dans les saisons récentes, il reste quelques fulgurances, mais ce n’est plus pareil. Cela dit, il reste des spectateurs qui sont très contents, voire encore plus contents, et tant mieux pour eux.

GdN : Du coup, est-ce que la série a eu une influence sur la façon dont vous dessinez des personnages ou des scènes ?

MV : C’était la grande difficulté, car il fallait que ça n’en ait aucune. Quand j’ai commencé chez Fantasy Flight Games, ce n’était pas un problème car la série n’existait pas. Donc, tout allait bien. Ensuite, on a commencé à recevoir la directive « Il ne faut surtout pas que ça ressemble à du HBO » pour des questions de droit. Ce n’était pas vraiment un problème pour moi, car j’avais déjà une vision très forte des personnages. Cela dit, parfois, c’est obligé que ça se recoupe si la vision de la série correspond à la description du livre. Jon Snow, c’est Jon Snow. Du moment que vous faites un mec brun avec une grosse fourrure, c’est Jon Snow. En termes de faciès, il fallait être prudent, qu’il n’y ait même pas un petit air de quelque chose, mais comme je suis portraitiste, j’ai l’habitude et n’ai pas de difficulté à ce qu’un visage soit singulier. C’était intéressant, car c’était inspirant même si on ne pouvait pas s’en inspirer. Il y a une telle sophistication qui donnait envie de faire de son côté quelque chose d’aussi luxueux ou recherché.

GdN : Y avait-il des directives particulières sur les Marcheurs blancs ?

MV : Oui, l’auteur voulait une armure en glace, et un côté qui se dissolve un peu dans la neige, comme s’il avait une cape de neige, les cheveux longs.

GdN : Cela correspond à la description des livres, quelque chose de plus vaporeux, peu tangible, alors que la série a choisi de faire quelque chose de plus palpable.

MV : Oui, le Roi de la Nuit dans la série est très concret. Si ce n’est le faciès, qui est très spécial, mais après, il n’a pas un effet spécial attaché à lui. Alors que ça aurait été très sympa à voir, mais sans doute cher à faire. C’était Fantôme ou le Marcheur blanc *rires* Vous le sentez le moment où il ne peut pas y avoir le dragon et Fantôme dans le même plan ? *rires* C’est frustrant, les loups, on ne les voit pas beaucoup.

GdN : On a l’impression qu’ils ne savent pas quoi en faire. Alors, ils les éliminent les uns après les autres.

MV : Oui mais y a eu petit gratouillis derrière l’oreille à la fin.
J’avoue que le moment qui m’a émue dans la saison, c’est quand Jaime a réussi à rejoindre Cersei. Cersei le voit et il a un petit hoquet. Les acteurs sont très bons dans cette scène. Ils sauvent parfois bien des situations.

GdN : Avez-vous de nouveaux projets en lien avec Game of Thrones ?

L’édition collector de la saga de L’Assassin Royal sera illustrée par Magali Villeneuve.

MV : Alors, c’est simple : non. J’en ai beaucoup fait et je pense qu’il est nécessaire, sur de telles licences, d’avoir du renouvellement. J’ai travaillé sur l’encyclopédie Les Origines de la saga, l’édition des vingt ans, une couverture de comics (A Clash of Kings), j’ai un calendrier pour moi toute seule, le jeu de Fantasy Flight Games. Il y a donc eu quelques années où on me voyait beaucoup sur la licence. J’ai laissé un peu la place, et je travaille sur beaucoup d’autres choses à côté. Beaucoup de cartes Magic notamment. Mais aussi l’édition des vingt-cinq ans de L’Assassin royal et comme je fais la trilogie, j’en ai aussi pour un moment !

GdN : A Clash of Kings ressort en édition illustrée, y participez-vous ?

MV : Non, je crois qu’ils ont fait le choix de ne faire appel qu’à un seul illustrateur. J’ai eu l’impression à l’époque où je travaillais sur l’édition illustrée d’A Game of Thrones que c’était une usine à gaz et que c’est ce qui leur a fait dire « On ne va prendre qu’une seule personne pour la suite ». Ils arrivent vraiment à choisir un nouvel illustrateur avec une imagerie différente, je trouve vraiment que c’est pas mal.

GdN : Oui chacun a vraiment son style propre. Quand on feuillette Les Origines de la saga, on arrive vraiment à reconnaître qui a fait quoi.

MV : Le livre est très réussi pour ça, car il est très éclectique sur les styles. Cela a été compliqué, ça a mis longtemps, je crois qu’il y a eu pas mal de retard, ce n’était pas évident. Le livre est plus conséquent qu’il ne le pensait.

GdN : Et encore, l’auteur a coupé plein de texte ! Feu et Sang, c’est 80% de textes qu’il avait déjà écrit pour ça, et qu’il a repris après pour ré-éditer et augmenter le contenu.
En termes d’impact sur votre carrière, la saga a-t-elle compté ?

MV : Je pense que cela a été l’élément déclencheur de ma carrière. Les cartes du Trône de Fer chez Fantasy Flight Games, c’est ce qui m’a donné la visibilité pour me faire repérer par l’éditeur de George Martin, ce qui a fait que j’ai été dans des projets tels que ma visibilité a énormément augmenté. En parallèle, il y a eu d’autres choses : mon travail sur Le Seigneur des Anneaux, Star Wars ou Cthulhu. Mais j’ai eu la sensation que Le Trône de Fer a eu un impact particulier. Partout où il y a une fanbase, ça multiplie les chances de se faire remarquer.

GdN : Existe-t-il d’autres œuvres de fantasy pour lesquelles vous adoreriez travailler ?

MV : Parmi celles que je voulais faire, il ne manque que La Roue du temps de Robert Jordan. C’est vraiment ma madeleine de Proust, le premier livre de fantasy que j’ai lu. C’est par cette saga que j’ai découvert le genre. C’est ce qui m’a donné mes premières émotions et qui m’a donné envie d’être illustratrice quand j’avais 17-18 ans. Avant ça, je voulais déjà être illustratrice mais je voulais plutôt faire du dessin animé. Je voulais travailler chez Disney, j’avais même commencé à préparer des concours pour ça. Et le jour où j’ai lu ce bouquin, cela a été une révélation sur la manière dont je voulais orienter mon dessin, à savoir de l’illustration de livres.

GdN : Vous n’avez pas d’autres projets à part l’illustration de l’édition de L’Assassin Royal de Robin Hobb ? D’ailleurs, savez-vous quand sortira cette édition ?

MV : Non, pas d’autres projets, car cela prend beaucoup de temps. Le premier tome va sortir en octobre ou novembre et pour la suite, je pense – mais sans certitude, il faut voir avec l’éditeur – que ce sera peut-être un par an. Mais ce n’est pas encore certain. Et à chaque fois, cela correspond à dix illustrations que je fais en parallèle d’autres choses.

GdN : Cela vous prend combien de temps pour dessiner une image ? Si c’est facile de répondre à ce genre de questions. ^^

MV : C’est très facile de répondre : ça prend des plombes ! En général, une illustration, c’est une dizaine d’heures pour la phase de crayonné et une quarantaine d’heures pour la phase de colorisation. Et là, c’est plutôt la fourchette basse, car cela peut être plus. Quarante heures, c’est bien. Pour Daenerys, c’était plutôt aux alentours de quarante-cinq heures. Parce que c’était un personnage en pied, il y avait des dragons, le format était grand, l’image était faite pour être en marketing.

GdN : Mille mercis pour le temps que vous nous avez accordé.

Compte collectif de La Garde de Nuit.

Leave a Reply