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Approfondissements / La saga principale

Trois couronnes a le Dragon

Jon Snow, après la première bataille du Mur (illustration : Kay Huang (alias zippo514) ; montage : Evrach, La Garde de Nuit)

Il y a deux semaines, nous republiions une théorie sur le symbolisme de la royauté autour du personnage de Jon Snow dans les livres. Il est temps maintenant de poursuivre l’analyse du personnage avec un nouvel article qui s’appuie notamment sur la cinquième intégrale de la saga, ADWD. Quels sont donc les éléments qui font de Jon Snow un nouveau « roi d’au-delà du Mur » ?

Analyse rédigée par Evrach en juillet 2015.
Illustration de tête : Kay Huang (alias zippo514) ; montage par Evrach.

« Peuple libre et agenouillés ont plus de points communs que de différences, Jon Snow. Les hommes sont des hommes, et les femmes, des femmes, quel que soit le côté du Mur où nous sommes nés. »

(Val, ADWD)

Bon par où commencer… Excusez le titre un peu sibyllin, « Jon Snow ou le symbolisme de la royauté 2 » ça ne rendait pas très bien je trouve… mais c’est bien de cela dont nous allons parler ici. Pas de théorie extravagante ou révolutionnaire donc, mais la continuité des réflexions et de l’analyse sur la représentation de Jon dans la saga, et en particulier dans ADWD cette fois. J’invite ceux qui ne l’auraient pas encore fait à lire le sujet intitulé « Jon Snow et le symbolisme de la royauté » qui est un peu un prérequis à la compréhension de celui-là, ainsi que la théorie sur l’identité des parents de Jon Snow si vous n’êtes pas familiers avec l’idée que Jon ne soit pas le fils d’Eddard Stark mais celui de Rhaegar Targaryen et Lyanna Stark. Si tout est en ordre, nous allons pouvoir commencer.

Comme nous l’avons déjà vu dans l’analyse sus-citée, les allusions littéraires et implicites à la royauté de Jon sont multiples, encore faut-il déterminer de quelle royauté il s’agit ; parce que des royaumes, il y en a une plâtrée dans la saga… Bien entendu, de par son ascendance supposée, fils (légitime ?) de Rhaegar et Lyanna, Jon peut être considéré comme l’héritier naturel du royaume des Sept Couronnes et du tant convoité trône de fer, mais Jon est également l’héritier désigné par son frère Robb, et donc censément roi du Nord qui s’ignore à l’heure actuelle (à propos de la succession dans le Nord, nous vous renvoyons à cette analyse : « La couronne du Nord : qui succédera à Robb Stark ?« ). Deux couronnes pour un roi. Seulement voilà, le dragon a trois têtes et non pas deux. Je ne vais pas insister ici sur l’importance cruciale du chiffre trois dans la saga ni du nombre faramineux d’implications que cela revêt, je pense que chacun a pu le constater, au moins intuitivement.

Le but de cette analyse est de proposer une troisième interprétation possible de la représentation de Jon en tant que figure royale. Il s’agit bien entendu de symbolique, pas de factuel, il ne s’agit pas d’une « théorie » prédisant que Jon va devenir ci ou devenir ça, juste de pistes de réflexions sur la manière dont GRRM nous dépeint Jon entre les lignes de ses romans, en clair, donner une troisième couronne au dragon. Encore que vous l’aurez sans doute déjà compris, « couronne » est un terme un peu impropre dans la mesure où le royaume dont nous allons parler maintenant n’en a pas. Je veux bien entendu parler du « titre » de roi d’au-delà du Mur.

Le présupposé de base est assez simple : à la fin d’ADWD, peu avant son assassinat, Jon est, symboliquement sinon factuellement, roi
Vaste question, qui a plusieurs niveaux d’interprétation possibles, mais c’est le principal concerné qui peut nous répondre le mieux (du moins dans un premier temps) ; voilà donc ce qu’en dit Mance Rayder à Jon :

Je suis d’aussi vile naissance qu’il est humainement possible, aucun septon ne m’a jamais barbouillé le crâne d’huiles, je ne possède aucun château, et ma reine est parée de fourrures et d’ambre, pas de brocarts et de saphirs. Je suis mon propre champion, mon propre bouffon, mon propre harpiste. On ne devient pas roi d’au-delà du Mur parce que son papa l’était. Le peuple libre ne suit pas un nom, et il se moque éperdument de savoir quel frère est le premier-né. Il suit des combattants. Lorsque j’ai quitté Tour Ombreuse, ils étaient cinq à tout assourdir de leurs prétentions respectives à avoir l’étoffe d’un roi. Tormund était l’un d’eux, le Magnar un autre. Les trois restants, je les ai tués, après qu’ils m’eurent fait clair et net assavoir qu’ils aimaient mieux m’affronter que me suivre.

(ASOS, Jon X)

Il y a deux aspects distincts que développe ici Mance. Mance est devenu roi en triomphant de certains de ses rivaux, militairement parlant et en se faisant reconnaître par les autres. Bien qu’il s’agisse d’une procédure formellement très différente du fonctionnement féodal des Sept Couronnes, les différences ne sont pas si marquées que ça. En effet, un roi sudier doit également se faire reconnaître et respecter de ses vassaux s’il veut espérer avoir un règne effectif, et les vassaux suivent préférentiellement un homme fort, un combattant quand ils ont le choix entre deux prétendants. Ainsi en fut-il lors de la rébellion Feunoyr quand la moitié du royaume préféra Daemon à Daeron par exemple. Ou lors de la rébellion de Robert où la majorité des seigneurs préférèrent prêter hommage à un Robert guerrier et charismatique plutôt qu’opter pour une autre solution. Dans les Sept Couronnes également donc, quand un titre est disputé, les vassaux suivent un combattant et chaque prétendant doit soit faire plier les autres, soit les vaincre. La seule différence réside, au final, dans l’origine des prétentions au trône. Dans les Sept Couronnes, le lien féodal implique le lien filial et c’est sur le sang et la filiation que se fonde la légitimité des seigneurs et des rois. Au-delà du Mur en revanche, seule la force, la volonté, ou ce que Mance nomme « l’étoffe » peut donner une prétention sur le titre. Encore que les choses sont un peu plus complexes, mais nous aborderons ce point spécifique dans la prochaine partie.

Voyons maintenant ce qu’en dit Jon.

Tôt ou tard, cependant, Tormund Fléau-d’Ogres lancerait un nouvel assaut contre le Mur et, quand viendrait cette heure, Jon se demandait quel camp les nouveaux sujets de Stannis choisiraient. Tu peux leur donner des terres et de la miséricorde, mais le peuple libre choisit ses propres rois, et ils avaient choisi Mance, pas toi.

(ADWD, Jon III)

Le discours de Jon rejoint à peu près celui de Mance ; le peuple libre a choisi Mance pour le guider. Non qu’il faille remettre en cause le fait que pour atteindre cette reconnaissance, Mance ait dû batailler pour se faire reconnaître en tant que combattant, mais la force n’est pas seule en ligne de compte ici, Mance fait même plutôt figure de gringalet face à des hommes comme Tormund ou Styr… et un ambitieux change-peau comme Varamyr est parfaitement conscient qu’il aurait pu tuer Mance sans problème.

Quand je serai grand, je serai roi d’au-delà du Mur, s’était-il juré. Il n’y avait jamais réussi, mais il s’en était approché. Les hommes craignaient le nom de Varamyr Sixpeaux. Il partait à la bataille, juché sur une ourse des neiges haute de treize pieds, tenait sous son joug trois loups et un lynx-de-fumée, et siégeait à la main droite de Mance Rayder. C’est Mance qui m’a conduit à ma situation actuelle. Je n’aurais pas dû l’écouter. J’aurais dû me glisser à l’intérieur de mon ourse et le déchiqueter.

(ADWD, Prélude)

« Pas dû l’écouter » ; Ce n’est donc pas par la force que Mance a convaincu un seigneur local comme Varamyr de le suivre, mais par le dialogue, ce qui rejoint la raison pour laquelle Tormund dit avoir reconnu Mance comme roi.

— Har. » Tormund cracha. « Des deux pieds, quoi ! » Il sourit à Jon. « Vu, mon gars ? Pour ça qu’il est roi et moi pas. À picoler, combattre et chanter, je suis capable de le surpasser, et je suis trois fois mieux membré que lui, mais il a l’astuce. On l’a élevé corbeau, tu sais, et le corbeau est un oiseau roublard.

(ASOS, Jon I)

Tormund se décrit lui-même, avec force modestie, comme plus fort et plus viril que Mance, implicitement plus apte à être roi, mais c’est Mance qui est roi car il a l’astuce. C’est bien par la parole que Mance a unifié les différentes tribus du peuple libre. Arrivé à ce stade d’ASOS, la raison pour laquelle les différentes tribus ont accepté de suivre Mance est assez évidente. La pression exercée par les incursions des Autres est de plus en plus forte, et de plus en plus au sud. Face à une menace commune, des chefs locaux aussi belliqueux que Varamyr, le Chassieux ou Harma la Truffe se sont unis sous la bannière de celui qui a un plan pour les sauver. Plus que la simple force du combattant, plus que son charisme intrinsèque, c’est la volonté de Mance de sauver tout le peuple libre qui a provoqué ce plébiscite quasi-unanime sur sa personne, là où en temps normal quelqu’un de sa carrure, ancien membre de la Garde de Nuit de surcroît, n’aurait eu que peu de chances d’être reconnu comme roi. Ce constat est avoué à demi-mots par Mance lui-même lorsqu’il narre à Jon la différence entre lui et les anciens rois d’au-delà du Mur.

Sous l’aveu couvait une fureur noire, ainsi qu’une amertume beaucoup trop profonde pour qu’aucun langage puisse la traduire. « C’est tous en conquérants que Raymun Barberouge et Baël le Barde, Gendel et Gorne et le seigneur aux Cornes ont jadis fondu sur le sud, alors que moi, moi, c’est la queue entre les jambes que je viens me réfugier derrière votre Mur. »

(ASOS, Jon X)

La reconnaissance royale de Mance Rayder est double, Mance est à la fois un leader charismatique qui a su toucher le cœur de ce qui seul peut unir le peuple libre en ces temps troublés, et un chef combattant derrière lequel les chefs locaux ont pu se rallier sans rougir après qu’il les eût vaincus… ou convaincus.

Rien de bien nouveau donc, mais cette première partie était nécessaire afin de faire un point léger mais nécessaire sur l’angle particulier avec lequel doit s’envisager la « couronne d’au-delà du Mur ». Nous avions parlé un peu plus tôt de la légitimité par le sang et de la différence entre les coutumes sauvageonnes et celle des Sept Couronnes. C’est peut-être le point le plus important sur lequel il faut démonter quelques idées reçues et raccrocher les wagons avec la citation que j’ai choisie en tête d’article.

Les lignées du peuple libre

L’absence de reconnaissance du lien de primogéniture comme moteur de la légitimité d’une prétention est martelée par Jon pendant à peu près tout le roman. En fait c’est même répété avec tellement d’insistance que c’en est presque suspect.

Tôt ou tard, cependant, Tormund Fléau-d’Ogres lancerait un nouvel assaut contre le Mur et, quand viendrait cette heure, Jon se demandait quel camp les nouveaux sujets de Stannis choisiraient. Tu peux leur donner des terres et de la miséricorde, mais le peuple libre choisit ses propres rois, et ils avaient choisi Mance, pas toi.

(ADWD, Jon III)

— Vous avez intérêt à ne pas me jouer un tour de bâtard. Si je veux échanger trois cents combattants contre trois mille ? Assurément, je le veux. Je ne suis pas un parfait imbécile. Si je laisse également la fille avec vous, ai-je votre parole que vous monterez étroitement la garde auprès de notre princesse ? »
Elle n’est pas princesse. « Comme il plaira à Votre Grâce.
— Ai-je besoin de vous faire prêter serment devant un arbre ?
— Non. » Était-ce de l’humour ? Avec Stannis, la chose était difficile à dire.

(ADWD, Jon IV)

Le sang signifiait tant et moins, au sein du peuple libre, Jon le savait. Ygrid le lui avait enseigné.

(ADWD, Jon XII)

Non, aurait pu corriger Jon, Gerrick est né d’un frère cadet de Raymun Barberouge. Pour le peuple libre, cela comptait à peu près autant que de descendre du cheval de Raymun. Ils n’y connaissent rien, Ygrid. Et, ce qui est pire, ils n’apprendront jamais.

(ADWD, Jon XIII)

— Votre Grâce se méprend. » T’y connais rien, Jon Snow, lui répétait Ygrid, mais il avait appris. « L’enfant n’est pas plus prince que Val n’est princesse. On ne devient pas roi d’au-delà du Mur parce que son père l’était.

Jon peut parfois être assez têtu quand il a une idée en tête, ce qui lui causera bien du tort, et quelques coups de poignards, mais c’est un autre débat. Jon Snow n’y connaît rien, c’est connu, et il semble ne pas avoir appris tant que ça (sur ce sujet en tout cas) contrairement à ce qu’il se dit sans cesse. Malgré les répétitions insistantes de Jon, Stannis continue pourtant à considérer Val comme une princesse de première importance, et son lien filial comme un paramètre à prendre en compte. Stannis n’est pourtant pas un imbécile patenté qui persiste longtemps dans l’erreur. Il est même plutôt subtil sur ce genre de sujets, et suit plutôt les conseils de Jon dusse-t-il ne rien lui en dire (cf. la survivance de Mance ou la trahison d’Arnolf Karstark)… Se pourrait-il que Stannis ait mieux cerné que Jon les nuances et les subtilités de la vie sauvageonne ? Oui et non.

Tout est question de nuances en effet. Qu’un roi d’au-delà du Mur ne devienne pas roi parce que son père l’était est une chose, mais en déduire de facto que le lien filial n’a aucune importance est un raccourci facile dans lequel semble se fourvoyer Jon. Si nous regardons le peuple libre à une plus petite échelle.

Sigorn fut le premier à s’agenouiller devant le roi. Le nouveau Magnar de Thenn était une réplique plus jeune et plus courtaude de son père.

(ADWD, Jon III)

Suivirent des dirigeants de moindre importance. Deux chefs de clan des Pieds Cornés, dont les pieds étaient noirs et durs. Une vieille sage, révérée par les peuples de la Laiteuse. Un gamin de douze ans, maigre, aux yeux sombres, le fils d’Alfyn Freux-buteur. Halleck, frère d’Harma la Truffe, avec les cochons de sa sœur. Chacun mit un genou en terre devant le roi.

(ADWD, Jon III)

Gerrick Sangderoi avec sa barbe rousse amena trois filles. « Elles f’ront d’excellentes épouses et donneront à leurs maris d’ vigoureux fils de sang royal, fanfaronna-t-il. Comme leur père, elles descendent de Raymun Barberouge, qu’a été roi d’au-delà du Mur. »

(ADWD, Jon XII)

Le nouveau chef des Thenns est le fils de l’ancien Magnar. Le fils d’Alfyn Freux-buteur semble avoir repris la tribu de son père, de même que le frère d’Harma et ils sont décrits comme des « dirigeants » bien que de moindre importance. Quant à Gerrick Sangderoi, même s’il est sot et vain, pourquoi aller s’enorgueillir d’une filiation (fusse-t-elle fausse) à Raymun Barberouge si la filiation n’a aucune importance après d’aucun sauvageon ? Jon a passé plusieurs semaines en compagnie des sauvageons, et été à la fois choqué, émerveillé et interloqué par les différences culturelles qui existent entre le peuple libre et celui des Sept Couronnes. En fait il s’est tellement focalisé sur les différences qu’il en a presque oublié de voir les ressemblances et on en arrive à la citation de Val que j’ai utilisé pour introduire cet article.

Peuple libre et agenouillés ont plus de points communs que de différences, Jon Snow. Les hommes sont des hommes, et les femmes, des femmes, quel que soit le côté du Mur où nous sommes nés.

(ADWD, Jon V)

Et tout est là. Certes, les sauvageons n’ont pas de lois de dévolution successorale qui fait que la prétention d’un homme à un titre se fait en fonction de sa naissance, reste qu’humainement parlant, les gens seront toujours plus enclins à suivre une figure connue, une figure familiale. Un fils, un frère, un beau-frère… quelqu’un susceptible d’apporter la continuité d’une politique existante, plutôt qu’un inconnu. Attention, je ne suis pas en train de dire que les sauvageons appliquent un féodalisme caché hein, juste que les coutumes et les us tribaux ne sont au final qu’une version archaïque des principes claniques qui ont été codifiés par la loi dans le système féodal. À ce titre, même s’il n’est pas le facteur le plus important, comme il l’est dans les Sept Couronnes, le lien filial n’est pas non plus quelque chose de totalement négligé par le peuple libre. Au contraire, les rares exemples connus de successions tribales citées ci-dessus (le Magnar de Thenn, Alfyn Freux-buteur, Harma la Truffe, les Sangderoy…) montrent que le lien du sang joue un rôle non-négligeable ; différent de celui qu’il joue dans les Sept Couronnes, mais néanmoins présent.

À ce titre, le personnage le plus intéressant et sans conteste le jeune Jarl, dont la courte apparition ne doit pas masquer l’importance symbolique. Souvenez-vous, Jarl nous est d’emblée présenté comme le dernier « toutou » de Val (ce qui implique que l’initiative de leur relation revient à cette dernière et que Jarl ne l’a pas « enlevée » comme l’exige la coutume ; mais nous reviendrons sur cette coutume de l’enlèvement dans une prochaine partie).

Il se tourna vers les deux derniers. « Cette belle est sa sœur, Val. En compagnie du jeune Jarl, son dernier toutou.
— Je ne suis le toutou d’aucun homme ! protesta Jarl d’un ton farouche avec un regard noir.
— Ni Val un homme, grommela Tormund dans sa barbe. T’aurais quand même dû finir par t’en apercevoir, mon gars.
— Voilà pour ce qui est de nous, Jon Snow, conclut Mance Rayder. Le roi d’au-delà du Mur et sa cour, tels quels. Un mot de toi, maintenant, je pense. D’où viens-tu ?

(ASOS, Jon I)

Jarl est ensuite qualifié de « toutou de Mance » par le Magnar de Thenn qui digère assez mal de partager son autorité avec le jeune homme.

Vers la sixième heure, Jarl devançait à nouveau Grigg la Bique, et ses hommes élargissaient peu à peu l’intervalle. « Le toutou de Mance doit avoir envie d’une épée », lâcha le Magnar, main en visière afin d’ombrager ses yeux.

(ASOS, Jon IV)

Jarl n’est donc pas « que » l’amant de Val, mais aussi un des intimes du roi, choisi par Mance (un toutou ça se choisit après tout). Jarl « siège » dans la tente de Mance à égalité avec Tormund et Styr… les deux qui étaient en compétition avec Mance pour devenir roi d’au-delà du Mur… symboliquement, il fait partie de cette « cour » réduite de Mance et est mis sur un pied d’égalité avec eux, un rang bien supérieur aux simples chefs tribaux comme le Chassieux, Harma ou Clinquefrac. Pourtant Jarl ne dirige aucune tribu, et ne peut prétendre à aucun titre. Cette impression est confirmée lorsque Jon est envoyé afin de faire l’ascension du Mur.

Jarl se trouvait avec le Magnar. Que Mance leur eût confié la direction conjointe des opérations n’avait guère enchanté le second, Jon s’en était avisé dès longtemps. En traitant le premier de « toutou » de Val, sœur de Della, sa reine, Mance Rayder l’avait en quelque sorte avoué pour beau-frère et pour délégué personnel. Ce partage d’autorité, Styr le supportait manifestement fort mal. Comme il menait une centaine de Thenns, soit cinq fois plus d’hommes que Jarl, il se comportait fréquemment comme s’il était seul à exercer le commandement. Seulement, c’était au cadet, Jon le savait, qu’allait incomber la tâche de faire franchir le Mur à toute l’expédition.

(ASOS, Jon III)

Encore une fois, Jarl est mis sur un pied d’égalité avec Styr, le Magnar de Thenn, voire même une autorité supérieure, au grand dam du Magnar d’ailleurs. Jon a ici un point de vue plutôt pertinent sur la question… comme quoi parfois quand il s’agit des autres, il a les yeux plus ouverts que quand il s’agit de lui-même ^^.

Malgré son jeune âge, vingt ans tout au plus, c’en faisait huit qu’il prenait part aux raids, et il avait déjà passé le Mur à plus de dix reprises avec des durs à cuire aussi chevronnés qu’Alfyn Freux-buteur et le Chassieux puis, tout récemment, à la tête de sa propre bande.

(ASOS, Jon III)

Intéressant tout ça. Donc Jarl n’est pas simplement le dernier toutou de Val, depuis ses douze ans il prend part aux raids, passe le Mur, est mis sous la houlette de chefs respectés comme Alfyn ou le Chassieux, puis est doté par Mance de sa propre bande, et enfin d’un poste de commandement et de conseiller. Jarl est jeune, assez charismatique qui emmène ses hommes par le respect en non par la crainte contrairement à Styr qui les fait marcher à la baguette par la peur, c’est un guerrier et un grimpeur aguerri, qualités très respectées chez les sauvageons. Il est réfléchi et intelligent, Jon le jugeant loin d’être aussi manipulable que le Magnar, et perspicace également :

Jarl ne fut pas dupe pour autant. « Il ment, dit-il à Styr. Ou alors il inclut là-dedans ceux qu’ils ont perdus sur le Poing.

(ASOS, Jon III)

La Garde de Nuit prenait les intrus en chasse et le plus souvent les pendait avant qu’ils n’aient repassé le Mur avec leur butin et les femmes enlevées. Jarl ne commettrait pas cette gaffe, Jon en était persuadé

(ASOS, Jon IV)

En clair des qualités de commandement, du charisme, l’acceptation au sein de sa propre famille… Si j’étais un brin suspicieux, je dirais que Mance est en train de former son successeur potentiel. Comme nous l’avons vu, le peuple libre n’a pas de « lois de succession » et jamais le fils de Mance et de Della n’héritera de la « couronne » de Mance juste parce qu’il est son fils… Cependant le lien familial reste important dans l’affirmation d’une succession (cf. ce qu’on a vu ci-dessus) et quelqu’un qui serait à la fois un bon combattant, un bon décisionnaire, quelqu’un de perspicace, quelqu’un de lié par le mariage à Mance, dans la continuité de sa politique… celui-là pourrait poursuivre son œuvre. Pas tout de suite bien entendu, on imagine mal un Jarl soumettre à son autorité le Magnar de Thenn ou même Tormund en l’état actuel des choses, mais sur le long terme… Au final, Mance fait avec Jarl exactement ce que lord Mormont fait avec Jon en le prenant comme échanson, il le prépare à régner. Les deux systèmes politiques sont similaires, le peuple libre « choisit ses meneurs », les Gardes de Nuit élisent leur lord Commandant par le vote. Ainsi le parallèle entre les deux systèmes, entre les deux dirigeants, et entre les deux héritiers désignés est posé.

Dernier point avant de laisser un gros bloc de glace tomber sur ce pauvre Jarl et l’évacuer de cette histoire à tout jamais, son nom : Jarl. Dans les royaumes nordiques (Norvège et Suède médiévales), « Jarl » est un titre de noblesse, et pas n’importe lequel.

In Sweden, members of medieval royal families, such as the House of Stenkil and House of Bjelbo, held the title of jarl before their accession to the throne. Since the early 12th century, there usually was only one holder of the title at a time, second only to the King of Sweden.
As described in the Icelandic sagas, such as Rígsthula, a jarl was a sort of chieftain next in rank to the king in the function of Marshal or Duke of the King’s Army. Under any circumstance, when jarls are finally mentioned in medieval documents, it clearly was a title signifying a leader ranked directly under the king.

Le premier juste après le roi donc… portant le titre de Jarl avant leur accession au trône… un nom loin d’être choisi au hasard, à mon humble avis.

Enfin, avant de revenir, enfin, à notre bon Jon Snow, parlons un peu des princesses sauvageonnes, Val et Della, et du mystère qui les entoure. Mance prétend n’avoir rencontré Della qu’après son retour de Winterfell, et nous n’avons aucune raison de ne pas croire ce qu’il raconte.

« On t’aura fait cent contes à propos de ma désertion, je suis sûr.
— Certains l’imputent à la convoitise d’une couronne. D’autres à celle d’une femme. D’autres encore au sang sauvageon.
— Le sang sauvageon est le sang des Premiers Hommes, et le même sang qui coule dans les veines Stark. Pour ce qui est de la couronne, tu m’en vois une ?
— Je vois une femme. » Il loucha du côté de Della.
Mance la prit par la main et l’attira plus près. « Ma dame est innocente. Je ne l’ai rencontrée qu’à mon retour du château de ton père. »

(ASOS, Jon I)

Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? Della et Val sont-elles de simples sauvageonnes lambda ? Possible. Reste que leurs manières, leur langage, leur port semble différer des sauvageons classiques. Il serait trop long, et vain de faire un comparatif des différents parlers des sauvageons, reste que les artefacts de langage comme la grammaire approximative d’Ygrid ou de Styr, les « Har! » continuels de Tormund, les « o’ » au lieu de « of » qui semblent omniprésents dans la manière de s’exprimer des sauvageons ne se retrouvent ni chez l’une ni chez l’autre. Toutes deux semblent dotées d’une élocution exemplaire qui tranche assez distinctement avec le parler courant des sauvageons. Leurs traits et corps fins et délicats ne semble pas traduire de labeur (i.e. : elles ne portent pas les traces de travail manuel ; et de toute façon leur éducation et leur parler semble peu coller avec une telle origine). Des guerrières alors ? Des piqueuses comme Ygrid ou les femmes qui accompagnent Mance ? Non seulement c’est peu probable, mais c’est même explicitement démenti par l’auteur.

However, in my own defense, I should note that Dalla was not a « warrior woman » per se. She was from a warrior culture, yes; one that gave women the right, but not the obligation, to be fighters. Ygritte was a warrior woman, as was (most conspicuously) the fearsome Harma Dogshead. Dalla and Val were not.

(George R.R. Martin, juin 2003)

Des guérisseuses, « sorcières des bois » ? La discussion au sujet de la léprose entre Val et Jon semble démentir ce fait, Val ne semblant pas s’inclure parmi elles. Des marchandes ? Le peuple libre pratique le troc, pas le commerce. Enfin, et c’est le point le plus évident, bien qu’en âge de procréer, ni Val ni Della n’ont d’enfants (à l’exclusion de l’enfant à naître de Della et de Mance) et ne sont donc pas des « mères ». Dans une culture comme la culture sauvageonne, que peut donc faire une femme qui ne fait partie ni de la caste travailleuse, ni de la caste combattante, ni ne procréent… il n’y a que deux réponses « simples » possibles (on peut toujours trouver des réponses tordues quand on cherche bien ^^). La première possibilité est que dès avant leur rencontre avec Mance, elles aient fait, en quelque sorte partie de la caste dirigeante, et que leur titre de reine/princesse ne soit pas totalement illusoire. Della et Val pourraient ainsi être les filles d’un seigneur local et qu’elles auraient repris sa fonction après sa mort (je n’imagine pas leur père vivant dans ce contexte, il aurait sans doute eu une place d’honneur auprès de son beau-fils). En tout cas Val monte parfaitement à cheval, alors qu’au nord du Mur, les vrais chevaux sont relativement rares (en tout cas pour le péquin moyen).

Pourquoi pas ? se dit Jon. Ils sont tous convaincus qu’elle est princesse. Val avait la figure du rôle et montait comme si elle était née à cheval. Une princesse guerrière, décida-t-il.

(ADWD, Jon XI)

Elles pourraient également avoir eu une fonction religieuse. C’est assez peu corroboré par leurs paroles mais peut-être une explication possible à la tenue blanche à broche de barral sculptée que Val porte à son retour de la forêt. Dans les deux cas, cela leur donne un statut particulier, socialement plus élevé que le sauvageon lambda. Contentons-nous de cela, l’analyse ne peut pas vraiment nous mener plus loin sans spéculer un maximum dans le vide, et ce n’est pas vraiment le but. En tout cas Mance ne se trompe pas quand il affirme :

« C’est une femme sage que j’ai trouvée là. Une véritable reine. »

(ASOS, Jon X)

Les Noces blanches

« — Bien, dit le roi Stannis, car le meilleur moyen de sceller une nouvelle alliance est un mariage. J’entends unir mon sire de Winterfell à cette sauvageonne de princesse. »

(ASOS, Jon XI)

La possibilité évoquée d’un mariage entre Jon et Val est posée dès la fin d’ASOS, lorsque Stannis propose Winterfell à Jon. Jon trouve cette idée saugrenue, non seulement car on ne peut « donner Val » en mariage selon les coutumes matrimoniales du peuple libre (mais nous reviendrons là-dessus) mais également parce que les sauvageons ne suivent pas un nom, ou une lignée, mais choisissent leurs leaders. Nous avons déjà vu dans la partie précédente que l’avis de Jon sur cette question est un peu biaisé et que la vérité se situe probablement quelque part à mi-chemin des deux conceptions. Si marier Val ne permettra pas d’assurer que tous ceux qui avaient prêté allégeance à Mance se rangent derrière elle, et de facto derrière son époux, elle reste une figure connue et respectée (y compris par des chefs comme Tormund) et c’est loin d’être une mauvaise idée… Même si l’apport est minime comparé à ce qu’il aurait pu être, c’est mieux que rien.

Et ça marche dans les deux sens. Plus que faire accepter aux sauvageons l’autorité des Nordiens, il faut également faire accepter aux Nordiens la cohabitation avec les sauvageons désormais amenés à être fieffés dans le Don. Et les Nordiens, eux, considèrent bien Val comme une princesse.

Seulement voilà, l’histoire on la connaît, Jon Snow est élu lord Commandant dans la foulée et ce glorieux mariage n’aura jamais lieu… à moins que…

Petite digression (oui je sais, il y en a beaucoup) sur les coutumes matrimoniales du peuple libre. Comme chacun s’en rappelle, l’enlèvement rituel de la promise est la base des fiançailles. Il s’agit plus que probablement d’un phénomène d’évitement de la consanguinité, aller « capturer » une femme dans une tribu éloignée (voire de l’autre côté du Mur pour les plus hardis) étant synonyme de sang neuf et donc de brassage génétique nécessaire afin d’éviter que les communautés ne se sclérosent d’elles-mêmes. Cette coutume semble bien établie et être un préalable nécessaire à toute relation durable.

Sire, dit-il, captive ou pas, si vous vous figurez qu’il vous est possible de me donner Val, là, tout bonnement, je crains que vous n’ayez fort à apprendre en ce qui concerne les sauvageonnes. Quel qu’il soit, le mari de Val ferait mieux de se préparer tout de suite à l’escalade de sa tour et de bien fourbir son épée pour l’enlèvement…

(ASOS, Jon XI)

« Putains de corbacs que vous êtes. » Tout bourru qu’il était, le ton marquait une bizarre sympathie. « Ce salaud d’Echalas m’a fauché ma fille. Munda, ma petite pomme d’automne à moi. Te me l’a fauchée sous ma tente, là, quoiqu’y avait dans le coin quatre frères à elle. Toregg, il s’est même pas réveillé, c’t espèce de grand pendard,
et Torwynd…, ben, Torwynd Toutou, ça dit pas tout ce qu’y a à dire, hein ? Les plus jeunes au moins se sont battus, quand même.
— Et Munda ? s’enquit Jon.
— Elle, c’est mon propre sang, dit fièrement Tormund. Elle y a démoli la lèvre et arraché presque une oreille d’un coup de dents, et c’qu’y paraît qu’elle t’y a tellement griffé le dos qu’il peut pas mettre le manteau. Elle l’aime bien, à part ça. Et pourquoi qu’elle irait faire sa bégueule, dis ? Parce que c’est pas sans trique qu’il combat, tu sais. Jamais sans. D’où tu te figures, ho, qu’il tire ce nom qu’il a ? Har ! »
Jon ne put s’empêcher de rire. En dépit de l’heure, en dépit du lieu. Ygrid avait eu beaucoup d’affection pour Echalas Ryk. Il lui souhaitait lui-même un brin de joie avec la Munda de Tormund. Il fallait bien quand même que quelqu’un, quelque part, en trouve un, brin de joie.

(ASOS, Jon X)

Les femmes, c’est en toute saison qu’ils les enlèvent pour les emmener au-delà du Mur.
— Et quand bien même ils le feraient ? Ça me plairait toujours plus, à moi, me faire emballer par un gars costaud que me laisser livrer par mon père à une mauviette de gringalet.
— Facile à dire, mais qu’en sais-tu ? Que dirais-tu, si ton ravisseur était un type que tu détestais ?
— Faudrait qu’y soye bien vif et brave et malin pour me ravir. Et alors ça ferait que ses fils seraient pareil solides et dégourdis pareil. Pourquoi que je détesterais un type comme ça ?
— Il pourrait ne jamais se laver, puer, tiens, comme un ours.
— Alors, je te le flanquerais dans le premier ruisseau, ou j’y viderais sur la tronche tout un baquet d’eau. Et puis d’abord, les hommes, ç’a pas à sentir la fleur.
— Tu as quelque chose contre les fleurs ?
— Comme abeille, rien. Mais au lit, moi, c’est un de ces trucs-là que j’veux. » Elle fit mine de lui empoigner les chausses. Il lui attrapa le poignet au vol. « Et si ton ravisseur buvait comme un trou ? insista-t-il. S’il se montrait cruel ou brutal ? » Il resserra l’étreinte, à titre d’échantillon. « S’il était beaucoup beaucoup plus costaud que toi et se plaisait à te battre au sang ?
— J’y trancherais la gorge au moment qu’y dort. T’y connais rien, Jon Snow. »

(ASOS, Jon V)

— A-t-on prévenu Val, Votre Grâce ? s’enquit Jon. Chez le peuple libre, quand un homme désire une femme, il l’enlève et prouve de cette manière sa force, sa ruse et son courage. Le prétendant court le risque d’une féroce rossée si la famille de la femme le surprend, et de pire que cela, si elle-même ne le juge pas digne.

(ADWD, Jon XI)

Être enlevée par un homme compétent peut être considéré comme un honneur pour une femme du peuple libre, mais si jamais son ravisseur lui déplaît, la femme n’hésite pas à rendre coup pour coup, et un mari traitant mal la femme ainsi enlevée risquerait de se retrouve bien vite avec la gorge tranchée dans son sommeil d’où le fameux dicton sauvageon :

« Un homme peut avoir une femme, un homme peut avoir un poignard, mais il n’y a pas d’homme qui puisse avoir les deux à la fois »

(ASOS, Jon V)

On attend donc du prétendant qu’il enlève la femme, et celle-ci de marquer sa désapprobation (si elle a lieu d’être) ou non. Voire, comme dans le cas de Munda, marquer sa désapprobation au début pour la forme, même quand le prétendant lui convient. Au final, si après l’enlèvement les deux fiancés se conviennent, cela débouche sur un mariage.

— Ta fille…?
— Munda. » Cela ramena le sourire de Tormund. « Elle a pris c’t Échalas Ryk pour époux, tu crois ça, toi ? Il a plus de couilles que de cervelle, ce gamin, si tu veux mon avis, mais il la traite plutôt correctement. J’ lui ai dit, si jamais il lui fait du mal, j’ lui arrache la queue et j’ le fouette au sang avec ! »

(ADWD, Jon XI)

Cette coutume nous est dépeinte à de nombreuses reprises dans la saga (sept ou huit descriptions du rituel d’enlèvement) et nous pouvons nous en faire une idée assez claire… Revenons-en donc à Jon et à Val. Que fait Jon à la fin d’A Storm of Swords ?

— Ton lord Mormont avait la confiance trop facile. Il ne serait pas mort comme il est mort, autrement. Mais c’est de toi que nous parlions. Je n’ai pas oublié que c’est toi qui nous as rapporté ce fameux cor magique, et toi qui as capturé la femme et le fils de Mance Rayder.
— Della est morte. » Il en était encore désolé. « Val est sa sœur. Elle et l’enfant n’étaient pas bien difficiles à capturer, Sire.

(ASOS, Jon XII)

Jon a bel et bien enlevé Val. Il l’a capturée, elle et le fils de Della, et faite « prisonnière » alors que Stannis ravageait l’armée sauvageonne et que Mance se battait. Est-ce que ce genre de capture peut s’assimiler à un enlèvement matrimonial tel que ritualisé dans le peuple libre ? Et bien ça tombe bien, Tormund nous a donné la réponse quelques chapitres plus tôt (méthode d’écriture assez courante chez GRRM, nous donner la réponse à une question hors contexte bien avant que la question puisse être posée), en évoquant la capture d’Ygrid par Jon :

— Jamais je n’engendrerai de bâtard. »
Tormund secoua son mufle hirsute. « Quels idiots vous faites, vous, agenouillés. Pourquoi t’as enlevé la fille, si t’en veux pas ?
— Enlevé ? Je ne l’ai…
— Si fait, coupa Tormund. T’as tué les deux qu’elle était avec avant de l’entraîner de force, ou bien t’appelles ça comment ?
— Je l’ai faite prisonnière.
— Tu l’as obligée à se rendre à toi.
— Oui, mais…

(ASOS, Jon II)

Les captures respectives d’Ygrid et de Val sont suffisamment semblables pour que l’on  puisse conclure que, oui, la capture de Val par Jon peut s’assimiler à un enlèvement matrimonial tel que le veut la coutume du peuple libre. Voilà ce pauvre Jon fiancé. À nouveau. Et toujours sans l’avoir percuté.

Quelle est la réaction de Val ?

Malgré tout, la princesse sauvageonne n’était guère aimée de ses geôliers. Elle les traitait tous avec dédain d’« agenouillés » et avait tenté de s’évader à trois reprises. Lorsqu’un homme d’armes s’était laissé aller à la négligence en sa présence, elle avait vivement arraché le poignard du garde à son fourreau pour l’en frapper au cou. Un pouce de plus sur la gauche, et il aurait bien risqué périr.
Seule, belle et dangereuse, réfléchit Jon, et j’aurais pu l’avoir à moi. Elle, ainsi que Winterfell et le nom du seigneur mon père. Mais il avait opté plutôt pour un manteau noir et un mur de glace. Opté plutôt pour l’honneur. Une sorte d’honneur, faite pour les bâtards.

(ADWD, Jon III)

Et bien Val réagit comme toute femme du peuple libre mécontente de son enlèvement, avec un poignard et des tentatives d’évasion. On peut diviser le comportement de Val à Châteaunoir en trois phases bien distinctes. Depuis sa capture jusqu’au bûcher de Mance, Val est une captive rétive qui tente de s’évader et ne parle que pour implorer la survie de Mance (Jon I à Jon III). Au bûcher, elle se montre impassible, de même lorsque les chefs sauvageons présents (dont Mance/Clinquefrac) prêtent allégeance à Stannis, mais après ne semble plus tenter de s’évader. Il est probable que Val ait été mise au courant de la substitution de Mance, ce qui explique sa docilité ainsi que sa présence stoïque lors du bûcher.

Après le bûcher et jusqu’à son départ pour la forêt hantée, elle est docile, calme, réservée, en retrait. Elle accompagne Jon dans ses déplacements, notamment à la Mole où elle prononce la fameuse phrase que j’ai utilisé en introduction et noue une relation de confiance avec lui jusqu’à ce qu’il lui confie la mission d’aller chercher Tormund et le reste du peuple libre (Jon IV à Jon VIII). Lorsque Jon laisse Val aller, lui prouvant ainsi sa confiance en elle et en son retour, ses réactions à ce moment sont éloquentes : elle l’embrasse sur la joue.

— Il écoutera peut-être pas vos paroles, mais il les entendra. » Val l’embrassa avec légèreté sur la joue. « Vous avez mes remerciements, lord Snow. Pour le cheval borgne, la morue salée, l’air libre. Pour l’espoir. » Leurs souffles se mêlèrent, une brume blanche dans l’air.

(ADWD, Jon VIII)

Puis lui pose une et une seule question :

« Avant que je parte, une question. Avez-vous tué Jarl, messire ?
— C’est le Mur qui a tué Jarl.
— Je l’ai entendu dire. Mais je me devais d’être sûre.
— Vous avez ma parole. Je ne l’ai pas tué. »

(ADWD, Jon VIII)

Au-delà du fait qu’elle l’appelle « messire » plutôt que de le traiter d’agenouillé, ce qui marque un changement d’attitude plus que relatif, la nature même de la question est sans équivoque. Et le fait que Val « l’ait entendu dire », sous-entendu qu’elle s’est déjà renseigné à ce sujet l’est encore plus. Val s’enquiert de savoir si Jon a tué ou non son ancien prétendant de sa main, un acte qui semble important. Pour ravir une femme déjà engagée, faut-il d’abord éliminer le prétendant précédent ? Ou l’inverse ? En tout cas la réponse de Jon semble pleinement satisfaire Val qui se montre alors espiègle. Voici la citation en entier :

— Il écoutera peut-être pas vos paroles, mais il les entendra. »
Val l’embrassa avec légèreté sur la joue. « Vous avez mes remerciements, lord Snow. Pour le cheval borgne, la morue salée, l’air libre. Pour l’espoir. »
Leurs souffles se mêlèrent, une brume blanche dans l’air. Jon Snow se recula et déclara : « Les seuls remerciements que j’attends sont…
—… Tormund Fléau-d’Ogres. Oui-da. » Val remonta la cagoule de sa peau d’ours. La fourrure brune était considérablement salée de gris. « Avant que je parte, une question. Avez-vous tué Jarl, messire ?
— C’est le Mur qui a tué Jarl.
— Je l’ai entendu dire. Mais je me devais d’être sûre.
— Vous avez ma parole. Je ne l’ai pas tué. » Mais j’aurais pu, si les choses avaient tourné autrement.
« Eh bien, adieu, donc », dit-elle, presque espiègle.

(ADWD, Jon VIII)

Par sa réponse, Jon montre à Val qu’il n’a absolument pas compris ce qu’avait impliqué sa capture, alors même qu’il avait vécu la même chose avec Ygrid.

T’y connais rien, Jon Snow, lui répétait Ygrid, mais il avait appris

(ADWD, Jon II)

Ben visiblement, il n’a pas appris tant que ça…

De là, l’attitude de Val passe de réservée à joviale et espiègle, en particulier vis-à-vis de Jon. Leurs échanges suivants ne manquent pas de piquant depuis cet « adieu ». D’ailleurs, dès leurs retrouvailles, avec Tormund en prime, c’est le premier sujet qui est abordé :

Puis Fantôme émergea d’entre deux arbres, Val à ses côtés.
Ils semblent faits l’un pour l’autre. Val était tout de blanc vêtue ; des culottes de laine blanche enfoncées dans de hautes bottes d’un cuir teint en blanc, une cape en peau d’ours blanc, agrafée à l’épaule par un visage en barral sculpté, une tunique blanche avec des attaches en os. Son souffle aussi était blanc… mais elle avait les yeux bleus, une longue tresse couleur de miel sombre et des pommettes rougies par le froid. Voilà bien longtemps que Jon n’avait pas vu si charmant spectacle.
« Est-ce que vous cherchiez à me voler mon loup ? lui demanda-t-il.
— Et pourquoi non ? Si chaque femme avait un loup géant, les hommes seraient bien plus aimables. Même les corbacs.
— Har ! s’esclaffa Tormund Fléau-d’Ogres. Fais pas assaut de mots avec celle-là, lord Snow, elle est trop fine mouche pour des gens comme toi et moi. Vole-la vite, ça vaut mieux, avant que Toregg se réveille et qu’il s’en empare le premier. »

(ADWD, Jon XI)

La remarque de Tormund pourrait paraître anodine si ce n’était pas lui qui, justement, avait fait remarqué à Jon qu’en capturant Ygrid, il l’avait enlevée… À moins que Tormund cherche à avoir confirmation de ce que Val a su en demandant pour Jarl, à savoir que Jon lui-même n’en était pas conscient. Et l’appel tout espiègle de Val n’en est que plus révélateur.

« Toregg a la voie libre, annonça-t-il. J’ai prononcé des vœux.
— C’est pas ça qui va la déranger. Pas vrai, ma fille ? »
Val tapota le long couteau en os sur sa hanche. « Lord Corbac est le bienvenu s’il veut se glisser une nuit dans mon lit, s’il l’ose. Une fois chaponné, il éprouvera bien plus d’aisance à respecter ses voeux.
— Har ! s’esclaffa de nouveau Tormund. T’entends ça, Toregg ? Garde tes distances, avec celle-là ! J’ai déjà une fille, j’en ai pas b’soin d’ deux. » Secouant la tête, le chef sauvageon replongea sous sa tente.

(ADWD, Jon XI)

Si ça c’est pas de l’invitation ^^.
Le reste de leurs échanges n’est plus que jeu et espièglerie, principalement qualifié par l’air espiègle et le sourire mutin de Val :

« Puis-je rire en m’agenouillant ?
— Absolument pas. Ce n’est pas un jeu. Un fleuve de sang sépare nos deux peuples, ancien, rouge et profond. Stannis Baratheon est une des rares personnes qui soient disposées à admettre les sauvageons dans le royaume. J’ai besoin que sa reine soutienne ce que j’ai fait. »
Le sourire mutin de Val mourut. « Vous avez ma parole, lord Snow. Je serai pour votre reine une princesse sauvageonne convenable. »

(ADWD, Jon XI)

Elle parvient même, ni vu ni connu, à lui rappeler d’un ton taquin qu’elle est sa captive. Sa captive à lui, et non celle du roi…

— Le corbac ordonne, la captive se doit d’obéir. » Elle parlait sur un ton espiègle.

(ADWD, Jon XI)

Val joue du fait que Jon n’a pas compris qu’en l’ayant capturé, puis en s’étant affiché à ses côtés de nombreuses fois depuis le départ de Stannis (à la Mole, puis à Châteaunoir), il l’avait, à son insu, affichée comme sienne. Et quand elle lui parle sérieusement, c’est cette fois pour lui proposer son aide et son assistance :

« Comment les choses se sont-elles passées avec Tormund ? demanda Val.
— Posez-moi la question dans un an. Le plus dur m’attend encore. La partie où je dois convaincre les miens de s’attabler au repas que je leur ai préparé. Aucun d’entre eux ne va en apprécier le goût, je le crains.
— Laissez-moi vous aider.
— Vous l’avez fait. Vous m’avez ramené Tormund.
— Je peux accomplir davantage. »

(ADWD, Jon XI)

Le revirement est total, et pas sans rappeler l’attitude de Munda vis-à-vis de Ryk… Un autre point important semble être dans la tenue portée par Val :

Val était tout de blanc vêtue ; des culottes de laine blanche enfoncées dans de hautes bottes d’un cuir teint en blanc, une cape en peau d’ours blanc, agrafée à l’épaule par un visage en barral sculpté, une tunique blanche avec des attaches en os.
[…]
Aurais-je dû revêtir de la maille, plutôt que de la laine et des fourrures ? Ces vêtements m’ont été donnés par Della, je préférerais ne pas les tacher de sang. (ADWD, Jon XI)

Val, "princesse sauvageonne" dans sa tenue blanche (ADWD) ; crédits : VilePero.

Val, « princesse sauvageonne » dans sa tenue blanche (ADWD) ; crédits : VilePero.

Cet accoutrement est remarquable à plusieurs égards. Le blanc est une couleur assez rare chez les sauvageons où le brun est la couleur dominante, et l’agrafe en visage de barral sculpté revêt une symbolique religieuse. De plus le don par Della semble étrange. La tente de Mance, et les possessions de Della ont été saisies par Stannis. Et quand bien même ces tenues lui auraient été restituées, Val ne portait pas ces vêtements-là lors de son départ pour chercher Tormund. Soit c’est un mensonge, soit ces vêtements étaient ailleurs (chez elles ? là d’où elles viennent ?) et Val en a profité pour aller les chercher. En ce cas ils sont importants. Le blanc est une couleur traditionnellement associée au mariage, et la figure du barral de l’agrafe revêt clairement une symbolique religieuse. Cette tenue est-elle une « robe de mariée » ? Celle que portait Della lors de son mariage avec Mance ? C’est une possibilité non négligeable. Et quand bien même ce n’est pas le cas, toute la symbolique de la mariée y est.

Le fait que Val reparaisse à Châteaunoir le jour même du mariage entre Sigorn et Alys Karstark n’en est que symboliquement plus marquant. Alys est une Stark, sans en être une et est décrite comme ressemblant à Arya, qui elle-même est décrite comme ressemblant à Jon ; Sigorn est un jeune chef sauvageon d’abord rétif après sa capture (il refuse de se joindre à Stannis lorsque Jon vient rallier les sauvageons réfugiés à la Mole) et qui est finalement le premier à s’intégrer dans le tissu féodal ouestrien en épousant Alys en fondant la « maison Thenn », première maison sauvageonne du Nord, qui sera bientôt suivie par la maison Barberouge fondée par Gerrick Sangderoi.

Blason de la nouvelle maison Thenn (ADWD) ; crédits : Evrach (la Garde de Nuit).

Blason de la nouvelle maison Thenn (ADWD) ; crédits : Evrach (la Garde de Nuit).

Petite digression sur ces deux maisons : elles sont une preuve supplémentaire que l’intégration du peuple libre au système classique féodal considérée comme inimaginable par Jon est loin d’être une chimère si inaccessible. Certes, aussi bien les Thenn que Sangderoi étaient les plus disposés à cette intégration, les premiers parce qu’ils ont un fonctionnement particulier au sein des sauvageons et beaucoup plus dictatorial, l’idéal de liberté des « sauvageons du sud » étant moins ancré en eux, les seconds par intérêt de pouvoir capitaliser sur un patronyme prestigieux, mais c’est tout de même révélateur d’une potentialité difficile à passer sous silence. Sigorn va même jusqu’à adopter l’héraldique ouestrienne et prend pour blason un disque de cuivre mixé avec le soleil Karstark.

À noter également que, couronné par Selyse (sic) et lord Florent qui sont de vrais as de la politique (re-sic) en l’absence de Stannis, Gerrick Sangderoi ne reprend pas le titre de « roi d’au-delà du Mur ». Il se fait intituler « roi des sauvageons ».

— À l’instant, Votre Grâce. » Ser Axell franchit une porte et revint un instant plus tard avec Gerrick Sangderoi. « Gerrick de la maison Barberouge, annonça-t-il. Roi des sauvageons. »

(ADWD, Jon XIII)

C’est logique, d’une certaine manière, puisqu’ils ne sont plus au-delà du Mur, mais le fait de ne pas reprendre le titre de Mance, de ne pas s’inscrire dans sa continuité, dans sa succession, c’est très significatif au niveau symbolique. GRRM aurait très bien pu faire en sorte que le titre reste inchangé, mais il a préféré faire en sorte que Gerrick ne soit pas le successeur de Mance au titre. C’est un point intéressant.

Enfin, dernier point concernant Val et la légitimité de son potentiel époux : l’évocation même de la possibilité par Jon, mais comme d’habitude, toujours plus rapide à comprendre quand ça concerne les autres plutôt que lui-même.

Où puis-je trouver Toregg ?
— Avec le petit monstre, probablement. Il s’est entiché d’une des nourrices, à ce que je me suis laissé dire. »
Il s’est entiché de Val. Elle avait une sœur reine, pourquoi pas elle aussi ? Tormund avait autrefois songé à se proclamer roi d’au-delà du Mur, avant que Mance ne l’emporte sur lui. Toregg le Grand caressait peut-être le même rêve. Plutôt lui que Gerrick Sangderoi.

(ADWD, Jon XIII)

On pourrait discuter longuement des absences et présences de chacun dans ces chapitres, et les théories du complot sur les allers-retours des uns et des autres, les messages transmis par Toregg, le rôle de Cuirs… etc. ne manquent pas, mais ça mériterait un (voire plusieurs) sujets à part entière, alors contentons-nous d’acter que rien ne montre que Toregg se soit entiché que Val (ou Val de Toregg) mais la citation montre bien que malgré tout ce qu’il peut penser, imaginer Val en figure de reine s’impose assez naturellement au point d’être sa première pensée. Jon ne pense pas que Toregg est tombé amoureux de Val, il pense immédiatement en entendant la possibilité d’une relation en Toregg et Val que Toregg ambitionne le titre de roi d’au-delà du Mur et qu’un mariage avec Val fait partie intégrante et naturelle des étapes pour y accéder…

Laissons-là Val et les quelques digressions. Certes, une union symboliquement suggérée avec Val apporte à Jon une certaine forme de légitimité (toujours au plan symbolique hein ^^ des vœux, tout ça tout ça…) et surtout accroît le parallèle avec Jarl mentionné plus tôt, Jarl qui était introduit de manière imagée comme l’héritier présomptif de Mance… Reste qu’on ne devient pas roi d’au-delà du Mur uniquement avec des liens du sang, ça c’est un constat et un fait qu’on a déjà vu dans la première partie, et que nous allons conclure dans la dernière.

Génuflexions et serments

Comment devient-on roi d’au-delà du Mur ? Nous y avons répondu dans la première partie, en vainquant les autres prétendants et en se faisant accepter par eux (ou en les tuant). Au-delà de ça, comment Mance, spécifiquement, est devenu roi d’au-delà du Mur ? En leur promettant de leur faire passer le Mur pour se mettre à l’abri des incursions des Autres. Revenons à Mance quelques minutes, et à la fameuse scène de la tente où Jon le rencontre pour la première fois.

Lors de cette scène, Jon rencontre un roi, entouré de trois de ses fidèles compagnons (Styr, Tormund et Jarl), d’une femme enceinte, et d’une autre femme, proche d’elle. Ce roi est décrit comme un ménestrel plus qu’un guerrier, jouant sur les cordes d’un luth et arborant pour couleurs une cape noire avec un motif de soie rouge. L’image est très évocatrice. Le parallèle thématique entre Mance et Rhaegar est très complet. Tous deux se sentent rois/prince par nécessité et devoir, tous deux préfèrent la musique à la guerre et sont dépeints comme en jouant. Mance s’inspire fortement de Bael le Barde, au point de choisir Abel comme pseudonyme ; Bael le Barde qui est connu pour avoir enlevé une demoiselle Stark dans une histoire impliquant des roses d’hiver…

— D’accord. » Mance Rayder invita d’un geste Jon à se rapprocher. « Si tu souhaites te joindre à nous, autant que tu nous connaisses. Celui que tu as pris pour moi est Styr, magnar de Thenn. Magnar signifie “seigneur”, dans la langue ancienne. » L’essorillé fixa Jon froidement pendant que Mance se tournait vers la barbe blanche. « Notre féroce mangeur de poulet est mon loyal Tormund. La personne… »
Tormund se leva d’un bond. « Minute. Tu as donné son titre à Styr, donne-moi les miens. »
Mance Rayder éclata de rire. « Sois exaucé. Jon Snow, devant toi se tient Tormund Fléau-d’Ogres Haut-Disert, Cor-Souffleur et Brise-Glace. Sans compter Tormund Poing-la-Foudre, Époux-d’Ours, sire Hydromel de Cramoisi, Parle-aux-Dieux, Père Hospitalier.
— Voilà qui me ressemble davantage, dit Tormund. Bienvenue, Jon Snow. Il se trouve que j’ai un gros faible pour les zomans – sinon pour les Stark…
— L’excellente personne qui s’occupe du brasero, poursuivit Mance Rayder, est Della. » Celle-ci sourit d’un air intimidé. « Traite-la en reine, elle porte mon enfant. » Il se tourna vers les deux derniers. « Cette belle est sa sœur, Val. En compagnie du jeune Jarl, son dernier toutou.
— Je ne suis le toutou d’aucun homme ! protesta Jarl d’un ton farouche avec un regard noir.
— Ni Val un homme, grommela Tormund dans sa barbe. T’aurais quand même dû finir par t’en apercevoir, mon gars.
— Voilà pour ce qui est de nous, Jon Snow, conclut Mance Rayder. Le roi d’au-delà du Mur et sa cour, tels quels.

(ASOS, Jon I)

Et bien entendu l’accouchement de Della se solde par la mort de la mère alors que le père se fait battre par un prétendant Baratheon. C’est une vision en miroir de la naissance de Jon à tour de la Joie se soldant par la mort de Lyanna avec un bébé dont l’identité est ensuite masquée pour échapper à la mort de la main du roi Baratheon en question… Bref, tout colle, tout est cyclique. Cela étant, si Mance est, de facto, le père symbolique de Jon, alors Jon est bien symboliquement l’héritier de Mance, Mance qui le prend sous son aile. Et Jon prend effectivement la place de Jarl comme fiancé de Val comme dans la poursuite des œuvres de Mance.

« Je l’ai envoyée à la rencontre de Tormund Fléau-d’Ogres pour lui apporter ma proposition.
— Si ce n’est pas indiscret, quelle est cette offre ?
— La même que j’ai faite à La Mole. De la nourriture, un abri et la paix, s’il veut joindre ses forces aux nôtres, combattre notre ennemi commun, nous aider à tenir le Mur. »
Bowen Marsh ne parut pas surpris. « Vous avez l’intention de le laisser passer. » Sa voix suggérait qu’il le savait depuis le début. « De lui ouvrir les portes, à lui et à ses fidèles. Par centaines. Par milliers. »

(ADWD, Jon VIII)

Mu par sa double allégeance, à la Garde de Nuit, et aux « Royaumes humains » de son serment qui incluent selon lui les sauvageons, mais aussi par la realpolitik de préférer voir le peuple libre renforcer ce côté-ci du Mur plutôt que l’autre pendant la lutte contre « l’ennemi commun », Jon, au final, s’inscrit dans la totale continuité de la politique menée par Mance Rayder. J’irais même plus loin, par sa gestion des sauvageons, Jon se révèle un roi d’au-delà du Mur bien plus efficace que Mance (qui aurait bien entendu réussi s’il ne s’était pas pris un Stannis sur le coin de la figure).

Val vint se ranger à sa hauteur. « Alors… Je vous ai ramené Tormund, comme je l’avais dit. Et maintenant ? Il faut que je regagne mon ancienne cellule ?
— Votre ancienne cellule est occupée, désormais. La reine Selyse s’est appropriée la tour du roi. Vous souvient-il de la tour d’Hardin ?
— Celle qui semble prête à s’écrouler ?
— Elle a cet aspect depuis cent ans. Je vous ai fait préparer le dernier étage, madame. Vous y aurez plus d’espace que dans la tour du Roi, même si ce ne sera pas aussi confortable. Personne ne l’a jamais appelée le palais d’Hardin.
— Je placerai toujours la liberté avant le confort.
— Vous aurez toute liberté d’aller et de venir dans l’enceinte du château, mais je regrette de dire que vous devez demeurer captive. Je peux toutefois vous promettre que vous ne serez pas importunée par les visiteurs indésirables. Ce sont mes propres hommes qui gardent la tour d’Hardin, et non ceux de la reine. Et Wun Wun dort dans le hall d’entrée.
— Un géant pour protecteur ? Même Della n’aurait pu se vanter d’autant. »

Cette citation (que j’avais zappée la première fois, merci Riusma ^^) en rajoute une couche. Outre le fait que Val y rappelle une fois encore qu’elle est la captive de Jon (et non de Stannis comme elle l’est formellement) et que Jon accentue ce constat en mettant ses propres hommes afin de la garder (elle est sous sa garde, et non sous celle de Stannis), elle précise surtout que Della n’aurait pu se vanter d’avoir un géant pour protecteur, Val établit clairement le parallèle entre Jon roi et Mance roi, Jon surclassant ici encore Mance en offrant à sa « reine » ce que Mance n’a pu fournir à la sienne. L’allusion est double.

La conclusion de cette reconnaissance royale de Jon, outre quelques coups de poignards de la part de son propre camp, est assez parlante en elle-même :

Au sein du flot de guerriers se trouvaient les pères de bien des otages de Jon. Certains le regardaient au passage avec des yeux froids et noirs, leurs doigts jouant avec la poignée de leur épée. D’autres lui souriaient comme une famille perdue depuis longtemps, bien que certains de ces sourires affectassent Jon Snow plus que n’importe quel regard mauvais. Aucun ne plia le genou, mais beaucoup lui prêtèrent serment. « Ce qu’a juré Tormund, je le jure », déclara Brogg, un homme taciturne aux cheveux noirs. Soren Fend-l’Écu inclina la tête d’un pouce et gronda : « La hache de Soren est à vous, Jon Snow, si jamais vous en avez le besoin. » Gerrick Sangderoi avec sa barbe rousse amena trois filles. « Elles f’ront d’excellentes épouses et donneront à leurs maris d’ vigoureux fils de sang royal, fanfaronna-t-il. Comme leur père, elles descendent de Raymun Barberouge, qu’a été roi d’au-delà du Mur. »

(ADWD, Jon XII)

Howd l’Errant prononça son serment sur son épée, une pièce de fer piquetée et ébréchée comme Jon n’en avait jamais vu de pareille. Devyn Écorchephoque lui offrit un couvre-chef en peau de phoque, Harle le Veneur un collier de griffes d’ours. Morna la guerrière sorcière retira son masque de barral juste le temps de baiser sa main gantée et de jurer d’être son homme lige, ou sa femme lige, comme il le préférerait. Et ainsi de suite, encore et encore.

(ADWD, Jon XII)

Okay, petit point sur cette histoire d’agenouillement. Les sauvageons ne s’agenouillent pas. C’est dit et répété à de nombreuses reprises. Ils traitent même les habitants des Sept Couronnes « d’agenouillés ».

« Le peuple libre ne s’agenouille pas », lui exposa Val.

(ADWD, Jon XI)

La reine m’a tant et plus vanté votre beauté.
— Voilà qui est singulier, car elle ne m’a jamais vue. » Val tapota ser Patrek sur la tête. « Allons, debout maintenant, ser agenouillé. Debout, debout… » Elle donnait l’impression de parler à un chien.

(ADWD, Jon XI)

Pourtant on voit des sauvageons ployer le genou tout au long d’ADWD ; y compris Val elle-même lors de son entretien avec Selyse ; y compris Mance Rayder lui-même sous les traits de Clinquefrac !

Lorsque Vère entra, elle tomba aussitôt à genoux. Jon contourna la table et vint la relever. « Tu n’as pas besoin de t’agenouiller devant moi. C’est juste pour les rois. »

(ADWD, Jon II)

Sigorn fut le premier à s’agenouiller devant le roi. Le nouveau Magnar de Thenn était une réplique plus jeune et plus courtaude de son père – mince, dégarni, portant grèves de bronze et chemise de cuir cousue d’écailles de bronze. Puis vint Clinquefrac, dans une bruyante armure d’os et de cuir bouilli, avec pour casque un crâne de géant. Sous les os se terrait une créature ravagée et piteuse avec ses dents brunes et fendues et ses yeux aux blancs teintés de jaune. Un homme petit, malveillant et sournois, aussi borné que cruel. Jon ne croyait pas un instant qu’il resterait loyal. Il se demanda ce que ressentait Val en le voyant s’agenouiller, pardonné.
Suivirent des dirigeants de moindre importance. Deux chefs de clan des Pieds Cornés, dont les pieds étaient noirs et durs. Une vieille sage, révérée par les peuples de la Laiteuse. Un gamin de douze ans, maigre, aux yeux sombres, le fils d’Alfyn Freux-buteur. Halleck, frère d’Harma la Truffe, avec les cochons de sa soeur. Chacun mit un genou en terre devant le roi.

(ADWD, Jon III)

Il n’y avait aucune trace de lady Mélisandre. De cela au moins, Jon fut reconnaissant. Tôt ou tard, il devrait affronter la prêtresse rouge, mais il préférait que ce ne fût pas en présence de la reine. « Votre Grâce. » Il posa un genou en terre. Val l’imita.

(ADWD, Jon XI)

Okay, on nous a donc menti ! Les sauvageons s’agenouillent ! Trahison !

Ou alors il faut comprendre la phrase d’une autre façon. Dire que « le peuple libre ne s’agenouille pas » ne signifie pas qu’ils préfèrent la mort à la génuflexion, mais plutôt que la sincérité de l’agenouillement leur est inconnue. Le peuple libre peut mettre un genou à terre devant Stannis, cela n’a pour eux aucune valeur, et certainement pas celle de la soumission ; et c’est comme ça qu’il faut entendre la locution. Le peuple libre ne se soumet pas quand il s’agenouille, et ployer le genou ne signifie aucunement pour eux qu’ils vont respecter celui en face duquel ils se sont agenouillés, ou reconnaître son autorité.

En revanche, les serments… ça c’est autre chose.

— Non, dit Jon. Et si l’on vous avait découvert… capturé…
— Ton père m’aurait tranché la tête. » Il haussa les épaules. « Encore qu’après avoir mangé à sa table, les lois de l’hospitalité m’auraient servi d’égide. Elles sont aussi anciennes que les Premiers Hommes et aussi sacrées qu’un arbre-cœur. » Il désigna d’un geste la table qui les séparait, le pain rompu, les os de volaille. « Ici, tu es l’hôte, et tu n’as rien à redouter de moi… cette nuit du moins.

(ASOS, Jon I)

— Le sang sauvageon est le sang des Premiers Hommes, et le même sang qui coule dans les veines Stark.

(ASOS, Jon I)

— Ce sont des sauvages sans dieux, affirma le septon Cellador. Même dans le Sud, la fourberie des sauvageons est réputée. »
Cuirs croisa les bras. « La bataille, là, en bas ? J’étais de l’autre côté, vous vous souvenez ? À présent, je porte le noir comme vous, et j’apprends à vos gamins à tuer. Y en a qui pourraient me traiter de tourne-casaque. Ça se peut… mais je suis pas plus sauvage que vous autres, les corbacs ! On a des dieux, nous aussi. Les mêmes que ceux qu’on respecte à Winterfell.
— Les dieux du Nord, et avant même qu’on ait élevé ce Mur, compléta Jon. Voilà sur quels dieux Tormund a juré. Il tiendra parole. Je le connais, comme je connaissais Mance Rayder.

(ADWD, Jon XI)

Les sauvageons descendent des Premiers Hommes, leur sang est le même que celui des Stark, leurs dieux également, et le serment prêté comme les droits de l’hôte sont des choses sacrées. Attention, je ne dis pas qu’aucun sauvageon n’a jamais trahi de serment, juste que contrairement à l’agenouillement ou à l’hommage féodal, le serment, et à plus forte raison le serment prêté devant les dieux, est quelque chose qui compte, qui a de la valeur. Reprenons nos citations en contexte. Jon, poursuivant la politique de Mance Rayder, a fait passer le peuple libre au sud du Mur ; pour ce faire il a exigé un otage de chaque famille et pris tous leurs biens matériels (sauf les armes), et que font ces sauvageons ? Ils lui crachent à la figure ? Ils passent humiliés en baissant la tête ?

Au sein du flot de guerriers se trouvaient les pères de bien des otages de Jon. Certains le regardaient au passage avec des yeux froids et noirs, leurs doigts jouant avec la poignée de leur épée. D’autres lui souriaient comme une famille perdue depuis longtemps, bien que certains de ces sourires affectassent Jon Snow plus que n’importe quel regard mauvais. Aucun ne plia le genou, mais beaucoup lui prêtèrent serment. « Ce qu’a juré Tormund, je le jure », déclara Brogg, un homme taciturne aux cheveux noirs. Soren Fend-l’Écu inclina la tête d’un pouce et gronda : « La hache de Soren est à vous, Jon Snow, si jamais vous en avez le besoin. » Gerrick Sangderoi avec sa barbe rousse amena trois filles. « Elles f’ront d’excellentes épouses et donneront à leurs maris d’ vigoureux fils de sang royal, fanfaronna-t-il. Comme leur père, elles descendent de Raymun Barberouge, qu’a été roi d’au-delà du Mur. »

(ADWD, Jon XII)

Howd l’Errant prononça son serment sur son épée, une pièce de fer piquetée et ébréchée comme Jon n’en avait jamais vu de pareille. Devyn Écorchephoque lui offrit un couvre-chef en peau de phoque, Harle le Veneur un collier de griffes d’ours. Morna la guerrière sorcière retira son masque de barral juste le temps de baiser sa main gantée et de jurer d’être son homme lige, ou sa femme lige, comme il le préférerait. Et ainsi de suite, encore et encore.

(ADWD, Jon XII)

Face à Stannis, certains ployèrent le genou, mais aucun ne prêta serment. Face à Jon aucun ne ploie le genou, mais ils prêtent serment. Serment de le suivre, de lui vouer son épée, d’être son homme lige… Ce n’est pas un serment fait à la Garde de Nuit, c’est un serment fait à un homme. Et un serment qui sera suivi de faits :

« Mais je découvre à présent que je ne puis aller à Durlieu. La patrouille sera conduite par Tormund Fléau-d’Ogres, que vous connaissez tous. Je lui ai promis autant d’hommes qu’il en exigera.
— Et tu s’ras où, l’ corbac ? tonna Borroq. Caché ici, à Châteaunoir avec ton chien blanc ?
— Non. Je pars vers le sud. » Alors, Jon leur lut la lettre qu’avait écrite Ramsay Snow.
La salle aux Écus explosa. Tous les hommes commencèrent à crier en même temps. Ils se levèrent d’un bond, secouant le poing. Les limites du pouvoir d’apaisement d’un banc confortable. On brandissait des épées, on entrechoquait haches et boucliers. Jon jeta un regard vers Tormund. Le Fléau-d’Ogres sonna de sa trompe une nouvelle fois, deux fois plus longtemps et deux fois plus fort que la première fois.
« La Garde de Nuit ne prend aucune part aux guerres des Sept Couronnes », leur rappela Jon quand un simulacre de calme fut rétabli. « Il ne nous appartient pas de nous opposer au Bâtard de Bolton, de venger Stannis Baratheon, de défendre sa veuve et sa fille. Cette créature qui taille des capes dans des peaux de femmes a juré de m’arracher le cœur, et j’ai l’intention de lui faire répondre de ces paroles… mais je ne demanderai pas à mes frères de rompre leurs vœux. » La Garde de Nuit partira pour Durlieu. Je chevauche seul vers Winterfell, à moins… » Jon s’interrompit. « … y a-t-il ici un homme qui viendra se tenir auprès de moi ? »
Le rugissement fut tout ce qu’il aurait pu espérer, un tumulte si sonore que deux anciennes rondaches se décrochèrent des murs. Soren Fend-l’Écu était debout, ainsi que l’Errant. Toregg le Grand, Brogg, Harle le Veneur autant que Harle Beauminois, Ygon Père-Ancien, Doss l’aveugle, et même le grand Phoque.
J’ai mes épées, se dit Jon Snow, et nous venons te chercher, Bâtard.

(ADWD, Jon XIII)

À ce moment précis ils sont tous prêts à le suivre dans une guerre qui n’est pas la leur pour honorer leur parole. Qui suit-on ainsi avec un enthousiasme à s’en faire décrocher les rondaches ? Celui qui vous a pris tous vos biens ? L’ennemi plus faible et dix fois moins nombreux que vous qui a pris vos enfants en otage ? Non. Ils suivent une figure d’autorité qui a la force, le charisme, qui les a protégé, qui les a fait passer le Mur, qui est symboliquement uni avec leur princesse. Ils suivent un roi. Un roi qui a absolument tout d’un roi d’au-delà du Mur… tout sauf le titre. Et la couronne. Mais ça tombe bien, les rois-d’au-delà du Mur ne portent pas de couronne.

Tu peux leur donner des terres et de la miséricorde, mais le peuple libre choisit ses propres rois, et ils avaient choisi Mance, pas toi.

(ADWD, Jon III)

Visiblement, ils ont fait leur choix. À nouveau.

Conclusion

Bien entendu je ne suis pas en train de dire que Jon est effectivement roi d’au-delà du Mur (encore que cela puisse porter à discussion) ou qu’il va effectivement épouser Val, de la même façon que Jon n’est pas effectivement roi du Nord, ni effectivement roi des Sept Couronnes, mais que symboliquement, George R.R. Martin fait tout pour nous le présenter comme tel si on se donne un peu la peine d’aller au-delà du texte et que cette triple allusion à la royauté de Jon est loin d’être anodine. Voilà, j’espère que ce petit voyage vous a plu et permis de nourrir vos propres réflexions sur la saga et toutes ses richesses.

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