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Approfondissements / Les livres

De l’identité du chevalier d’Aubier rieur

Joute lors d'un tournoi (illustration : ? ; montage : Evrach, La Garde de Nuit)

La théorie d’aujourd’hui nous amène plusieurs années avant le début de la saga, en l’an 281, au moment du grand tournoi de Harrenhal. Ce tournoi est un des moments clés de l’histoire de la saga, et beaucoup d’événements, que le lecteur découvre au début de la saga, en ont découlé. Il vit la réunion dans un même endroit de milliers de personnes, de centaines de nobles, parmi les plus grandes familles de Westeros. Le prince héritier, Rhaegar Targaryen, participa à la joute, tout comme plusieurs chevaliers de la Garde Royale. Le roi Aerys II sortit du Donjon Rouge pour la première fois depuis des années, de peur que des complots se nouent derrière son dos. C’est au cours de ce tournoi que Jaime Lannister prononça ses vœux pour rentrer dans la Garde Royale … festivités et drames se sont mêlés au cours de ce tournoi qui fut rendu mythique par les bardes et les conteurs.
Au cours de ce tournoi, un chevalier mystère fit son apparition. Phénomène classique des tournois, et dont nous avons beaucoup d’exemples dans la saga (Jehan le Ménétrier, Dunk, Barristan Selmy, etc…), le chevalier mystère cache son identité lors des inscriptions aux joutes, soit pour contourner les règles, soit pour attirer davantage d’intérêts sur sa prestation, soit tout simplement…pour masquer son identité. Souvent ces chevaliers sont démasqués à la fin du tournoi. Mais celui d’Harrenhal ne le fut jamais. Il apparut et disparut dans la même journée, et resta à jamais insaisissable. Aerys, dans sa paranoïa, le fit traquer, envoyant même son fils à sa poursuite. Mais il ne fut jamais retrouvé. Du moins, officiellement.
Qui était-il ?

Cette théorie a été initialement rédigée Evrach en juin 2015.

« Un grand jouteur doit commencer par être un grand cavalier. »

Lady Barbrey Dustin, ADWD

L’un des mystères qui a le plus trituré les méninges des lecteurs depuis la sortie d’A Storm of Swords en 1999 est indubitablement l’identité du mystérieux chevalier apparaissant lors du grand tournoi d’Harrenhal du printemps trompeur. Cette histoire nous est rapportée pour la première fois sous forme cryptique par Meera Reed lorsqu’elle narre l’histoire du chevalier en question à Bran.

L’histoire du chevalier d’Aubier rieur

Voici l’histoire complète :

« Il y eut bien un chevalier, reprit Meera, l’année du printemps trompeur. Le chevalier d’Aubier rieur, on l’appelait. Il se peut qu’il fût des paluds, celui-là.
— Ou pas. » Des ombres vertes mouchetaient les traits de Jojen.
« Le prince Bran a entendu conter cette histoire cent fois, je suis sûr.
— Non, dit Bran. Jamais. Et quand bien même je la connaîtrais, peu importe. Il arrivait à Vieille Nan de nous conter la même histoire que la fois d’avant, mais ça nous était éperdument égal, si l’histoire était bonne. Les vieilles histoires sont comme de vieux amis, se plaisait-elle à dire. Il faut leur rendre visite de temps à autre.
— C’est bien vrai. » Son bouclier suspendu dans le dos, Meera marchait en repoussant avec son trident les branches qui de-ci de-là obstruaient le passage. Bran commençait juste à croire qu’elle ne conterait pas son histoire quand elle débuta en ces termes : « Il était une fois un garçon curieux qui vivait dans le Neck. Tout menu qu’il était, à l’instar de tous les paludiers, il se montrait brave et aussi vigoureux qu’éveillé. Il passa son enfance à chasser, pêcher, grimper aux arbres et apprit tous les sortilèges de notre nation. »
Bran était à peu près certain de n’avoir jamais entendu cette histoire-là. « Il avait des rêves verts, comme Jojen ?
— Non, dit-elle, mais il savait respirer la vase et courir sur les feuilles et, pour métamorphoser la terre en eau et l’eau en terre, il lui suffisait de chuchoter un mot. Il savait parler aux arbres et ourdir les formules qui font apparaître et disparaître des châteaux.
— Ça me plairait bien, dit Bran d’un ton plaintif. Et le chevalier d’Aubier rieur, il va le rencontrer bientôt ? »
Meera lui adressa une grimace. « Il le rencontrera plus tôt si certain prince de ma connaissance daigne se taire un peu.
— Je le demandais juste comme ça.
— Le garçon avait beau connaître les sortilèges des paluds, poursuivit-elle, il brûlait d’en savoir davantage. Notre nation ne s’éloigne pas très volontiers de chez elle, vous savez. Comme nous sommes de petite taille et que nos usages paraissent bizarres à certains, les gens plus grands ne nous traitent pas toujours gentiment. Mais ce garçon-là était plus hardi que la plupart des siens et, un beau jour, l’âge venu de sa virilité, il décida de quitter les paluds pour aller visiter l’Île-aux-Faces.
— L’Île-aux-Faces ne se visite pas, objecta Bran. C’est là que vivent les hommes verts.
— Et c’étaient les hommes verts qu’il voulait trouver. Aussi enfila-t-il une chemise tapissée comme la mienne d’écailles de bronze et, s’armant d’un bouclier de cuir et d’un trident semblables aux miens, descendit la Verfurque à bord d’un canoë de peau. »
Bran ferma les yeux pour essayer de le voir pagayer sur son petit esquif. Dans sa tête, l’homme ressemblait à Jojen, sauf qu’il était plus âgé, plus costaud, et habillé comme Meera.
« Il passa sous les Jumeaux de nuit pour éviter que les Frey ne l’attaquent et, parvenu au Trident, prit pied à terre, chargea le canoë sur sa tête et se mit à marcher. Bien des jours lui fallut mais, finalement, il atteignit l’œil-dieu, largua le canoë dans le lac et rama jusqu’à l’Île-aux-Faces.
— Et il y rencontra les hommes verts ?
— Oui, dit Meera, mais cela est une autre histoire et qu’il ne m’appartient pas de conter. Mon prince a réclamé des chevaliers.
— Les hommes verts aussi, c’est bien.
— Sans doute, abonda-t-elle, mais sans leur consacrer un seul mot de plus. Tout cet hiver-là, le paludier séjourna dans l’île mais, lorsque le printemps survint, il entendit l’appel du vaste monde et sut qu’avait sonné l’heure de repartir. Son canoë de peau se trouvait juste où il l’avait laissé, alors il fit ses adieux et pagaya vers la rive opposée. À force de pagayer, pagayer, il finit par discerner sur l’horizon les tours d’un château planté sur le bord du lac. Or, plus il s’en rapprochait, plus haut s’élevaient les tours, si bien qu’il comprit qu’il devait se trouver devant le plus gigantesque château du monde.
— Harrenhal ! l’identifia Bran aussitôt. C’était Harrenhal ! »
Meera sourit. « Ah bon ? Sous ses murs se voyaient des tentes multicolores, des bannières éclatantes qui claquaient au vent, et des chevaliers revêtus de plate et de maille qui montaient des chevaux caparaçonnés. L’air embaumait les viandes rôties, des rires fusaient, des appels de trompe. Un grand tournoi allait débuter, que des champions étaient accourus disputer des quatre coins du royaume. Le roi en personne se trouvait là, ainsi que son fils, le prince dragon. Les blanches épées s’étaient déplacées afin d’accueillir un nouveau frère dans leurs rangs. Le sire de l’Orage était de la fête, ainsi que celui de la Rose. Encore qu’à la suite d’une dispute avec le roi le grand lion du roc se fût abstenu, nombre de ses bannerets et chevaliers grossissaient néanmoins l’assistance. Le paludier n’avait jamais vu rien de si pompeux, et il se doutait qu’il risquait fort de ne revoir jamais rien de pareil. Quelque chose en lui n’éprouva pas de plus violent désir que d’y prendre part. »
Ce sentiment, Bran le connaissait passablement. Petit, il ne rêvait que d’être chevalier. Mais c’était avant sa chute, cela, avant qu’il n’ait perdu ses jambes…
« La damoiselle du grand château régnait en qualité de reine d’amour et de beauté quand s’ouvrit le tournoi. Cinq champions avaient juré de lui défendre sa couronne, ses quatre frères d’Harrenhal et son fameux oncle, un blanc chevalier de la Garde.
— Elle était belle ?
— Très belle, dit Meera tout en sautant par-dessus un rocher, mais elle avait des rivales plus belles encore. L’une était l’épouse du prince dragon, et elle s’était fait escorter par une douzaine de dames d’atours dont tous les chevaliers réclamaient les faveurs pour orner leurs lances.
— Ça ne va pas finir par être une de ces histoires d’amour, au moins ? demanda Bran d’un ton soupçonneux. Hodor ne les aime pas tant que ça.
— Hodor, fit Hodor, gracieux.
— Il aime bien les histoires où les chevaliers combattent des monstres.
— Parfois, les monstres sont les chevaliers, Bran. Le petit paludier traversait le pré, tout au bonheur de cette journée printanière et sans faire de mal à personne, quand il se vit assailli par trois écuyers. Aucun n’avait plus de quinze ans, mais cela ne les empêchait pas d’être plus grands que lui, tous trois. Ici, c’était leur monde à eux, se figuraient-ils, et lui n’avait aucun droit d’y être. Ils lui arrachèrent son trident et, le jetant à terre, le traitèrent de mange-grenouilles.

— C’étaient des Walder ? » Il avait comme l’impression que Petit-Walder Frey aurait pu se comporter de la sorte.
« Ils ne se nommèrent pas, mais lui enregistra soigneusement leurs traits pour être à même de se venger d’eux, le moment venu. Ils le repoussaient pour peu qu’il tentât de se relever, et ils le bourrèrent de coups de pied quand il se recroquevilla sur le sol. Mais alors ils entendirent un rugissement. “C’est un homme de mon père que vous maltraitez !” hurla la louve.
— Une louve à quatre pattes ou deux ?
— Deux, dit Meera. La louve leur fondit dessus avec une épée de tournoi et les débanda. Après quoi, voyant le paludier tout couvert de bleus, tout ensanglanté, elle l’entraîna dans sa tanière afin de nettoyer ses plaies et de les panser. Et c’est là aussi qu’elle le présenta à ses trois frères de meute : le loup furieux qui les menait, le loup muet, le louveteau, leur benjamin à tous.
« Or, ce soir-là devait se donner dans les murs d’Harrenhal un banquet marquant l’ouverture des joutes, et la louve insista pour que le garçon y assiste. Il était de haute naissance et avait autant que personne droit de prétendre à une place sur le banc. Comme elle n’était pas facile à rebuter, cette damoiselle-loup, il laissa le louveteau lui trouver la tenue séant à festin royal et, dans cet équipage, monta au château.
« Sous le toit d’Harren, il mangea et but en compagnie des loups et de nombre de leurs épées liges, gens des tertres et ours, orignacs et tritons. Le prince dragon chanta une chanson si triste que la damoiselle-loup se mit à renifler, mais quand son louveteau de frère la taquina de pleurnicher, elle lui versa du vin sur la tête. Un frère noir prit la parole et pria les chevaliers de rallier la Garde de Nuit. Au terme d’une guerre à mort, le sire de l’Orage eut raison, coupe en main, du chevalier des crânes embrassés. Le paludier vit une jeune fille aux yeux violets rieurs danser d’abord avec une blanche épée puis avec un serpent rouge et puis avec le sire des griffons et, pour finir, avec le loup muet…, mais seulement après que le loup furieux lui eut plaidé la cause de son cadet, trop timide pour quitter son banc.
« Au sein de ce joyeux remue-ménage, le petit paludier réussit quand même à repérer les trois écuyers qui l’avaient agressé. L’un servait une fourche de chevalier, le deuxième un porc-épic, et le troisième un chevalier au surcot frappé de deux tours, emblème familier à tous les paludiers.
— Les Frey, dit Bran. Les Frey du Pont.
— À cette époque comme de nos jours, acquiesça-t-elle. La damoiselle-loup les aperçut de même et les désigna à ses frères. “Je me chargerais de vous procurer un cheval, proposa le louveteau, et une armure qui vous aille…” Le petit paludier le remercia mais sans se prononcer. Son cœur était déchiré. Ils ont beau être de moindre taille que la plupart des individus, les paludiers ont tout autant de fierté qu’eux. Le garçon n’était pas chevalier, pas plus que quiconque de sa nation. Nous montons sur un pont plus souvent qu’en selle, et nos mains sont faites pour les rames et non pour les lances. Si fort qu’il eût envie de tenir sa vengeance, il craignait de n’arriver qu’à se ridiculiser et à faire honte aux siens. Le loup muet lui avait offert une place sous sa tente pour cette nuit-là, mais avant d’aller dormir il s’agenouilla sur le bord du lac et, les yeux fixés par-dessus les flots vers l’emplacement probable de l’Île-aux-Faces, il adressa une prière aux anciens dieux que révèrent le Nord et le Neck…
— Votre père ne vous a jamais conté cette histoire ? demanda Jojen.
— C’était Vieille Nan qui contait les histoires. Poursuivez, Meera, vous ne sauriez-vous arrêter là. »
Tel devait être aussi le sentiment d’Hodor, car il fit : « Hodor », et puis : « Hodor hodor hodor hodor.
— Eh bien, dit-elle, si vous tenez absolument à entendre la suite…
— Oui. Contez.
— Il était prévu cinq journées de joutes, reprit-elle. Au programme figuraient également une grande mêlée à sept équipes, un concours de lancer de hache et de tir à l’arc, une course de chevaux et un tournoi de chant…
— Rien à faire de tout cela. » D’impatience, il se tortillait dans sa hotte sur le dos d’Hodor. « Contez-moi la joute.
— J’obéis, mon prince. La damoiselle du château était donc la reine d’amour et de beauté, avec quatre frères et un oncle pour la défendre, mais les quatre fils d’Harrenhal furent défaits dès le premier jour. Leurs vainqueurs n’eurent guère le temps de régner qu’ils succombèrent à leur tour. Bref, le hasard voulut que, ce soir-là, le chevalier au porc-épic figurât parmi les champions et que, le lendemain matin, le chevalier à la fourche et le chevalier aux deux tours fussent également victorieux. Mais l’après-midi de ce deuxième jour approchait de sa fin tandis que les ombres devenaient longues quand se présenta en lice un mystérieux chevalier. »
Bran hocha sagement la tête. Les tournois voyaient souvent apparaître de ces mystérieux chevaliers dont le heaume cachait les traits et qui portaient un bouclier tantôt uni tantôt orné d’un emblème étrange. Parfois, il s’agissait tout simplement de preux célèbres travestis. Ainsi le Chevalier-dragon avait-il remporté un tournoi sous les dehors de chevalier des Pleurs, ce qui lui permit de nommer reine d’amour et de beauté sa sœur, au détriment de la favorite du roi. Quant à Barristan le Hardi, c’est à deux reprises, et la première alors qu’il avait à peine dix ans, qu’il avait endossé l’armure de mystère.
« C’était le petit paludier, je parie.
— Nul ne le sut, dit Meera. Toujours est-il que le mystérieux chevalier n’était pas d’une stature bien imposante et qu’il flottait dans une armure de bric et de broc. Quant à l’emblème de son bouclier, c’était un arbre-cœur des anciens dieux, un barral blanc dans lequel riait une face rouge.
— Il venait peut-être de l’Île-aux-Faces, alors, interrompit Bran. Était-il vert ? » Dans les histoires de Vieille Nan, les gardiens de l’île avaient une peau vert sombre et des feuilles au lieu de cheveux. Il leur arrivait aussi d’avoir des andouillers, mais Bran ne voyait pas trop comment le mystérieux chevalier aurait pu enfiler son heaume sur des andouillers. « Les anciens dieux l’avaient envoyé, je parie.
— Peut-être bien. Toujours est-il qu’après avoir incliné sa lance devant le roi, le mystérieux chevalier galopa jusqu’au bout des lices où se dressait le pavillon des cinq champions. Les trois qu’il défia, vous les connaissez.
— Le chevalier au porc-épic, le chevalier à la fourche et le chevalier aux tours jumelles. » Il avait assez entendu d’histoires pour savoir ça. « Quand je vous disais ! C’était le petit paludier.
— Quel qu’il fût, les anciens dieux donnèrent vigueur à son bras.
Le chevalier au porc-épic mordit le premier la poussière, puis le chevalier à la fourche et enfin le chevalier aux deux tours. Aucun n’était fort aimé, si bien que le petit peuple ovationna fort le chevalier d’Aubier rieur, ainsi qu’on ne tarda guère à nommer le nouveau champion. Quand ses adversaires abattus s’enquirent de la rançon qu’il exigeait pour leur armure et leur cheval, le chevalier d’Aubier rieur répondit d’une voix tonnante, de sous son heaume : “Apprenez l’honneur à votre écuyer, cette rançon me suffira !” Dès qu’ils eurent sévèrement châtié leurs écuyers, chacun des vaincus se vit en effet rendre armure et cheval. Et voilà comment fut exaucée… par les hommes verts ou les anciens dieux ou les enfants de la forêt, qui sait ? la prière du petit paludier. »
C’était une bonne histoire, estima Bran après une ou deux secondes de méditation. « Et après, qu’est-ce qui se passa ? Le chevalier d’Aubier rieur remporta le tournoi, il épousa une princesse ?
— Non, dit Meera. Cette nuit-là, dans le grand château, le sire de l’Orage et le chevalier aux crânes embrassés jurèrent tous deux de le démasquer, et le roi lui-même pressa ses gens de le défier, sous couleur que le visage caché par le heaume n’était pas celui d’un ami à lui. Mais lorsque les hérauts, le matin suivant, eurent fait sonner leurs trompes et que le roi eut gagné sa place, il ne se présenta que deux champions. Le chevalier d’Aubier rieur avait disparu. Fou de fureur, le roi alla jusqu’à envoyer son propre fils, le prince dragon, à la recherche de l’inconnu, mais on ne découvrit rien d’autre que son bouclier peint, suspendu dans un arbre. Et c’est le prince dragon qui, finalement, gagna le tournoi.
— Oh. » Bran demeura pensif un bon bout de temps. « C’était une bonne histoire. Mais les agresseurs, ç’auraient dû être les trois méchants chevaliers, pas leurs écuyers. Comme ça, le petit paludier aurait pu les tuer tous. Puis c’était stupide, le passage sur les rançons. Et le mystérieux chevalier devrait défaire chacun de ses chicaneurs et, vainqueur du tournoi, nommer la damoiselle-loup reine d’amour et de beauté.
— Elle le fut, souffla Meera, mais c’est une histoire plus triste.
— Vous êtes absolument certain de n’avoir jamais entendu ce conte auparavant, Bran ? insista Jojen. Votre seigneur père ne vous l’a vraiment jamais conté ? »

(ASOS, Bran II)

Avant d’analyser ce texte plus en détail et de s’attaquer à la théorie, il convient d’abord de le décrypter et d’associer chaque personnage à son évocation imagée.

L’interprétation littérale que fait Bran de l’histoire laisse à penser que le chevalier était en fait le petit paludier, soit Howland Reed, ce qui est assez logique au vu des poncifs des histoires de chevaliers mystérieux qui semblent nombreuses dans la culture populaire ouestrienne. Cependant Howland Reed semble dépourvu de toute intention de prendre part à la joute… et de toute compétence en la matière. L’hypothèse la plus probable est que ce n’est pas Howland Reed qui a jouté ce jour-là, mais celle-là même qui prit sa défense, Lyanna Stark.

Ce qui fait un bon jouteur

Depuis toujours, aux yeux de Jaime, jouter faisait les trois quarts de l’art de l’équitation.

Ser Loras montait de façon superbe, et il maniait la lance comme s’il était né une lance au poing, ce qui justifiait sans l’ombre d’un doute les mines pincées de sa mère. Il place la pointe juste à l’endroit où il entend la placer, et l’équilibre qu’il possède a quelque chose de félin. Ce n’était peut-être pas au fond grâce à un coup de veine inouï qu’il avait réussi à me désarçonner.

Jousting was three-quarters horsemanship, Jaime had always believed. Ser Loras rode superbly, and handled a lance as if he’d been born holding one… which no doubt accounted for his mother’s pinched expression. He puts the point just where he means to put it, and seems to have the balance of a cat. Perhaps it was not such a fluke that he unhorsed me.

(AFFC, Jaime II)

La phrase de la version française étant plus ambiguë, je me suis permis de copier la citation en version originale. Selon Jaime, les compétences en équitation (horsemanship) font les 3/4 des compétences en joute. La version française est tournée de façon moins affirmative et pourrait porter à confusion dans le cadre qui nous intéresse. Jaime n’est pas le premier venu en matière de joute et il a eu son content de victoires en tournoi ; il parle donc en connaissance de cause. Loras Tyrell n’a que seize ans lorsqu’il vainc Jaime, et à peine dix-sept lorsqu’il démonte ser Gregor Clegane. Certes, la jument en chaleur y a contribué, mais force est de constater que dans des conditions favorables, l’absence de force physique est très largement compensée par de solides talents d’équitation, un bon équilibre et une bonne technique (He puts the point just where he means to put it).

D’ailleurs Loras n’est pas le seul excellent jouteur à ne pas avoir un physique d’haltérophile.

Quant à Barristan le Hardi, c’est à deux reprises, et la première alors qu’il avait à peine dix ans, qu’il avait endossé l’armure de mystère.

(ASOS, Bran II)

Selmy avait remporté cette épithète à l’âge de dix ans, frais émoulu écuyer, et si vaniteux et sot, cependant, qu’il s’était mis dans l’idée qu’il pouvait jouter contre des chevaliers expérimentés et éprouvés. Aussi avait-il emprunté un palefroi et de la plate dans l’armurerie de lord Dondarrion et était-il entré en lice à Havrenoir en tant que chevalier mystère. Même le héraut riait. J’avais les bras si maigres qu’en couchant ma lance, j’avais toutes les peines du monde à empêcher la pointe de labourer le sol.

(ADWD, Le Chevalier écarté)

Lors du tournoi de Havrenoir de 248, Barristan le Hardi joute alors qu’il n’a que dix ans. Certes il est démonté dès la première lance par le prince des libellules, mais le simple fait qu’un enfant de dix ans décrit comme maigrichon et sans entrainement ni compétence particulière en équitation soit capable de lever sa lance et de tenter sa chance reste significatif. Barristan se vengera de sa défaite cinq ans plus tard lors du tournoi d’Hiver de Port-Réal où à peine âgé de seize ans, il démonta le prince Duncan.

Dunk se rembrunit. « Pouvez-vous encore tenir sur un cheval ?
— Aidez-moi à me laver, et donnez-moi mon bouclier, ma lance et ma selle, répondit ser Glendon, et vous verrez de quoi je suis capable. »
[…]
Voilà quelques années seulement que Dunk avait été écuyer du vieux ser Arlan. Il n’avait pas oublié les gestes. Il serra les boucles sur l’armure mal ajustée de ser Glendon, lui fixa son heaume sur le gorgerin, l’aida à monter en selle, et lui tendit son écu. Des affrontements précédents avaient laissé de profondes éraflures dans le bois, mais on voyait toujours la boule de feu ardent. Il paraît aussi jeune que l’Œuf, se dit Dunk. Un gamin effrayé, et morose. Son alezane ne portait aucun bardage, et elle était nerveuse. Il aurait dû conserver sa propre monture. L’alezane est peut-être de meilleure race et plus rapide, mais un cavalier monte mieux un cheval qu’il connaît bien, et celui-ci lui est étranger.

(L’Œuf de Dragon)

Âgé de seulement quinze ans, le jeune Glendon Flowers, qui venait d’être torturé de façon atroce par les hommes de lord Peake et tenait à peine à cheval (cheval qui n’était même pas le sien) et n’avait aucune compétence particulière en joute ou en équitation (il a été élevé dans un bordel où on ne trouvait pas de maître écuyer) parvient à vaincre Jehan le Ménétrier en pleine possession de ses moyens juste grâce au conseil de Dunk d’utiliser une lance de tournoi plutôt qu’une lance de guerre. Si un gamin torturé à moitié mort peut vaincre un chevalier fait, pourquoi pas une jeune fille bien formée ?

Analysons un peu le trois chevalier en face histoire de jauger la concurrence.

  • Le chevalier à l’Aubier rieur défait d’abord un chevalier de la maison Foin. On ne connait, à l’époque de la saga du Trône de Fer, que trois chevalier à la maison Foin, ser Leslyn et ses deux fils aînés, Harys et Donnel (le troisième, Alyn, n’est pas encore chevalier). Harys ayant lui-même un fils de quatre ans, on peut en déduire qu’il n’a pas plus de 25 ans et était donc probablement trop jeune en 281 lors du tournoi d’Harrenhal. Ser Leslyn Foin est donc probablement le chevalier en question. Que sait-on de ser Leslyn ? Et bien pas grand-chose si ce n’est qu’il a du se faire aider de sept autres hommes pour maîtriser le Lard-Jon Omble lors des Noces Pourpres… et qu’il a perdu une oreille dans l’opération. Il ne semble donc pas un monstre de compétence martiale. Ses aptitudes en joutes sont inconnues ;
  • Le chevalier défait ensuite un chevalier de la maison Blount. Là c’est facile, nous n’en connaissons qu’un, ser Boros Blount de la Garde Royale à l’époque de la saga. Ser Boros ne faisait pas encore partie de la Garde en 281 vu qu’il l’a intégrée sous le règne de Robert, il est donc possible qu’il fut le chevalier en question. Que savons-nous de ser Boros ? Qu’il est laid et cruel, certes, mais surtout lâche, gras et incompétent d’après Jaime. Certes, ser Boros devait bien avoir quelque compétence martiale pour être intégré à la Garde Royale, mais pas forcément en joute. Sa seule prestation connue en tournoi est une défaite face à Jorah Mormont au tournoi de Port-Lannis, preuve par ailleurs que Boros joute de temps à autres et qu’il est probablement notre homme… mais pas qu’il y excelle ;
  • Enfin, le chevalier démonte un Frey… et là il y a du choix. Walder le Noir ne semble pas avoir été oint chevalier, il est donc plus probable que le chevalier fut ser Danwell Frey, le huitième fils de lord Walder qui avait l’âge de jouter et épousera par la suite une Whent (peut-être celle-là même qui était reine d’amour et de beauté lors du tournoi… ce qui ferait sens) et qui participe aux joutes lors du tournoi d’anniversaire de Joffrey. Il pourrait également s’agir de ser Cleos (son père ser Emmon semble trop vieux, mais de toute façon tout aussi incompétent) qu’on croise brièvement dans ASOS lorsqu’il accompagne Jaime, voire de ser Aenys Frey ou de ser Hosteen Frey. Difficile de trancher avec une famille aussi fourmillante que les Frey.

Reste qu’aucun des chevaliers en question ne semble extraordinairement doué, ce sont plus probablement des jouteurs médiocres et c’est un point important à noter. Le chevalier d’Aubier rieur n’a pas vaincu Barristan Selmy ou le prince Rhaegar, il a probablement vaincu trois chevaliers médiocres.

Il est donc concevable qu’une jeune femme de quinze ou seize ans, comme l’était Lyanna lors du tournoi d’Harrenhal, puisse défaire des chevaliers de compétence incertaine à condition d’avoir bénéficié de l’entrainement adéquat et d’un certain talent pour l’équitation. Voyons si Lyanna remplit ces conditions.

Une paire de centaures

Oh, Arya, Arya, tu as du sauvage au corps, mon enfant. Ce que mon père appelait « le sang du loup ». Lyanna en avait un brin, et Brandon plus qu’un brin. […]  Lyanna se serait ceinte d’une épée, si notre seigneur père l’y avait autorisée. Tu me la rappelles, parfois. Tu lui ressembles même.

(AGOT, Arya II)

Lyanna avait du sang de loup, elle était impulsive et aurait aimé apprendre à se battre (à jouter ?)… et si elle avait appris cependant en cachette de son père comme Arya le maniement de l’Aiguille ?

À présent, deux enfants dansaient à travers le bois sacré, échangeant des hurlements tout en se battant en duel avec des branches cassées. La fille était l’aînée, et la plus grande des deux. Arya ! pensa Bran avec un sursaut empressé, en la regardant bondir sur un rocher et frapper de taille le garçon. Mais ce n’était pas cohérent. Si cette fille était Arya, le garçon aurait dû être Bran lui-même, et jamais il n’avait porté les cheveux si longs. Et Arya ne m’a jamais vaincu quand nous jouions à l’épée, pas comme cette fille est en train de le battre. Elle frappa le gamin à la cuisse, si fort que sa jambe se déroba sous lui et qu’il tomba dans l’étang et se mit à soulever des gerbes d’eau en braillant. « Mais tais-toi donc, idiot, lui dit la fille en se débarrassant de sa propre branche. Ce n’est que de l’eau. Tu veux que la vieille Nounou t’entende et coure prévenir Père ? »

(ADWD, Bran II)

Cette vision de Bran à travers le barral de Winterfell est sans équivoque. Lyanna a bel et bien appris le maniement des armes en cachette de son père avec son petit-frère Benjen comme compagnon d’entrainement.

« Vous montez comme un homme du Nord, Dame, dit Harwin après les avoir immobilisés. Votre tante, c’était pareil. Lady Lyanna. Mais mon père était grand écuyer, rappelez-vous. »

(ASOS, Arya II)

« Brandon a été élevé à Tertre-bourg avec le vieux lord Dustin, le père de celui que j’ai plus tard épousé, mais il passait le plus clair de son temps à galoper dans les Rus. Il adorait monter. Sa petite sœur lui ressemblait en cela. Une paire de centaures, ces deux-là.

(ADWD, Le Tourne-casaque)

Deux personnes citent Lyanna comme cavalière plus qu’émérite. Et pas n’importe quelle personne. Harwin, le maître des écuries de Winterfell, dont le père a selon toute vraisemblance enseigné à Lyanna à monter à cheval, et lady Barbrey Dustin, née Ryswell ; les Ryswell ont un cheval pour blason, ils élèvent des chevaux dans les collines des Rus (lady Barbrey offre un étalon rouge à son époux) et s’y connaissent matière d’équitation. Bref, deux personnes visiblement compétentes en matière d’équitation semblent s’accorder sur le fait que Lyanna montait « comme un homme » et si bien qu’elle était « à demi-centaure ». Qu’il s’agisse d’un talent naturel pour la monte ou des capacités innées latentes de change-peau des Stark qui furent à l’œuvre reste sujet à caution, toujours est-il que les faits sont là, Lyanna était une excellente cavalière.

Un grand jouteur doit commencer par être un grand cavalier.

(ADWD, Schlingue III)

Et elle l’était.

Les implications

En sus des indices factuels qui opinent dans le sens de Lyanna comme chevalier d’Aubier rieur, cette théorie permet d’expliquer élégamment certains points obscurs de l’intrigue du printemps trompeur. Le lendemain de la joute, le chevalier ayant mystérieusement disparu, le roi Aerys, furieux (il considérait visiblement le barral rieur comme une moquerie à son endroit) envoya son fils le prince Rhaegar à la recherche du mystérieux chevalier. D’autres s’étaient déjà lancés à sa recherche. Ser Richard Lonbec et Robert Baratheon pour ne citer qu’eux. A-t-on une raison de penser que le prince Rhaegar fut plus chanceux ? Oui.

le roi alla jusqu’à envoyer son propre fils, le prince dragon, à la recherche de l’inconnu, mais on ne découvrit rien d’autre que son bouclier peint, suspendu dans un arbre.

(ASOS, Bran II)

Rhaegar revient donc avec le bouclier au barral, mais bredouille… Du moins en apparence. Et s’il avait vraiment démasqué Lyanna comme étant le chevalier d’Aubier rieur et choisi de ne rien dire. Alors on comprend plus aisément pourquoi il déposa, à l’issue des joutes, la couronne de roses bleues dans son giron. Rhaegar et Lyanna n’avaient, à notre connaissance, jamais eu aucune interaction entre eux avant cette scène. Cela la rend incongrue sans cette explication. Pourquoi couronner Lyanna reine d’amour et de beauté plutôt que sa propre épouse présente au tournoi ? Ou qu’une autre femme de la cour ?

Sauf bien entendu si ce couronnement ne visait pas à offrir une couronne à une dame, mais à donner son prix à celui qui aurait mérité de le remporter, celui ou plutôt celle qui, bien qu’elle ne fut pas chevalier, se montra plus chevaleresque que les chevaliers oints.

Cela explique également pourquoi Howland Reed a accompagné Eddard Stark à la Tour de la Joie afin de sauver Lyanna ; Howland et Eddard se connaissaient à peine avant le tournoi d’Harrenhal et ils ne semblent pas avoir tissés de liens particuliers sur l’instant.

Cela peut également expliquer la raison pour laquelle Benjen Stark a rejoint la Garde de Nuit, rongé par la culpabilité d’avoir contribué à la mort de son père et son frère (qui n’auraient jamais été exécutés par le roi fou si Benjen n’avait pas aidé Lyanna dans son entreprise).

Enfin, mais c’est peut-être évident, que le chevalier d’Aubier rieur était en fait une jeune fille de quinze ans explique pourquoi le chevalier semblait flotter dans son armure de fortune (probablement composée à la va-vite à partir de pièces d’armure trouvées par Lyanna et Benjen dans la Tour plaintive d’Harrenhal).

Les autres candidats

Plusieurs autres candidats ont parfois été évoqués pour le rôle du chevalier d’Aubier rieur, mais aucun ne parvient à s’ancrer dans une théorie satisfaisante et expliquant autant de faits.

* Howland Reed lui-même parait un choix peu probable. Les paludiers ne montent pas à cheval, et Howland Reed n’a jamais eu la réputation d’être un combattant aguerri.
* Brandon et Eddard étaient tous deux des hommes faits (vingt et dix-huit ans) qui n’auraient pas flotté dans une armure ; et avaient de toute façon peu de motivation de le faire.
* Benjen ne semble pas avoir été un cavalier émérite comme Brandon ou Lyanna, et cela n’expliquerait pas que Rhaegar ait couronné Lyanna à l’issue du tournoi.
* Un autre candidat comme Jaime Lannister ou Sandor Clegane est peu probable ; Meera et Jojen insistant bien sur le fait qu’Eddard aurait dû raconter cette histoire à Bran, ce qui implique un lien personnel entre cette histoire et la famille Stark qui ne peut s’expliquer avec un chevalier qui serait extérieur à l’histoire du paludier.

Conclusion

Si aucune autre hypothèse ne peut être définitivement exclue, Lyanna Stark reste la théorie qui cadre le plus avec l’entièreté des faits connus et éclaire le plus de zones d’ombre. Elle avait le caractère (le sang de loup), le goût de braver l’interdit (le même qu’a Arya pour ce qui est interdit aux femmes dans ce contexte socio-culturel), les compétences, les capacités, colle avec la description physique et cela permet d’expliquer ses interactions ultérieures avec le prince Rhaegar Targaryen.

3 Comments

  1. Pourquoi Howland Reed ne monterait pas à cheval ? Après tout, il est l’héritier de Griseaux. Et puis, à la Tour de la Joie, quand il accompagne Eddard, il vient bien à cheval non ? Même si ça remet pas en cause la théorie.

    • C’est peut-être mal formulé dans le texte, mais il n’a en tout cas clairement pas l’habitude (à ce moment là en tout cas), de monter à cheval : tout son périple se fait par voie fluviale et à pied. Il a peut-être testé/été entraîné à monter sur un cheval, mais clairement pas pour faire des joutes.

  2. Je me demande s’il existe des gens qui n’ont pas senti dès la première lecture qu’il s’agissait de Lyanna. Personnellement en tout cas je n’ai jamais eu aucun doute.

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