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Recommandations littéraires

Présentation d’une œuvre: Avril de l’Uchronie

Présentation d’une œuvre: Avril de l’Uchronie

Pour ce mois-ci, nous avons décidé de nous rendre sur les terres étranges et si particulières de l’uchronie qui nous pose la question du « Et si ? ». Pour ceux qui l’ignorerait, l’uchronie est un genre littéraire qui imagine ce qu’aurait été le déroulement des évènements historiques si un évènement (l’« évènement divergent ») avait été différent de ce qu’il a vraiment été (si le nez de Cléopâtre avait été plus court…).

Sur ce genre s’est greffée l’uchronie de fantasy, hybride d’uchronie et de fantasy, où le passé historique réel est « contaminé » par des éléments issus de la fantasy, ce qui provoque des modifications dans la trame historique.

Uchronie classique ou uchronie de fantasy, voici de vastes champs d’exploration des possibles beaucoup plus intéressants que ce que l’on peut croire de prime abord !

Geoffray : Chroniques des années noires (2002) de Kim Stanley Robinson

Couverture des "Chroniques des années noires"

Couverture des Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson
Edition pocket

1347 : l’épidémie massive de peste noire a décimé 99 % des Européens (plutôt qu’un tiers dans la réalité véritable). À partir de là, Robinson, l’auteur de la Trilogie martienne , nous emmène sur des chemins ahurissants.

Suivant l’évolution du monde depuis ce Moyen-Age chamboulé, jusqu’à l’aube du 21ème siècle, il décrit avec minutie un monde où les cultures dominantes sont les cultures chinoise et arabo-musulmane.
Le livre est composé de 10 parties, chacune suivant 3 personnages (l’une des particularités du livre étant qu’ils sont les réincarnations des personnages précédents) et présentant une période historique différente. Écrit avec le même sens du détail que pour la trilogie de Mars, le monde est crédible et vivant, à la fois si semblable et si différent du nôtre.

Parfois étouffant et un peu austère par certains côtés (trop de détails :p), souvent brillant et donnant à réfléchir, j’ai adoré ce livre qui est vraiment l’une des meilleures uchronies que j’ai lues !

À noter qu’en VO (en anglais donc ^^) son titre est The Years of Rice and Salt (littéralement Les années du riz et du sel). Que je trouve bien plus pertinent :).

Lapin rouge : Pavane (1968) de Keith Roberts

Couverture de Pavane

Couverture de Pavane de Keith Roberts, Edition Le Livre de Poche

Comme la danse éponyme, Pavane est un roman, lent, beau et triste. C’est une uchronie parfaitement classique, dont l’événement divergent se situe en 1588 : la reine Elizabeth Ière est assassinée, et l’Invincible Armada espagnole envahit la Grande-Bretagne. S’ensuit le triomphe du catholicisme sur la moitié du monde, protestants et anglicans étant éliminés, l’Amérique du Nord ne prend pas son indépendance, et les papes surveillent de près, contrôlent et entravent les évolutions intellectuelles et technologiques. Résultat, en 1968 (quand commence le roman), le Royaume-Uni est toujours une monarchie quasi-médiévale, où les prêtres, les nobles et les guildes détiennent l’essentiel du pouvoir. Les armes à feu sont connues, mais sans évolution depuis le XVIIème siècle ; des locomotives à vapeur sillonnent les campagnes, et les nouvelles circulent grâce à des chaînes de sémaphores.

Le roman a pour cadre le sud-ouest de l’Angleterre (le Dorset et ses environs), terre austère, où les landes sont battues par les vents venus de la Manche. Il est divisé en six chapitres, précédés d’un prologue (qui expose le contexte uchronique résumé ci-dessus) et conclus par un « coda » (passage final d’un morceau de musique). Chaque chapitre s’attache dans l’ordre chronologique à un personnage différent à un moment-clé de sa vie. Trois de ces personnages sont indépendants des autres, et les trois autres représentent trois générations de la même famille. À travers leurs yeux, on partage leurs visions du monde, leurs espoirs, leurs combats et leurs défaites.

Pour le lecteur, Pavane est d’abord un riche terreau de réflexion sur la religion, l’histoire et le progrès. Si mon trop rapide résumé peut donner l’impression d’un roman très anti-clérical (enfin, surtout « anti-papiste »), le propos de l’auteur est bien plus subtil. Mais surtout, les destins qui y sont retracés sont souvent poignants et empreints de mélancolie. Si vous aimez les lectures un peu lentes et méditatives (même s’il y a aussi des scènes d’action, et mêmes des batailles !), cela devrait vous plaire. Ah, j’oubliais ! Il y a même un zeste de fantastique, avec la présence discrète, mais sensible, des êtres-fées…

Nymphadora : Le Paris des Merveilles (2003) de Pierre Pevel

Couverture des Enchantements d'Ambremer

Couverture dues Enchantements d’Ambremer (Tome 1 du Paris des Merveilles) de Pierre Pevel; Editions Bragelonne

Nous sommes en 1909, en pleine Belle Époque, à Paris. Il y a encore un siècle, l’Outremonde – pays des fées, dragons, ogres et autres créatures imaginaires ou mythologiques – n’était connu que de très rares initiés. Sans que l’on sache pourquoi, Méliane, la reine de l’Outremonde, fée de son état, a choisi de révéler l’existence de son royaume au monde, lors des guerres napoléoniennes. Depuis lors, la France entretient des relations avec Ambremer, capitale de l’Outremonde.

C’est dans ce contexte féerique et uchronique que nous rencontrons Louis Denizart Hippolyte Griffont, un mage du Cercle Cyan qui se retrouve mêlé à une série de meurtres. Il va enquêter et retrouver en chemin la belle et mystérieuse Isabel Saint-Gil, qu’il ne connaît en réalité que trop bien.

Avec sa plume poétique, ses dialogues piquants et ses personnages hauts en couleur, Pevel nous fait vivre l’aventure de Griffont avec un immense plaisir. Le lecteur est happé par le décor fantastique, planté d’une main de maître par l’auteur, et on en redemande… ce qui tombe bien, puisque le Paris des Merveilles est en fait une saga de trois tomes : Les enchantements d’Ambremer, puis L’élixir d’oubli et enfin Le Royaume immobile. Vous ne quitterez pas Ambremer et le Paris fantasmé de Pevel de sitôt !

Lapin rouge : Rêve de fer (1972) de Norman Spinrad

Couverture du "Rêve de Fer"

Courverture du Rêve de Fer de Norman Spinrad, Edition Folio SF

Rêve de fer est une œuvre étrange, dérangeante et qui pousse le genre uchronique à ses limites. Elle en a pourtant toutes les caractéristiques requises : l’événement divergent est constitué par l’émigration d’Adolf Hitler à New York en 1919. Il y devient d’abord illustrateur, puis auteur de SF. Il écrit une dizaine de romans de SF, dont son dernier, Le Seigneur du Svastika, paraît en 1954, un an après sa mort. Ce roman reçoit le prix Hugo 1954, et remporte un grand succès populaire. Quant aux conséquences de cette divergence sur l’histoire mondiale, elles sont dévoilées dans la postface, et je ne les évoquerai donc pas ici. Le seul élément donné au lecteur dès les premières pages est que l’époque est un « temps de ténèbres et de terreur »…

Mais là n’est pas l’essentiel. L’étrangeté de cette œuvre se manifeste dès l’ouverture du livre. Vous pensez avoir entre les mains Rêve de fer de Norman Spinrad… sauf que, passé la page de titre, en arrive une deuxième, et c’est … Le Seigneur du Svastika, par Adolf Hitler, qui s’offre à vos yeux. L’illusion est parfaite : la page « Du même auteur » vous donne les titres des autres romans d’Hitler, puis quelques pages de présentation générale de l’auteur, et vous voilà en train de lire un roman de SF supposé écrit par Hitler… Dans ma vieille édition chez Presses Pocket, l’illusion est même maintenue sur la quatrième de couverture, avec des citations élogieuses de Michael Moorcock et de Philip José Farmer, mais je ne sais pas si elles sont toujours présentes dans les éditions actuelles.

C’est pour cela que le genre uchronique est poussé à ses limites : Rêve de fer n’explore pas une réalité alternative, où l’histoire aurait pris un autre chemin (uchronie classique), il nous donne à lire une œuvre issue de cette réalité alternative, et pas n’importe quelle œuvre : le roman Le Seigneur du Svastika réussit en effet le tour de force d’être à la fois médiocre, fascinant et terrifiant. Il se situe dans un contexte post-apocalyptique : la terre a été ravagée par des guerres atomiques, et l’humanité irradiée ne se compose plus que de mutants, plus vils et hideux les uns que les autres. Les derniers hommes sans mutation sont regroupés dans un État préservé, mais menacé par les Dominateurs, des mutants capables de manipuler les esprits. Le héros, Feric Jaggar, rentre d’exil parmi ses frères humains, et va mener la lutte contre les Dominateurs et les mutants.

La prose de Hitler peut être lue à plusieurs niveaux : celui d’abord du parallèle évident des aventures de Jaggar avec l’ascension au pouvoir du vrai Hitler (formation des SA, puis des SS, nuit des Longs Couteaux, etc.) et avec le conflit mondial qui en découla. Il y a ensuite la parodie de romans médiocres de SF et de fantasy, où le héros invincible, doté d’une arme surhumaine, combat et vainc des hordes d’adversaires maléfiques. Et puis, pour le lecteur du « monde réel », il y a le malaise grandissant de voir se matérialiser sur la page les obsessions d’un esprit malade, dans une forme qui nous est familière à nous, lecteurs de SF et de fantasy, mais distordue et contrefaite, non dans son intrigue et ses personnages, mais dans sa conception même. C’est pour cela que cette lecture est parfois ennuyeuse (les manies et tics d’écriture le rendant de plus en plus répétitif), mais toujours fascinante et suscitant de nombreuses réflexions : sur le culte du Héros, sur l’allégorie dans la SF et la fantasy, sur l’influence des conceptions idéologiques d’un auteur sur ses écrits et sur ses lecteurs, et tant d’autres.

Et puis, il y a la postface, censée avoir été rédigée par un universitaire, et qui, en une dizaine de pages, donne au lecteur éprouvé l’impression de lire enfin la prose d’un esprit sensé et rationnel (et ça fait du bien). Évidemment, cette postface remet en perspective tout le roman qui la précède, et fournit les éléments historiques indispensables à la compréhension du projet de Spinrad. Je n’en dirai pas plus, mais Rêve de fer, bien que remontant à une époque où les négationnistes n’était que quelques zozos que personne ne prenait au sérieux, n’a pas pris une ride et a conservé toute sa force.

Conclusion

Bien d’autres œuvres uchroniques auraient pu être recommandées : La Patrouille du temps, de Poul Anderson, Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick, ou, du côté de l’uchronie de fantasy, La Trilogie de Wieldstadt, de Pierre Pevel, ou le cycle de L’Âge de la déraison, de Greg Keyes. Et, si vous préférez des ouvrages plus charpentés niveau histoire, essayez 1940, et si la France avait continué la guerre, de Jacques Sapir, Franck Stora et Loïc Mahé (attention, il y a une série de BD portant le même titre qui semble beaucoup plus fictionnelle, alors que le livre est un essai d’histoire alternative).

Nous espérons que ces recommandations vous donneront l’occasion de voyager dans d’autres espace-temps !

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