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Les parricides de Stannis : Renly Baratheon, le petit frère jalousé

Les parricides de Stannis : Renly Baratheon, le petit frère jalousé

La semaine dernière nous avons analysé la mort de mestre Cressen, le père de substitution de Stannis. Si ce décès ne peut être considéré comme un parricide, Stannis ayant même tenté de sauver le vieux mestre, l’affaire que nous allons analyser aujourd’hui est beaucoup plus incriminante pour lui, au point que la responsabilité de Stannis semble établie pour beaucoup de personnages principaux ainsi que pour nombre de lecteurs. Il s’agit de l’assassinat du roi Renly Baratheon, le petit frère de Stannis. Mais la vérité sur cette sombre affaire est-elle aussi simple qu’elle le parait ? Une enquête minutieuse s’impose…

Petit rappel des faits

Renly Baratheon

Renly Baratheon, par Amok

Nous sommes au tout début de la guerre des Cinq Rois. Renly Baratheon, faisant fi de toutes les lois successorales, rejette les légitimités de Joffrey et de Stannis et prend le titre de roi des Sept Couronnes. Il est soutenu par les forces conjointes des terres de l’Orage et du Bief, soit plus de 80 000 hommes d’après lui, sans compter les dizaines de milliers de soldats qui restent en réserve. Une force considérable, qui fait du jeune prétendant le candidat le mieux armé pour la course au Trône de Fer.

Stannis Baratheon, le frère aîné de Renly, se prétend lui l’héritier légitime du Trône. Il a découvert la nature adultérine et incestueuse des naissances des princes Joffrey et Tommen et de la princesse Myrcella, et donc leur illégitimité. Il se déclare lui aussi roi des Sept Couronnes, mais ne peut réunir qu’entre 4 000 et 5 000 soldats, vassaux et mercenaires compris, une force dérisoire comparée à celles de tous ses concurrents.

Sa première cible est son petit frère Renly : s’il arrive à le vaincre, il espère rallier à sa cause les vassaux des terres de l’Orage (soit plus de 20 000 hommes), voire également ceux de Hautjardin. Stannis part donc assiéger Accalmie, la redoutable forteresse des Baratheon. Apprenant cela, Renly accourt défendre son fief, n’emportant avec lui que sa cavalerie, soit un quart de son armée. Des négociations entre Stannis et lui ont lieu, chacun exigeant de l’autre qu’il renonce à ses prétentions au Trône, mais sans succès. La bataille est fixée pour le lendemain.

Une bataille au dénouement bien incertain. Si Stannis a pour lui son génie tactique (il est un des tacticiens les plus réputés et craints de Westeros, là où Renly reste un novice qui n’a encore jamais eu l’occasion de faire ses preuves), l’armée de Renly reste quatre fois plus grosse que la sienne. Les stratégies sont mises en place, les troupes sont prêtes à s’affronter, jusqu’à ce que, quelques heures à peine avant le début de la bataille, une ombre magique assassine Renly dans sa tente sous les yeux de Brienne de Torth et de Catelyn Stark. Le coupable de ce meurtre est évident pour beaucoup de monde : il s’agit de Stannis, qui s’est servi des pouvoirs occultes de la prêtresse rouge, Mélisandre d’Asshaï.

Ces accusations se voient confirmées pour le lecteur quelques chapitres plus loin. Nous sommes quatre semaines après le décès de Renly. Stannis a récupéré la majorité des vassaux des terres de l’Orage, mais Accalmie, tenu par ser Cortnay Penrose, lui résiste encore. Stannis ne peut pas se permettre de laisser le château entre des mains ennemies : d’une part parce que ce serait un signe de faiblesse et une menace pour ses futurs plans, qui lui ferait perdre une partie de ses nouveaux soutiens, et d’autre part parce qu’il a besoin de récupérer Edric Storm, un bâtard du roi Robert résidant à Accalmie, afin de prouver l’illégitimité du roi Joffrey (Edric, comme tous les bâtards de Robert, lui ressemble énormément et a les cheveux noirs des Baratheon, contrairement à Joffrey, Tommen et Myrcella).

Pour régler la question, Stannis confie une mission à l’ex-contrebandier ser Davos Mervault : amener Mélisandre sous la forteresse. Une fois sur place, la sorcière rouge accouche d’une ombre mystérieuse. Cette même nuit, Cortnay Penrose meurt en tombant de sa fenêtre.

Le coupable évident

La mort de Renly

La mort de Renly, par asgoodasasquirrel

Que Stannis soit impliqué dans les meurtres de Renly et de Cortnay Penrose ne fait aucun doute. Il a le mobile, éliminer un concurrent au trône et s’approprier son armée, et il en a l’opportunité grâce aux pouvoirs de Mélisandre d’Asshaï. De plus, les témoins des meurtres, à savoir Catelyn et Brienne pour celui de Renly, et, plus indirectement, Davos pour celui de Cortnay, s’accordent à dire que les ombres tueuses ressemblaient à Stannis.

« J’ai vu une ombre. Je l’ai d’abord prise pour celle de Renly, mais c’était l’ombre de son frère.
— Lord Stannis ?
— Je l’ai senti. C’est insensé, je sais… »
C’était suffisamment sensé pour ce grand laideron de Brienne. « Je le tuerai, déclara-t-elle. Avec la propre épée de mon seigneur, je le tuerai. Je le jure. Je le jure. Je le jure. »

ACOK, Catelyn IV

***

Les bras se libérèrent en gigotant convulsivement, des doigts noirs serpentèrent autour des cuisses crispées de Mélisandre qui continua de pousser jusqu’à ce que l’ombre tout entière se fut extirpée au monde et dressée, plus grande que Davos, aussi haute que le tunnel, au-dessus du bateau. Il n’eut qu’une seconde pour la regarder avant qu’elle ne s’éclipse, ne s’insinue entre les barreaux de la herse et ne détale à la surface des eaux, mais cette seconde dura bien assez.
Cette ombre, il la connaissait. Comme il connaissait l’homme qui la projetait.

ACOK, Davos II

L’idée de la mort de Renly ne sort d’ailleurs pas de nulle part, puisqu’elle a été évoquée par la propre femme de Stannis, la reine Selyse Florent, lors d’un conseil de guerre. Le roi ne contredit d’ailleurs alors pas sa femme et l’écoute attentivement jusqu’au bout ; une attitude que l’on pourrait trouver suspecte : qui donc resterait aussi calme lorsqu’on lui parle de la mort de son frère ?
Cette attitude est en réalité à nuancer, puisqu’elle est surtout représentative des méthodes de Stannis, et non une preuve de sa culpabilité. En effet, même quand ses conseillers lui proposent des plans odieux ou stupides, Stannis les écoute toujours avec attention – une attitude que semblent également partager Eddard et Robb Stark.

« Davos te dirait le contraire, objecta Stannis. Ces épées ont prêté serment à Renly. Le charme de mon jeune frère opère, on l’aime comme on aimait Robert…, et on ne m’a jamais aimé.
— Certes, admit-elle, mais que Renly meure…  »
Comme les yeux rétrécis de Stannis la scrutaient longuement, Cressen n’y tint plus :
« Il n’y faut pas songer. De quelques foucades que Renly se soit rendu coupable, Sire…
— Foucades ? J’appelle cela trahison. » Stannis revint à sa femme. « Outre sa force et sa jeunesse, mon frère a pour lui des troupes nombreuses, sans compter ses arcs-en-ciel de chevaliers.
— Dans les flammes, Mélisandre a lu sa mort. »
Le mestre balbutia, horrifié. « Un fratricide…, ceci est mal, messire, impensable…, écoutez-moi, je vous en conjure ! »
Lady Selyse le toisa. « Et que lui direz-vous, mestre ? Qu’il peut obtenir un demi-royaume en allant à deux genoux supplier les Stark et en vendant notre fille à lady Arryn ?
— Je connais ton opinion, Cressen, dit lord Stannis. A elle, maintenant, de m’exposer la sienne. Retire-toi.  »

ACOK – Prologue

Si cela ne suffisait pas, Mélisandre elle-même explique dans ASOS (l’intégrale 3) à Davos comment elle s’y est prise pour fabriquer ces fameuses ombres : il lui a suffit de coucher avec le roi et de puiser dans son énergie vitale. Une opération qu’elle ne peut plus retenter après la mort de Cortnay, à cause de la faiblesse physique que ces sortilèges ont provoquée chez Stannis.

« Le preux ser Oignon se laisserait-il à ce point terrifier par une ombre éphémère ? Reprenez courage, allons. Les ombres s’animent exclusivement quand la lumière les met au monde, et les feux du roi brûlent si bas que je n’ose plus lui en soutirer pour procréer un nouveau fils. Cela risquerait fort de le tuer.» Mélisandre se rapprocha des barreaux. « Mais d’un autre homme, toutefois…, d’un homme dont les flammes brûlent encore haut et clair… Si vous désirez véritablement servir la cause de votre roi, venez à ma chambre, une nuit. Le plaisir que je vous donnerais, vous n’avez jamais rien connu de tel, et votre feu vital me servirait à faire… »

ASOS – Davos III

Ajoutons à tout cela que la mort de Renly peut être perçue comme juste et nécessaire aux yeux de Stannis, puisqu’il s’est rendu coupable de haute trahison aux yeux des lois des Sept Couronnes en ne tenant pas compte des règles de succession et en lui usurpant son titre et ses vassaux. La menace qu’il représente est sérieuse et mortelle, Stannis en est conscient avant même de quitter Peyredragon, grâce à une vision que Mélisandre a eue, où son cadet massacrait son armée sous les remparts de Port-Réal (vision qui se réalisera toutefois, puisque Garlan Tyrell, portant l’armure de Renly et se faisant passer pour son fantôme, finira par vaincre l’armée de Stannis aux pieds de la cité). Nous verrons également une scène où Renly envisage la mort de Stannis lors d’un conseil de guerre auquel assiste Catelyn Stark.

« Quand mon frère tombera, veillez qu’on n’outrage pas sa dépouille. Il est mon propre sang, je ne veux pas qu’on promène sa tête au bout d’une pique. »

ACOK – Catelyn IV

Le siège d’Accalmie

Rencontre de Renly et de Stannis au siège d’Accalmie, par Joshua Carlós

À noter que l’idée que les deux frères allaient tôt ou tard être forcés de s’entretuer est une idée que sous-entend Tyrion dans un de ses chapitres.

Autrement capital était le fait que [Stannis] se fut proclamé roi. Et comment Renly va-t-il réagir en l’apprenant ? Il n’y avait pas de place pour tous deux sur le Trône de Fer.

ACOK – Tyrion III.

L’affaire semble donc classée. Stannis a tué Renly grâce aux pouvoirs d’ensorceleuse d’ombres de Mélisandre, alors même que les deux frères s’étaient apparemment résignés à ce que leur lutte soit mortelle. Mais un doute subsiste toujours : Stannis était-il conscient de ses actes ? A-t-il de son plein gré créé une ombre pour tuer son frère ? Ou bien a t-il été manipulé par Mélisandre, qui se serait servi de son feu vital pour créer et diriger elle-même les ombres, et ce à l’insu même de Stannis ? La question se pose d’autant plus lorsqu’on lit le témoignage que fait Stannis de la nuit du meurtre.

À peine Stannis parut-il l’entendre. « Je suis convaincu que Cersei a trempé dans la mort de Robert. J’en ferai justice. Mouais. De même que pour Jon Arryn et Ned Stark.
— Et pour Renly ? » Les mots étaient sortis à l’étourdie, Davos s’en repentit trop tard.
Au bout d’un interminable silence, le roi finit par souffler, tout bas :
« Il m’arrive d’en rêver. De la mort de Renly. Une tente verte, des chandelles, des cris de femme. Et du sang. » Il considéra ses mains. « À l’heure de sa mort, je me trouvais encore au lit. Votre Devan vous le dira. Il tenta de me réveiller. L’aube approchait, mes vassaux attendaient, dévorés d’anxiété. J’aurais déjà dû être en selle, tout armé. Renly attaquerait, je le savais, dès le point du jour. D’après Devan, je me débattais, poussais des cris, mais qu’importe ? ce n’était qu’un rêve. Je dormais sous ma tente quand Renly est mort et, à mon réveil, j’avais les mains nettes. »

ACOK – Davos II

Mélisandre accouche d’une ombre, par Anja

Mélisandre accouche d’une ombre, par Anja

Si cet extrait prouve bien que Stannis était à l’intérieur de l’ombre et que c’est donc lui qui a physiquement tué Renly (si on peut considérer une ombre comme étant quelque chose de physique), il est au final assez déroutant. D’abord, le roi ne reconnaît pas avoir tué son frère ; pour lui, ce n’était qu’un cauchemar. Il semble éprouver quelques doutes à ce moment-là, c’est vrai. Il a rêvé qu’il assassinait Renly, et maintenant Renly est mort, mais ce n’était qu’un rêve. Nous reviendrons plus tard dans l’article sur ce point. Mais surtout, si Stannis avait volontairement planifié d’assassiner Renly de cette manière, le faire à ce moment précis n’aurait absolument aucun sens. Un des effets secondaires des ombres semble être que Stannis est incapable de se réveiller quand il en « utilise » une. Or la nuit précédant une bataille est le pire moment pour ne pas pouvoir être réveillé. Stannis ignore quand Renly va attaquer. Au moment où l’ombre tue Renly, pour ce que Stannis en sait, son frère pourrait très bien être déjà en train de charger avec ses hommes. Et si ce n’est pas Renly qui attaque lui-même, ses vassaux Mathis Rowan, Loras Tyrell ou Randyll Tarly pourraient déjà mener l’armée à sa place. Stannis n’a pas délégué le commandement, s’il n’est pas lui-même là pour mener ses hommes, il ne peut espérer se défendre. Choisir cet instant précis pour invoquer une ombre et être indisponible, c’est de la roulette russe. Une roulette russe qu’il aurait pu s’épargner en invoquant son ombre à un autre moment.

Une roulette russe aux conséquences au final mitigées. Certes, ce meurtre permet à Stannis de récupérer une puissante armée de plus de 20 000 hommes, suffisamment puissante pour attaquer Port-Réal, et ce sans avoir à livrer une très périlleuse et incertaine bataille contre Renly. Mais en assassinant Renly, Mélisandre vole aussi sa victoire à Stannis. Si Stannis gagne les épées des terres de l’Orage comme prévu, il n’a pas pu prouver sa force, et il va devoir passer tout le reste du roman à essayer de la prouver – en vain. Si Stannis ne peut se permettre de laisser Accalmie entre les mains de ses adversaires, alors que ce château ne lui apporte aucun avantage tactique, c’est parce que ce serait un aveu de faiblesse qu’il ne peut plus se permettre au vu de la situation. De plus, Mélisandre vole aussi à Stannis son image d’intégrité, puisqu’il a « montré » que le meurtre par sorcellerie fait partie de ses méthodes. Et ainsi, Stannis est obligé de laisser Mélisandre en retrait à la bataille de la Néra, alors qu’elle lui aurait été très utile (et lui aurait, selon elle, permis de remporter la victoire) c’est parce qu’il doit éviter que la prise de la ville ne soit attribuée par ses hommes à elle plutôt qu’à lui. On verra d’ailleurs bien les conséquences de ce manque de légitimité après la bataille de la Néra, lorsque tous ses soutiens l’abandonneront dès la première défaite.

Bref, cet assassinat pose beaucoup de questions. Peut-être que, pour comprendre cette histoire d’ombres maléfiques, faudrait-il regarder les événements du point de vue de Stannis ?

Le point de vue de Stannis

À aucun moment, même lorsqu’on lui pose directement la question, Stannis n’avoue avoir tué son frère. Il va même jusqu’à le nier dans ASOS (intégrale 3). Dans la version des faits qu’il expose à Davos à deux reprises, Mélisandre aurait vu dans ses flammes que Renly allait mourir et que ses épées iraient à Stannis. La prêtresse aurait alors demandé à rencontrer le jeune roi aux côtés de Stannis afin d’essayer de le sauver, ce qui aurait échoué.

« Mestre Cressen était votre fidèle serviteur. Elle l’a tué, comme elle a tué ser Cortnay Penrose et votre frère Renly.
— Que vas-tu me chanter là ? gémit le roi. Elle a vu la mort de Renly dans les flammes, oui, mais elle n’y a pas pris plus de part que moi. Elle ne m’a pas quitté un instant. Ton fils Devan te le confirmerait. Demande-le-lui, si tu doutes de ma parole. Elle aurait épargné Renly, si elle l’avait pu. C’est Mélisandre qui m’a conjuré de le rencontrer pour lui donner une dernière chance de se repentir de sa trahison. Et c’est Mélisandre qui m’a dit de t’envoyer chercher, alors que ser Axell brûlait de te livrer à R’hllor. »

ASOS – Davos IV

Renly et sa pêche

Renly et sa pêche, par fanpop

On pourrait arguer que Stannis peut mentir à Davos pour couvrir ses crimes, mais cela ne colle pas avec ce que l’on sait de lui. Stannis n’est pas un menteur, et surtout pas avec Davos. La relation entre eux deux fonctionne justement parce que Davos, de par ses origines modestes, n’a pas cette hypocrisie si fréquente chez les nobles, et il sait que tout ce qu’il est, il le doit à Stannis. Il lui est loyal et, lorsque le roi lui demande d’exposer son point de vue de manière honnête, il partage avec lui sa vérité, même si elle est déplaisante – Stannis le lui rend bien par ailleurs. Et c’est cette qualité, rare au sein d’une cour de flagorneurs, qui vaudra au Chevalier Oignon d’être nommé Main du Roi. Alors pourquoi se mentir entre eux ?

En fait, Stannis semble même être incapable de mentir tout court à ses proches. Lorsqu’il humilie mestre Cressen lors de son banquet dans le but de le faire fuir et de lui sauver la vie, très rapidement il ne supporte plus ce mensonge et y renonce, avec les conséquences que l’on connait. Lorsqu’il envisage de livrer son neveu Edric Storm aux flammes afin de réveiller les dragons de pierre, la culpabilité le ronge tellement qu’il n’arrive même pas à prononcer le nom du jeune garçon. Mais avec Renly, rien de tout cela.

Un point important pour comprendre Stannis et sa relation avec Renly est que Stannis aimait son petit frère. Il était jaloux de lui, il ne le supportait pas, le trouvait vain, futile, m’as-tu-vu, il était en colère contre lui et son couronnement illégitime… Mais il l’aimait malgré cela, et regrette amèrement sa mort. Stannis aurait-il pu, à ce stade du récit, tuer aussi facilement un frère aimé ? Deux passages notamment nous montrent cet amour fraternel.

« Renly m’offrit une pêche. Lors de notre conférence. Me railla, défia, menaça et m’offrit une pêche. Croyant qu’il tirait un poignard, je portai la main à ma propre épée. Était-ce là précisément ce qu’il souhaitait, que je me montre effrayé ? Ou n’était-ce qu’une de ses blagues idiotes ? Quand il me vanta l’incomparable suavité de sa pêche, y avait-il quelque sens caché sous ces mots badins ? » Il secoua sa tête d’une saccade pareille à celle d’un chien voulant briser l’échine d’un lapin. « Il n’y avait que Renly pour tant me chagriner avec un simple fruit. Il s’est fait l’instrument de son propre malheur par sa trahison, mais je l’aimais, Davos. Je le sais maintenant. Et, sur ma foi, je descendrai dans la tombe en pensant à la pêche que m’offrait mon frère. »

ACOK, Davos II

***

Le roi grimaça comme s’il venait de goûter quelque chose d’infect. « Pourquoi moi, plutôt que mes frères ? Renly et sa pêche. Dans mes rêves, je vois le jus ruisseler de sa bouche, le sang de sa gorge. S’il avait accompli son devoir aux côtés de son frère, nous aurions écrasé lord Tywin. Une victoire à enorgueillir Robert en personne. Robert… » Il fit grincer ses dents latéralement. « Lui aussi hante mes rêves. Riant. Buvant. Fanfaronnant. Les trois domaines où il excellait. Ceux-là, et se battre. Jamais je ne l’ai surpassé en rien. C’est de Robert que le Maître de la Lumière aurait dû faire son champion. Pourquoi moi ? »

ASOS, Davos V

Du coup l’affaire peut-elle être classée ? Peut-on déclarer que Stannis n’est pas responsable de la mort de son frère, qu’il a été manipulé par la prêtresse rouge à son insu ? Et bien, pas tout à fait. Comme vous vous en êtes sans doute rendu compte, la plupart des arguments que nous avons mis en avant sont discutables, parfois ambigus. Si on peut légitimement s’interroger sur la culpabilité de Stannis, rien ne permet pour l’heure d’affirmer son innocence pour autant, bien au contraire.

Le déni de Stannis

Un passage notamment va être particulièrement incriminant pour Stannis, c’est le meurtre de ser Cortnay Penrose. Dans l’affaire Penrose, contrairement à l’affaire Renly, Stannis semble bel et bien conscient de ses actes :

« Je ne vous demande pas de m’entendre. Uniquement de me servir. Ser Cortnay sera mort d’ici demain. Mélisandre l’a lu dans les flammes de l’avenir. Sa mort et comment. Pas en chevalier combattant, inutile de le préciser. » Il tendit sa coupe, et Devan l’emplit à nouveau. « Ses flammes ne mentent pas. Elle y avait lu aussi la fin de Renly. Dès Peyredragon. Et elle en avait informé Selyse. Alors que lord Velaryon et votre copain Sladhor Saan voulaient que j’appareille contre Joffrey, Mélisandre m’a dit que, si je me portais sur Accalmie, j’y gagnerais la fine fleur des forces de mon frère, et elle voyait juste.
— M-mais…, bredouilla Davos, lord Renly ne vint ici que parce que vous aviez mis le siège devant le château. Il était en train de marcher sur Port-Réal, contre les Lannister, il aurait…  »
Stannis s’agita sur son siège, les sourcils froncés. « Était, aurait, qu’est-ce là ? Il fit ce qu’il fit. Il vint ici, avec ses bannières et ses pêches, au-devant de sa fin…, et il le fit pour mon plus grand profit. Mélisandre lut aussi dans ses flammes une autre journée. Ce matin-là, Renly venait du sud dans son armure verte écraser mon armée sous les remparts de Port-Réal. Si la rencontre avec mon frère avait eu lieu là, peut-être est-ce moi qui aurais péri. […] Tu ne la portes pas dans ton cœur, je le sais, Davos, je ne suis pas aveugle. Mes grands vassaux ne l’aiment pas non plus. Estremont réprouve le choix du cœur ardent et demande à combattre sous le cerf couronné comme par le passé. Selon ser Guyard, je ne devrais pas avoir une femme pour porte-enseigne. D’autres chuchotent que sa présence est déplacée dans mes conseils de guerre, que s’imposerait son renvoi pur et simple à Asshai, que c’est péché que de la garder sous ma tente la nuit. Mouais, ils chuchotent…, tandis qu’elle sert.
— Sert comment ? s’enquit Davos, effaré d’avance de la réponse.
— Comme de besoin. » Le roi le scruta. « Et toi ? »

ACOK – Davos II

Et rien que ce passage remet en question la bonne foi de Stannis lorsqu’il affirme, à deux reprises, ne pas avoir tué Renly. S’il est conscient que Mélisandre va tuer Cortnay, comment peut-il ignorer qu’elle a tué Renly ? Si Stannis a vu, durant son sommeil, à travers l’ombre qui a tué Renly, on peut imaginer qu’il a aussi dû voir à travers l’ombre qui a tué Cortnay. Pourquoi n’a t-il pas fait le rapprochement entre les deux morts ? On peut trouver une explication à cela : dans l’affaire Renly, Mélisandre et Stannis se trouvaient dans leur tente, à plusieurs kilomètres de là. Dans l’affaire Penrose, Mélisandre se trouvait sur les lieux du meurtre. Cela suffit-il à Stannis pour la croire innocente du premier meurtre ? C’est ce qu’il affirme en tout cas, puisque s’il se défend d’avoir tué Renly, il ne nie à aucun moment avoir tué Penrose.

Davos transportant Melisandre à Accalmie

Davos transportant Melisandre à Accalmie, par dev4res

Une explication assez simple peut être avancée : Stannis est bien responsable de la mort de Renly, et, inconsciemment, il le sait. Il en fait même des cauchemars qui inquiètent son écuyer. Le fratricide est un crime odieux, un des pires que l’on puisse commettre, et Stannis, dans son sens aigu de la justice, ne peut accepter d’être lui-même coupable de ce crime. Aussi se mentirait-il à lui-même pour se convaincre qu’il n’a rien à voir avec ce meurtre, quitte à nier l’évidence. Et il a beau refouler sa responsabilité, cela n’empêche pas son subconscient de le travailler.

[Stannis] ne dormait plus guère, selon Devan toujours : « Il est hanté, depuis la mort de lord Renly, par d’effroyables cauchemars. Les drogues du mestre sont impuissantes à l’en délivrer. Seule dame Mélisandre parvient à lui procurer un sommeil paisible.  »

ACOK Davos II

Si on ne se base que sur les faits en ignorant les justifications que se donne Stannis a posteriori, on se rend compte que ses actions sont particulièrement incriminantes. En effet, il savait que Renly allait mourir à Accalmie. Comme nous l’avons dit, Mélisandre le lui a prédit dans le prologue d’ACOK (intégrale 2) par le biais de Selyse, et après la mort de Cressen, Stannis a la preuve que ses visions sont justes. Certes, rien ne nous dit qu’il savait comment Renly allait mourir. Il aurait très bien pu mourir d’une flèche perdue, d’une mauvaise chute lors de la bataille, et pas forcément d’un assassinat magique. Mais il allait mourir à Accalmie, et Stannis le savait. Il a donc renoncé à attaquer Port-Réal comme il l’avait prévu, pour justement attirer Renly au lieu de son trépas. On peut donc dire qu’il a volontairement agi pour que la funeste vision de Mélisandre se réalise.

La bataille sous les murs d’Accalmie qu’a provoqué Stannis n’a elle-même que peu de sens si le roi ne comptait pas sur la mort de Renly. Même si l’aîné des Baratheon arrivait à vaincre les forces quatre fois supérieures de son petit frère sans le tuer (ce qui n’était pas gagné), cela n’aurait été qu’une victoire à la Pyrrhus, Renly disposant encore de contingents conséquents en réserve à Pont-l’Amer et Hautjardin. Stannis ne pouvait par cette victoire seule espérer gagner la loyauté des vassaux d’Accalmie et du Bief. Seule la mort ou la capture de Renly pouvait lui permettre de remporter son objectif. Alors peut-être que Stannis n’a pas lui-même donné l’ordre de tuer Renly, et sans doute qu’il ignorait même que Melisandre utiliserait une ombre magique pour assassiner Renly, et qu’il serait lui-même la source de cette ombre ; cette ignorance pourrait même suffire au roi pour se convaincre qu’il est innocent. Mais il n’empêche qu’il a quand même parié sur cette mort.

« Suffit ! cria Stannis. Le Maître de la Lumière a voulu que mon frère expie sa félonie. Qui fut l’instrument, n’importe. »

ACOK, Davos II.

Stannis Baratheon

Stannis Baratheon, par 1oshuary

Stannis reste malgré tout persuadé de son innocence, et en cela il rejoint la liste des personnages du Trône de Fer qui se mentent à eux-même, une liste où on retrouve également Sansa Stark, qui se fabrique des souvenirs (à retrouver dans notre précédent article « Le souvenir d’un baiser… »). Pour Stannis, la nécessité de se cacher à lui-même sa culpabilité peut s’expliquer par ses principaux traits de caractère : sa soif de justice et de devoir, son extrême rigidité et son intransigeance. Stannis a une logique implacable : les hommes ont des devoirs et ils doivent les respecter, et s’ils les trahissent, ils doivent être punis en conséquence. Cette logique, inflexible et ancrée en lui, se retrouve régulièrement confrontée à une réalité bien plus nuancée et complexe. Les serments, les lois et les devoirs sont tellement nombreux qu’il arrive souvent qu’ils rentrent en contradiction les uns avec les autres, et qu’on se retrouve forcé d’en trahir au moins un pour respecter les autres. Et cela, la logique de Stannis ne peut l’accepter, aussi se replie-t-il dans le déni pour ne pas avoir à rompre ce système de pensée. On a un exemple de ces contradictions lorsque Davos lui rappelle sa propre trahison envers le roi Aerys II Targaryen, lors de la rébellion de Robert Baratheon.

« Il est du devoir d’un chacun de rester fidèle à son roi légitime, dût le seigneur qu’on sert se révéler parjure », déclara Stannis d’un ton qui ne souffrait point de réplique.
Le désespoir fit perdre la tête à Davos qui, avec une témérité proche de la démence, lança : « Comme vous êtes resté fidèle au roi Aerys quand votre frère brandit contre lui ses bannières ?  »

ASOS, Davos IV

Stannis a le devoir de devenir roi, même s’il ne le désire pas. En se couronnant et en lui volant ses vassaux, son frère devient un félon. Et surtout il met Stannis au pied du mur. Il ne peut attaquer Port-Réal sans se faire écraser ensuite par son petit frère, et de toute façon il n’a pas les hommes pour attaquer la ville. Parier sur la mort de Renly est donc sa seule solution pour répondre à son devoir de devenir roi, mais ce faisant il trahit son devoir de respecter la loi et de ne pas commettre, même indirectement, même sans en donner l’ordre, un parricide. Aussi le déni est-il la seule solution qui lui reste.

Conclusion

Comme vous avez pu le constater, la culpabilité de Stannis dans la mort de Renly est assez floue. Il a vraisemblablement parié dessus, l’a indirectement provoquée, mais au final ne semble pas forcément en avoir donné l’ordre. Il y a cependant un personnage très important dans la mort de Renly dont nous n’avons que peu parlé, et ce personnage c’est Mélisandre d’Asshaï. Mélisandre a prédit la mort de Renly à Stannis. C’est elle qui conseille au roi de se rendre à Accalmie pour y récupérer ses soldats, elle qui trompe Stannis en se servant de lui pour créer l’ombre tueuse, le rendant ainsi malgré lui complice du fratricide. Et pourtant, lorsque Davos l’accuse du meurtre de Renly, elle nie sa responsabilité.

« Et Renly Baratheon ? Qui l’a tué ? »
Elle tourna la tête. Dans l’ombre du capuchon, ses prunelles avaient le rougeoiement pâle de chandelles. « Pas moi.
— Menteuse. » Il était à présent certain.
Mélisandre se remit à rire. « Vous êtes perdu dans les ténèbres et la confusion, ser Davos.
— Et tant mieux. »

ACOK – Davos II

Car oui, techniquement ce n’est pas elle qui a assassiné Renly, mais bien Stannis via son ombre ! Ce qui est pratique avec ce genre de manipulation, c’est que tout le monde peut affirmer avoir les mains propres, soit qu’il ne l’ait pas physiquement tué, soit qu’il n’était pas conscient de le faire. Mais reste que Renly a bien été assassiné. En soit, la relation de manipulation entre Stannis et Mélisandre est un sujet très intéressant, qui sera traité dans notre prochain article sur les parricides de Stannis, où l’on parlera de l’affaire Edric Storm. Mais ça, ce sera pour une prochaine fois.

1 Comment

  1. Il n’y a pas à dire, on est face à un sujet complexe où toute interprétation est sujette à caution.
    Martin est vraiment un maître de la manipulation et de l’intrigue tordue, pour notre plus grand plaisir. 😉
    Merci Drozo, vivement ton analyse sur le cas Edric Storm !

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