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Les parricides de Stannis : Edric Storm, le neveu innocent

Les parricides de Stannis : Edric Storm, le neveu innocent

Dans nos précédents articles nous avons traité de deux affaires de « parricides » tournant autour de Stannis Baratheon, et sa culpabilité n’est pour l’heure pas évidente. Il semble en effet qu’il ait essayé de sauver son père de substitution mestre Cressen (voire notre article). Quant à son petit frère Renly Baratheon, s’il a parié sur sa mort et semble avoir des choses à se reprocher, il ne l’a apparemment pas ordonnée et ne semble pas être conscient du rôle qu’il a joué à son insu dans l’assassinat (voire notre autre article).

L’affaire que nous allons traiter aujourd’hui aurait probablement été beaucoup plus incriminante pour le roi sur Peyredragon. « Aurait » car la victime est parvenue à s’échapper avant d’être assassinée. « Probablement » car cette fois Stannis semblait bel et bien prêt à consciemment passer à l’acte. Je veux parler de l’affaire Edric Storm.

Petit rappel des faits

Nous sommes après la défaite de Stannis à la Néra. Le roi vaincu semble s’enfoncer de plus en plus dans la solitude et le fanatisme. Mélisandre, désireuse de le voir accomplir sa destinée en devenant la réincarnation d’Azor Ahaï, le seul être capable de sauver le monde de la menace du Grand Autre, essaye de le convaincre de sacrifier son neveu Edric Storm à R’hllor, le Maître de la Lumière. En effet, le garçon se trouve être le fils bâtard de Robert Baratheon et donc le neveu de Stannis. Il possède du « sang de roi », un sang qui serait capable de réveiller les dragons de pierre… si on sacrifie son détenteur. Mais Stannis tergiverse. Edric est un enfant innocent, son propre sang, et Stannis est un homme droit, dévoué à la justice. De plus, l’enfant est devenu l’ami de sa fille Shôren. Toutes ces raisons font que le roi n’a aucune envie de le mettre à mort. Mais la situation est désespérée. Si Stannis reste inactif à Peyredragon, il sera défait, et s’il est défait, lui affirme Mélisandre, personne ne sauvera le monde de son funeste destin.

« Donnez-moi le garçon, Sire. C’est la voie la plus sûre. La meilleure voie. Donnez-moi le garçon, et j’éveillerai le dragon de pierre.
— Je vous le redis, non.
— Un garçon mauné, un seul, ne saurait contrebalancer tous les garçons de Westeros, et toutes les filles aussi. Ni tous les enfants jamais susceptibles de naître dans tous les royaumes du monde.
— Il est innocent. »
— Il a profané votre couche nuptiale, sans quoi vous auriez sûrement des fils de vos propres œuvres. Il vous a couvert d’opprobre.
— C’est Robert qui a fait cela. Pas le petit. Ma fille s’est prise d’affection pour lui. Et il est mon propre sang.
— Le sang de votre frère, répliqua-t-elle. Du sang de roi. Seul un sang de roi peut éveiller le dragon de pierre. »

ASOS – Davos V

Afin de lui prouver que le sang d’Edric est une source de pouvoir réelle, la prêtresse rouge propose d’effectuer un rituel non-létal sur le bâtard. Profitant que ce dernier « ait attrapé froid » (que cette maladie soit venue naturellement ou bien qu’elle ait été provoquée par les poudres de Mélisandre importe peu ici), elle lui appose des sangsues pour le soigner. Une fois gorgées de son sang, elle les présente à Stannis, qui les sacrifie aux flammes dans un rituel magique censé tuer les autres prétendus rois de Westeros : Balon Greyjoy, Robb Stark et Joffrey Baratheon.

« Mélisandre fit une courbette roide. « L’humble servante de mon roi. » Relevant de sa main droite sa manche gauche, elle jeta une poignée de poudre dans le brasero. Les charbons poussèrent un rugissement. Comme des flammes pâles s’y contorsionnaient, la femme rouge prit le plat d’argent et le présenta au roi. Davos la regarda soulever le couvercle. Dessous palpitaient trois grandes sangsues noires, bouffies de sang.
Le sang du gosse. Un sang de roi.
Stannis étendit la main, ses doigts se refermèrent sur une première bestiole.
« Dites le nom », commanda Mélisandre.
La sangsue se tordait entre les doigts du roi, tâchait de s’y cramponner.
« L’usurpateur, dit-il. Joffrey Baratheon. »
Il balança la sangsue dans les flammes, elle s’ourla comme feuille d’automne parmi les braises, prit feu. Stannis attrapa la deuxième.
« L’usurpateur, déclara-t-il, d’une voix cette fois plus forte. Balon Greyjoy. »
Une pichenette expédia la sangsue dans le brasero. Sa chair se crevassa, se craquela. Le sang en gicla, sifflant et fumant.
La troisième était déjà dans les doigts du roi. Celle-ci, il l’examina un moment frétiller.
« L’usurpateur, dit-il enfin. Robb Stark. » Et il la jeta dans les flammes.

ASOS – Davos IV

Ce funeste rituel porte bientôt ses fruits. Peu après, les rois Balon, Robb et Joffrey meurent effectivement. Stannis a la preuve des pouvoirs du sang d’Edric. Tiraillé entre la justice, son humanité, son honneur, et son devoir de protéger les Sept Couronnes, Stannis semble de plus en plus pencher vers l’exécution du bâtard. Pressentant le pire, Davos Mervault sauve l’enfant en le faisant évader de Peyredragon et en l’envoyant se cacher en Essos. Persuadé d’avoir sauvé un innocent et l’âme de son roi, il retourne au château pour se rendre et y avouer son « crime ».

Le paradoxe des sangsues

Mélisandre par Didier Graffet (calendrier ASOIAF 2017)

Mélisandre par Didier Graffet (calendrier ASOIAF 2017)

Le rituel des sangsues pose une question cruciale : qui a vraiment tué Balon, Robb et Joffrey ? Pour le lecteur, les assassins sont connus : Balon a probablement été assassiné par son frère Euron Greyjoy, revenu à Pyke le lendemain de son décès afin de réclamer son trône, et Robb est mort lors des Noces Pourpres, un massacre organisé par Walder Frey, Roose Bolton et Tywin Lannister. Quant à Joffrey, il a été empoisonné par Olenna Tyrell et Petyr Baelish. En soi, aucune de ces morts n’a besoin des sangsues pour advenir. Comme le dit Stannis lorsqu’il essaye encore de se montrer sceptique : c’est la guerre, et à la guerre les rois meurent facilement.

Sauf qu’il y a eu les sangsues. Mélisandre et Stannis ont fait un rituel magique pour tuer trois rois, et très peu de temps après, les trois rois sont morts. Trois rois d’un coup, c’est bien trop gros pour être une simple coïncidence. À ce stade du récit, que Mélisandre ait des pouvoirs meurtriers est indéniable, preuve en est la mort de Cortnay Penrose à Accalmie. On serait donc incliné à penser que les sangsues ont jeté un maléfice à Balon, Robb et Joffrey menant à leurs morts, et qu’Euron, Walder, Roose, Tywin, Littlefinger et Olenna ne seraient que les instruments de ce maléfice.

Mais cette explication n’est pas convaincante non plus. Lorsque Stannis sacrifie les sangsues sur le brasero, les assassinats des trois rois sont déjà en préparation. Robb a trahi son alliance matrimoniale avec les Frey avant même la bataille de la Néra, et on sait que Tywin négocie avec Roose et Walder peu après cette bataille. Il en va de même pour la mort de Joffrey, préparée par Olenna et Petyr Baelish lorsque ce dernier est envoyé en émissaire auprès des Tyrell, soit là encore bien avant la défaite de Stannis à Port-Réal. En outre, lors de la scène des sangsues, ser Dontos Hollard a déjà confié à Sansa la coiffe contenant le poison qui servira à tuer Joffrey. Quant au meurtre de Balon, il est plus difficile d’affirmer quoi que ce soit à son sujet tant le modus operandi nous en est encore flou. Cependant, cette mort a lieu tout juste après la scène des sangsues, et quand elle advient, Euron a déjà eu le temps de faire tout le voyage depuis son exil en Essos jusqu’à Pyke, ce qui suggère que lorsque Stannis brûle des sangsues, il est déjà en route pour le tuer. Dans ce cas-là, comment le maléfice de Mélisandre aurait-il pu influer sur des événements qui allaient se produire, même sans le rituel ?

Une explication plus pragmatique pourrait plus nous convenir : le rituel des sangsues de Mélisandre est un mensonge. Il s’agit d’un faux rituel sans aucun effet, une mise en scène pour convaincre Stannis que le sang de roi qui coule en Edric Storm a des vertus magiques et que sacrifier l’enfant est donc bel et bien la solution pour réveiller les dragons de pierre et sauver le monde des ténèbres (ce dont Mélisandre semble sincèrement persuadée). Que la sorcière rouge se serve allègrement de tours de passe-passe pour accomplir des prodiges est une chose acquise. Elle le reconnaît dans son chapitre « Point de Vue » dans ADWD (intégrale 5).

En l’absence du gamin, Mélisandre se lava et changea de robe. Ses manches abondaient en poches secrètes, et elle les vérifia avec soin, comme chaque matin, pour s’assurer que ses poudres étaient toutes à leur place. Des poudres pour teindre le feu en vert, bleu ou argent, des poudres pour qu’une flamme rugisse, chuinte et bondisse plus haut que hauteur d’homme, des poudres pour dégager de la fumée. Une fumée pour la vérité, une fumée pour le désir, une fumée pour la peur, et l’épaisse fumée noire qui pouvait tuer un homme sur-le-champ. La prêtresse rouge s’arma d’une pincée de chaque.
Le coffre sculpté qu’elle avait transporté à travers le détroit était désormais plus qu’aux trois quarts vide. Et si Mélisandre avait les connaissances pour composer de nouvelles quantités de poudres, maints ingrédients rares lui faisaient défaut. Mes sortilèges devraient suffire. Au Mur, elle était plus forte, plus même qu’en Asshaï. Chacun de ses mots et de ses gestes avait plus de puissance, et elle était capable de choses qu’elle n’avait jamais accomplies avant. Les ombres que j’invoquerai ici seront terribles, et nulle créature des ténèbres ne tiendra contre elles. Avec de telles sorcelleries à son pouvoir, elle ne devrait bientôt plus avoir besoin des pauvres tours de passe-passe des alchimistes et des pyromanciens.

ADWD – Mélisandre I

On a par ailleurs des exemples dans les livres où Mélisandre utilise des sortilèges d’illusion ou des astuces pour manipuler son auditoire, y compris Stannis. Citons en vrac l’épée brûlée qu’elle fait passer pour Illumination dans ACOK (intégrale 2), cette autre épée qui brille grâce à un sortilège d’illusion et qui serait elle aussi Illumination à partir d’ACOK et jusque dans ADWD (intégrale 5), ou encore la fois où elle sauve la vie de Mance Rayder en le faisant passer pour Clinquefrac dans ADWD. Ajoutons à cette liste le fait que Stannis ne soit pas conscient de son rôle dans la mort de Renly et nous tenons peut-être un mensonge de plus.

Dans l’affaire des sangsues, on peut imaginer que Mélisandre ait vu dans les flammes les morts prochaines de Balon, Robb et Joffrey, et aurait opportunément profité de l’occasion pour monter un rituel factice afin de s’en attribuer tout le mérite auprès de Stannis – même si elle n’est pour rien dans ces meurtres. Cela est cohérent avec tout ce que nous savons. À cette même période dans les livres, le Fantôme de Noblecœur a elle aussi une vision de ces trois morts, ce qui montre que ces informations peuvent être accessibles à des sorciers doués de visions prophétiques :

Le roi seiche, m’seigneurs. Je l’ai rêvé mort, il est mort, et, maintenant, les encornets de fer s’en prennent les uns aux autres. […] J’ai rêvé d’un boucan si fort que ma tête allait éclater, j’ai cru, des tambours et des cors et des binious, des cris, mais le plus triste était le tintement des menues clochettes. J’ai rêvé d’une fille à un festin qu’avait dans les cheveux des serpents violets aux crocs dégoûtants de venin.

ASOS – Arya VIII

Mélisandre elle-même reconnaitra avoir vu dans les flammes la mort de Joffrey.

Le bruit des bottes sur la pierre finit par le prévenir que les autres montaient. La voix du roi les précédait. « … pas trois, disait-elle.
— Trois font trois, rétorqua celle de la femme rouge. Je vous le jure, Sire, je l’ai vu mourir et j’ai entendu les pleurs de sa mère.
— Dans le brasier. » Stannis et Mélisandre franchirent ensemble le seuil. « Les flammes sont pleines de fourberie. Ce qui est, ce qui sera, ce qui peut être. Vous ne sauriez m’affirmer… »

-ASOS – Davos VI

Cette explication rationnelle a d’ailleurs été évoquée par George R. R. Martin lui-même en interview :

C’est censé provoquer un débat. Mélisandre veut faire croire à tout le monde que le sortilège avec les sangsues a tué les trois rois, mais il existe une autre explication : comme elle peut voir l’avenir dans les flammes, elle a vu que les rois allaient mourir à cause des machinations des autres personnages. Elle a orchestré cette démonstration pour s’attribuer le mérite de leurs morts.

Propos de George R. R. Martin recueillis par James Hibberd dans Le feu ne peut tuer un dragon, édition Pygmalion, 2020

Du scepticisme à la croyance

Stannis

Stannis et Illumination, par Ming1918

À ce stade de notre analyse, il est temps de se pencher plus avant sur la relation qui existe entre Stannis et Mélisandre. Une relation controversée qui divise énormément les fans du Trône de Fer. Pour certains, Stannis est un fanatique qui voue une foi aveugle à sa prêtresse, au point d’être prêt à commettre les crimes les plus abjects, comme son projet d’assassiner l’innocent Edric Storm. Mais pour d’autres, Stannis est au contraire un homme pragmatique, qui ne s’intéresse que peu aux dieux et qui utilise Mélisandre uniquement car ses pouvoirs lui sont utiles. Qu’en est-il vraiment ? Et bien la réponse est sans doute plus nuancée que ces deux interprétations, notamment parce que la relation entre Stannis et le culte de R’hllor évolue grandement au cours du récit.

C’est dans ADWD que l’on nous parle des prémices de la relation entre Stannis et Mélisandre. Cette dernière est venue à Peyredragon à la recherche de la réincarnation d’Azor Ahaï. Elle pense le trouver en la personne de Stannis et, pour l’approcher, devient la confidente de sa femme Selyse. À ce moment, Stannis est encore un sceptique qui ne croit guère aux dieux.

[Mélisandre] marchait aussi près de Jon qu’elle l’osait, assez près pour sentir la défiance émaner de lui, comme un noir brouillard. Il ne m’aime pas, ne m’aimera jamais, mais il veut bien se servir de moi. Voilà qui est bel et bon. Mélisandre avait exécuté la même danse avec Stannis Baratheon, au tout début. À la vérité, le jeune lord Commandant et son roi avaient plus de points communs qu’ils ne l’auraient admis l’un ou l’autre. Stannis avait été un fils cadet vivant dans l’ombre de son aîné, tout comme Jon Snow, né bâtard, avait toujours été éclipsé par son demi-frère de naissance légitime, le héros foudroyé que les hommes avaient surnommé le Jeune Loup. Les deux hommes étaient des sceptiques par nature, méfiants, soupçonneux. Les seuls dieux qu’ils vénéraient réellement étaient l’honneur et le devoir.

ADWD – Mélisandre I

Cela n’empêche pas Mélisandre de progressivement gagner une place importante à Peyredragon, au point que la seule mention de son nom finit par terrifier les serviteurs. Dans le prologue d’ACOK, elle ne participe pas aux conseils de Stannis, et elle doit passer par l’intermédiaire de sa femme Selyse pour lui prodiguer des conseils ; conseils qui sont analysés avec méfiance.

« Vous êtes, à l’instar d’Aegon le Conquérant, jadis, appelé à appareiller de ce roc désolé et, comme lui, jadis, à tout balayer sur votre passage. Il vous suffit de prononcer le mot, embrassez l’omnipotence du Maître de la Lumière.
— Combien d’épées le Maître de la Lumière, insista Stannis, mettra-t-il à ma disposition ?
— Autant que nécessaire, promit-elle. D’abord celles d’Accalmie et de Hautjardin, plus toutes celles de leurs vassaux.
— Davos te dirait le contraire, objecta Stannis. Ces épées ont prêté serment à Renly. Le charme de mon jeune frère opère, on l’aime comme on aimait Robert…, et on ne m’a jamais aimé. »

ACOK – Prologue

Dans le prologue d’ACOK, Mélisandre va conquérir la confiance de Stannis, comme nous l’avons montré dans un de nos précédents articles. Elle prédit au roi que mestre Cressen va mourir durant le banquet que Stannis donnera à ses bannerets. On ignore les détails de ce qu’elle a prédit à Stannis, mais il paraît très probable qu’elle savait qu’il mourrait en tentant de l’assassiner. Stannis va essayer d’empêcher que ce drame se produise, à la fois par affection pour lui, mais sans doute aussi pour mettre à l’épreuve les pouvoirs de la prêtresse : il ne fait pas chercher Cressen pour le banquet, il tente de le chasser de la salle… mais rien n’y fait. Le vieux mestre arrive quand même à se frayer un chemin jusqu’à Mélisandre, et tout va se passer exactement comme la prêtresse rouge l’avait prédit.

Nous ne savons pas si cette preuve était la première que Mélisandre apportait de ses pouvoirs. Mais après cet événement, Stannis va reconnaître ses capacités et décider de les utiliser pour parvenir à ses fins. Il accepte de se faire passer pour la réincarnation d’Azor Ahaï auprès de ses fidèles, porte une fausse Illumination à la ceinture, et prend comme étendard le cerf couronné Baratheon dans le cœur ardent de R’hllor. Ça ne fait cependant pas de lui un croyant, encore moins un fanatique, ni même une marionnette. Juste un chef de guerre qui se sert de ses atouts pour gagner. D’ailleurs, s’il se lance dans la guerre des Cinq Rois, ce n’est pas par fanatisme, parce qu’il croit qu’il doit sauver le monde. C’est uniquement par devoir, puisqu’en tant qu’héritier de Robert c’est à lui de prendre la lourde responsabilité de diriger les Sept Couronnes, même s’il n’en a pas envie.

« Si vous ne croyez pas dans les dieux…
— … pourquoi m’embarrasser de ce nouveau-là ? coupa Stannis. Je me suis demandé aussi. Je sais peu de chose des dieux et ne me soucie guère d’eux, mais la prêtresse rouge a des pouvoirs. »
Oui, mais des pouvoirs de quelle sorte ? « Cressen avait la sagesse.
— J’ai cru en sa sagesse et en ton astuce, et de quel profit m’ont-elles été, contrebandier ? Les seigneurs de l’orage t’ont envoyé paître. Je me suis adressé à eux en mendiant, et ils m’ont ri au nez. Eh bien, je ne mendierai plus, et l’on ne me rira plus au nez non plus. Le Trône de Fer m’appartient de droit, mais comment faire pour m’en emparer ? Il y a quatre rois dans le royaume, et les trois autres possèdent plus d’hommes et plus d’or que moi. J’ai des bateaux…, et je l’ai, elle. La femme rouge. La moitié de mes chevaliers tremblent même à l’idée de prononcer son nom, sais-tu ? Ne fut-elle capable que de cela, une sorcière qui inspire tant de terreur à des hommes faits ne saurait être dédaignée. Un homme effrayé est un homme battu. Et peut-être peut-elle faire davantage. J’entends en tenter l’épreuve. »

ACOK – Davos I

Malgré cette posture opportuniste, la relation entre Mélisandre et Stannis semble assez forte. Ainsi, lors du siège que Stannis porte sur Accalmie, il partage sa couche avec sa prêtresse, se laisse influencer par elle lorsqu’elle lui demande de rencontrer Renly, et lorsque ce dernier meurt elle est la seule à réussir à le calmer lors de ses cauchemars. Cela ne veut néanmoins pas dire que Stannis lui obéit. Stannis le dira à Davos : « Elle sert, et toi ? » (ACOK, Davos II). Ainsi, il est probable que Mélisandre ait dû mentir au roi pour assassiner Renly, comme nous l’avons dit dans notre précédent article, et lorsque sa présence devient encombrante, Il n’hésite pas à s’en défaire, comme c’est le cas lors de la bataille de la Néra, où les nouveaux grands vassaux de Stannis ont fait pression pour ne pas la voir sur le champ de bataille. Mélisandre, qui avait insisté pour venir, prétendra par la suite que son absence à la bataille est la cause de la défaite.

C’est après sa défaite sur la Néra que Stannis connait son point de bascule. Alors que tous ses soutiens se sont envolés et qu’il broie du noir à Peyredragon, Mélisandre le pousse à regarder dans les flammes. Il y voit alors que les prédictions et les craintes de la prêtresse rouge ne sont pas des affabulations de religieuse. Il y voit que les ténèbres arrivent, et que l’humanité risque l’extermination. Cela signifie que le reste des prédictions de Mélisandre est aussi vrai : Stannis a le devoir de devenir Azor Ahaï et de réunir le royaume avant qu’il ne soit trop tard. S’il échoue, alors ce sera la fin du monde. Sa vision ne semble d’ailleurs pas être une manipulation de Mélisandre, puisqu’elle préfigure un événement qui va bien se produire : la bataille du Poing des Premiers Hommes.

Rutilante de soies et satins chatoyants, Mélisandre se tenait sur le seuil, un plat d’argent couvert entre les mains. « Ces petites guerres ne sont que bagarres enfantines au regard de celle qui va venir. Celui dont le nom ne doit pas être prononcé concentre ses pouvoirs en ce moment même, Davos Mervault, des pouvoirs vénéneux, féroces et d’une force incommensurable. Bientôt va venir le froid, bientôt va tomber la nuit éternelle. » Elle déposa le plat d’argent sur la table peinte. « À moins que des gens de bien ne trouvent le courage de l’affronter. Des gens à cœur de feu. »
Les yeux de Stannis se fixèrent sur le plat d’argent.
« Elle m’a montré cela, lord Davos. Dans les flammes.
— Et vous l’avez vu, Sire ? »
Stannis Baratheon n’était pas homme à mentir sur un sujet pareil.
« De mes propres yeux. Après la bataille, alors que je m’abîmais dans le désespoir, dame Mélisandre m’enjoignit de regarder le feu qui brûlait dans l’âtre. La cheminée tirait très fort, et des particules de cendres s’élevaient des flammes. Je les regardai, non sans me sentir fort benêt, mais elle m’enjoignit de regarder plus à fond, et… et les cendres étaient blanches, le tirage les aspirait, et pourtant elles semblaient tomber simultanément. De la neige, pensai-je. Alors, les étincelles en suspens dans l’air parurent former un cercle, devenir un anneau de torches, et je me trouvai surplombant au travers du feu une espèce de colline abrupte dans la forêt. Les braises s’étaient métamorphosées en hommes vêtus de noir retranchés derrière les torches, et il y avait des formes qui bougeaient parmi les flocons. En dépit de la chaleur que dégageaient les flammes, je sentis un froid si terrible que je me mis à grelotter, et la vision se dissipa, du coup, le feu n’était plus qu’un feu, comme avant. Mais ce que j’ai vu était bien réel, je parierais mon royaume là-dessus.
— Et vous l’avez fait », dit Mélisandre.
Le ton convaincu du roi fit frémir Davos jusqu’au fond de l’âme.
« Une colline dans une forêt… des formes sous la neige… je… je ne…
— Cela signifie que la bataille a débuté, dit Mélisandre. Le sable s’écoule à présent plus vite dans le verre, et l’heure de l’homme sur terre est presque achevée. Il nous faut agir hardiment, ou tout espoir est perdu d’avance. Westeros doit s’unir sous son unique roi légitime, le prince qui fut promis, le seigneur de Peyredragon et l’élu de R’hllor. »

ASOS- Davos IV

Bataille du Poing des Premiers Hommes

La bataille du Poing des Premiers Hommes, par zippo514

Stannis n’y comprend pas grand-chose en théologie et en magie. Son domaine, c’est le concret, comme le militaire. Aussi est-il obligé d’avoir confiance en sa prêtresse. Cependant, pour réveiller le dragon de pierre, Mélisandre a besoin que Stannis sacrifie du sang de roi. Et Stannis, dans son sens exacerbé de la justice, ne veut pas sacrifier des innocents.

Il évite de désigner [Edric Storm]par son nom. Davos en éprouva un affreux malaise. « Edric sera bientôt remis, j’espère. »
Stannis agita la main comme pour balayer sa sollicitude. « Ce n’est rien, un simple refroidissement. Il tousse, il grelotte, il a de la fièvre. Mestre Pylos va nous le rétablir en un tournemain. Par lui-même, autant dire qu’il n’existe pas mais, tu comprends, le sang de mon frère coule dans ses veines. Le sang de roi recèle des pouvoirs, à ce qu’elle dit. »

ASOS – Davos IV

On peut déjà voir dans le meurtre de Renly une manipulation de la part de Mélisandre visant à préparer Stannis à sacrifier du sang de roi, donc son propre sang. En effet, comme nous l’avons dit dans notre précédent article, Stannis n’était probablement pas conscient d’être à l’origine de l’ombre qui a tué son frère, et donc de l’avoir lui-même physiquement tué. Pire encore : Mélisandre prétend à Davos (mais lui dit-elle la vérité ?) qu’elle est capable de produire des ombres à partir de n’importe quel homme vigoureux, alors pourquoi a-t-elle utilisé Stannis pour cela, alors même que cette production d’ombre est très néfaste pour la santé physique du roi, sinon pour le préparer à commettre consciemment les nouveaux parricides qui lui permettront de réveiller les dragons de pierre ?

Lorsque Mélisandre tente de convaincre le roi de sacrifier Edric, il passe par plusieurs réactions. Dans un premier temps il affiche un refus catégorique, bien qu’il soit conscient de l’intérêt de sacrifier du « sang de roi » et par conséquent de la valeur magique de l’enfant. Face à ce refus, Mélisandre organise son rituel des sangsues. Stannis passe alors au scepticisme, arguant qu’à la guerre les rois meurent, et refuse donc de considérer les sangsues comme une preuve de la nécessité de sacrifier Edric. Lorsqu’il ne peut plus nier la véracité de ce rituel après la mort de sa dernière cible (à savoir Joffrey) Stannis exprime de la colère, puis à la menace lorsqu’il promet à la prêtresse de la tuer si le sacrifice ne fonctionne pas.

Mélisandre se rapprocha.
« Soyez-en le sauveur, Sire. Laissez-moi réveiller les dragons de pierre. Trois font trois. Donnez-moi l’enfant.
— Edric Storm », dit Davos.
Et c’est à lui que s’en prit Stannis, avec une fureur froide.
« Je connais son nom ! Épargne-moi tes reproches. Ça ne me plaît pas plus qu’à toi, mais j’ai des devoirs envers le royaume. Mon devoir… »
Il se tourna vers Mélisandre.
« Il n’y a pas d’autre moyen, vous me le jurez ? Jurez-le sur vos jours, car j’en fais serment, moi, vous mourrez à petit feu si vous me mentez.
— Vous êtes celui qui doit se dresser contre l’Autre. Celui dont la venue fut prophétisée voilà cinq mille ans. Votre héraut fut la comète rouge. Vous êtes le prince qui fut promis, et votre échec à vous serait aussi l’échec de l’univers entier. »
Mélisandre marcha sur lui, ses lèvres rouges entrouvertes, rubis palpitant à son cou.
« Donnez-moi cet enfant, chuchota-t-elle, et moi, c’est votre royaume que je vous donnerai. »

ASOS – Davos VI

À ce stade, il paraît probable que le roi aurait sacrifié Edric si Davos ne l’avait pas sauvé. Pourtant lorsqu’il apprend la nouvelle de la fuite d’Edric, Davos nous dit que Stannis a une réaction où il est « plus las que mécontent. » (ASOS Davos VI). Serait-ce une forme de soulagement de ne plus avoir à commettre le crime que lui demande Mélisandre, maintenant qu’il n’est plus en capacité de le commettre ?

La suite de la relation entre Stannis et Mélisandre ne nous est pas détaillée. À partir du moment où Stannis arrive au Mur, les livres ne le suivent plus que de loin, préférant se concentrer sur ses mouvements militaires plutôt que sur lui-même. Si le roi se sépare de nouveau de sa prêtresse pour reprendre le Nord aux Bolton, cela ne semble pas la gêner comme sur la Néra. Vu comment la chose nous est présentée, on peut même se demander si Mélisandre n’a pas elle même demandé de rester à Châteaunoir dans le but de convaincre Jon Snow de l’écouter, ce dernier apparaissant régulièrement dans ses visions.

Stannis, quant à lui, continue à prier R’hllor durant toute la marche vers Winterfell. Il entretient un fanal au-dessus de sa tente où, paraît-il, il chercherait des visions dans les flammes. Difficile d’affirmer si cela est vrai, d’autant plus que ce fanal peut avoir une utilité tactique encore tenue secrète. Si nombre de ses soldats les plus fidèles sont des fanatiques, lui-même les modère lorsqu’ils lui conjurent de faire des sacrifices humains pour calmer le mauvais temps. Il finira par leur concéder quelques bûchers, mais uniquement avec des hommes condamnés à mort pour cannibalisme.

Conclusion

Avec Edric Storm, Stannis semble cette fois ne pas être passé loin du parricide. Cela ne sera pas le cas de la prochaine affaire que nous allons traiter, puisque notre prochain article s’attardera sur la mort de son oncle Alester Florent… et des conséquences symboliques qu’elle pourrait bien avoir sur lui.

3 Comments

  1. Merci DroZo de cette analyse, brillante!
    Je voyais toujours volontiers Mélisandre comme une personne recherchant la proximité du pouvoir (« l’oreille du roi »), une sorte de marionnettiste presque. J’avais des doutes à savoir si elle même croyait vraiment en ses propres pouvoirs, en sachant qu’une partie de ce qu’elle fait n’est que de la poudre aux yeux du peuple (cf. la fausse épée Illumination de Stannis, par exemple).
    Mais si Mélisandre déploie autant d’efforts pour convaincre Stannis de sacrifier Edric Storm (nombreuses discussions, le vrai-faux rituel des sangsues etc.), est-ce que cela veut dire qu’elle croit véritablement que ce sacrifice va « marcher », ou est-ce juste un élément de son jeu de contrôle sur la psychologie du roi qui est poussé vers un crime de sang sur un membre de sa proche famille? Car, si les sangsues ont eu leur effet (=>la mort des 3 rois), pourquoi le sacrifice ultime de cet enfant continue-t-il d’être exigé par Mélisandre, en somme?
    Enfin, dans toute cette histoire, j’ai été frappé par l’évolution de l’attitude de Stannis sous l’effet de la persuasion lente mais constante; dans la conversation avec Sir Davos il ne prononce même plus le prénom de son neveu. C’est un procédé bien connu en psychologie: l’adversaire/la victime doit rester au moins anonyme, sinon déshumanisée pour mieux agir et échapper au sentiment de la culpabilité. On évite de savoir son nom, par exemple, pour ne pas le voir comme un autre être humain. Davos le sait. Il oblige le roi de prononcer le prénom d’Edric pour rappeler Stannis à son humanité, à ses responsabilités de parent/oncle.

  2. Merci DroZo pour ce récapitulatif aussi passionnant qu’instructif !
    Dans l’attente de lire la suite de ton propos sur Stannis, le seul vrai roi qui ne le sera probablement jamais… 😉

  3. Super analyse, merci pour tout ce travail.
    On ressent une vraie montée en pression chez Stannis, ça présage le pire pour la suite ..

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