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De la parenté de Jon Snow

La Tour de la Joie (illustration : Henning Ludvigsen ; montage : Evrach, La Garde de Nuit)

Dans le cadre de la re-publication des « théories, analyses et décryptages » de l’ancien forum, voici aujourd’hui l’essai sur l’ascendance de Jon Snow : « De la parenté de Jon Snow ». Il s’agit d’une des théories les plus régulièrement demandées, et c’est pourquoi elle ressort assez rapidement.

Beaucoup (si ce n’est tous ?) connaissent la fameuse R+L=J, d’autant plus qu’elle a été confirmée dans le canon de la série avec les saisons 6 et 7. Mais, si la série reprend certains indices du livre (comme le tournoi de Harrenhal par exemple), elle en évacue beaucoup d’autres (notamment les points de chronologie et les éléments symboliques). Dans les livres, si la théorie n’a en revanche pas été confirmée (et attention ici à bien différencier série et livres : ce n’est pas parce qu’elle est explicite dans la série qu’elle sera un jour confirmée dans la saga littéraire), elle est en revanche très solide, et s’appuie sur des éléments à la fois factuels et symboliques.

Si les arguments ont été développés au cours des années par plusieurs membres du forum, le travail de compilation, de rédaction et de publication a été fait par Evrach.
Illustration de tête : Henning Ludvigsen ; montage : Evrach, la Garde de Nuit.

Bien sûr, cette théorie contient des spoilers majeurs de l’ensemble de la saga littéraire, vous voilà prévenus 🙂
Bonne lecture !

« Ne me questionnez jamais sur Jon, trancha-t-il, glacial. Il est de mon sang, voilà qui doit vous suffire.»

(AGOT, Catelyn II ; lord Eddard Stark à sa femme lady Catelyn)

Ah, la fameuse question qui anime les foules depuis près de vingt ans ! Qui donc sont les vrais parents de Jon Snow. Aucun sujet concernant le Trône de Fer n’a fait couler autant d’encre au fil des ans et, si la théorie est connue de tous par son équation réductrice R+L=J, les détails et les arguments exacts sont parfois flous ou peu connus dans la tête des gens qui l’ont découverte a posteriori. Reprenons donc depuis le début.

Jon Snow nous est d’emblée présenté comme le fils bâtard de lord Eddard Stark et d’une mère inconnue. Or cette version, ou plutôt ces versions, puisque plusieurs nous sont présentées successivement, sont toutes difficiles à concilier avec les faits connus. Cela étant, la question de savoir si Eddard était réellement le père de Jon s’est vite posée, et une réponse a émergé

Les versions proposées aux lecteurs

Trois versions de l’histoire et donc deux mères successives sont proposées au lecteur au fil de l’avancement dans les romans.

Lady Ashara Dayne

La première nous est donnée par Catelyn qui a cherché, dans ses premières années de mariage, à découvrir l’identité de la mère du bâtard de son mari.

Que nombre d’hommes eussent des bâtards, elle l’avait toujours su. Aussi ne s’étonna-t-elle guère en apprenant, dès leur première année de mariage, que Ned avait engrossé l’on ne savait quelle fille de rencontre au cours de ses campagnes. Eux-mêmes étaient séparés, à cette époque-là, lui guerroyant dans le sud, elle à l’abri derrière les remparts de son père, à Vivesaigues, et la virilité a ses exigences, après tout. Au surplus, nourrir le petit Robb lui tenait alors plus à cœur que les fredaines lointaines d’un époux tout juste entrevu. Les plaisirs que celui-ci pouvait prendre entre deux batailles, elle leur accordait sa bénédiction, sûre qu’il pourvoirait, le cas échéant, aux besoins de sa progéniture… Seulement, il ne se contenta pas d’y pourvoir. Les Stark n’étaient pas des hommes ordinaires. Il ramena le bâtard et, au vu et au su du nord tout entier, l’appela « mon fils ». De sorte que lorsque, la guerre achevée, Catelyn elle-même fit son entrée à Winterfell, Jon et sa nourrice y étaient déjà établis à demeure. Elle en fut intimement blessée. Ned ne soufflait mot de la mère, mais il n’est pas de secret qui vaille, dans un château. Catelyn n’eut que trop lieu d’entendre ses femmes colporter les ragots cueillis aux lèvres mêmes des soudards. Tout susurrait un nom, ser Arthur Dayne, l’Épée du Matin, le plus redoutable des sept chevaliers qui formaient la garde personnelle d’Aerys le Dément. Tout détaillait sa mort au terme d’un combat singulier avec le maître de céans. Tout contait comment, par la suite, ce dernier avait rapporté l’arme du vaincu à sa sœur, dans la forteresse des Météores, au bord de la mer d’Été. Tout vantait la jeunesse et la beauté de cette lady Ashara Dayne, sa taille, sa blondeur (note : il s’agit d’une mauvaise interprétation du terme « fair » en V.O. qui peut signifier blonde, mais désigne en fait ici la pâleur de sa peau, toutes les autres mentions des cheveux d’Ashara la désignant comme brune), la fascination de ses yeux violets. Tout… Et il ne fallut pas moins de deux interminables semaines à Catelyn pour oser enfin réclamer la vérité là-dessus, pour la réclamer sans détours, une nuit, sur l’oreiller. C’est d’ailleurs la seule fois, la seule en quinze ans, où elle eut peur de lui. « Ne me questionnez jamais sur Jon, trancha-t-il, glacial. Il est de mon sang, voilà qui doit vous suffire. Et à présent, madame, dites-moi d’où vous tenez vos informations. » Son vœu d’obéissance la forçait d’avouer. Dès cet instant cessèrent les rumeurs et, plus jamais, les murs de Winterfell n’ouïrent prononcer le nom d’Ashara Dayne. Cette femme, au demeurant, quelle qu’elle fut, Ned devait l’avoir follement aimée, car Catelyn eut beau dépenser des trésors d’adresse, jamais il ne se laissa convaincre d’éloigner son Jon. Le seul de ses griefs qu’elle ne parvînt pas à lui pardonner. Elle en était venue à le chérir de toute son âme, à ceci près que son âme demeurait close pour le bâtard. Elle aurait pu, pour l’amour de Ned, lui en passer dix, à condition de ne pas les voir. Celui-ci, elle l’avait constamment sous les yeux. Et plus il grandissait, plus il ressemblait à son père, infiniment plus que les enfants légitimes de celui-ci.

(AGOT, Catelyn II)

Jon serait donc le fils d’Eddard et d’Ashara Dayne, une lady dornienne qui était l’amour de jeunesse de lord Eddard. Du moins c’est ce que clame la rumeur, Eddard ayant refusé de confirmer ou d’infirmer cette hypothèse, se contentant d’affirmer que Jon était « de son sang ». Cette version de l’histoire semble également connue à la cour puisque Cersei la mentionne parmi d’autres hypothèses :

— L’honneur! cracha-t-elle. Comment osez-vous me jouer, à moi, les nobles seigneurs ? Pour qui me prenez-vous ? Vous avez vous-même un bâtard, je l’ai même vu de mes propres yeux. Qui était la mère, je vous prie ? Une paysanne de Dorne, violée pendant que brûlait sa chaumière ? Une catin ? Ou bien cette affligée de sœur, la lady Ashara qui, m’a-t-on dit, se précipita dans la mer ? Pourquoi, dites-moi ? Pour son frère tué, pour son enfant volé ? Dites-moi donc en quoi, mon très honorable lord Eddard, vous différeriez de Robert, de moi ou de Jaime ?

(AGOT, Eddard XII)

La relation entre Eddard et Ashara semble attestée par les différents récits que nous avons du tournoi d’Harrenhal. D’abord par Meera Reed qui narre à Bran comment Eddard danse avec une Ashara qu’il vient de rencontrer après que son frère Brandon eut intercédé en sa faveur:

Le paludier vit une jeune fille aux yeux violets rieurs danser d’abord avec une blanche épée puis avec un serpent rouge et puis avec le sire des griffons et, pour finir, avec le loup muet…, mais seulement après que le loup furieux lui eut plaidé la cause de son cadet, trop timide pour quitter son banc.

(ASOS, Bran II)

Puis par Edric Dayne qui raconte la version de l’histoire en vigueur chez les Dayne et sur laquelle on reviendra plus tard :

— Mon père était le frère aîné de ser Arthur. Lady Ashara était ma tante. Mais je ne l’ai pas connue. Je n’étais pas né quand elle s’est précipitée dans la mer du haut de la Sabrecaux.
— Pourquoi a-t-elle fait une chose pareille ? » dit Arya, suffoquée.
Il parut hésitant. Peut-être craignait-il qu’elle ne lui jette quelque chose à la tête aussi. « Messire votre père ne vous a jamais parlé d’elle ? demanda-t-il. Lady Ashara Dayne, des Météores, non ?
— Non. Il la connaissait ?
— Robert n’était pas encore roi. Elle a rencontré votre père et ses frères à Harrenhal, l’année du printemps fallacieux.
— Ah. » Tout ce qu’elle trouva à dire. « Mais pourquoi sauter dans la mer ?
— Elle avait le cœur brisé. »
Là, Sansa se serait fendue d’un gros soupir et d’une larme en l’honneur du véritable amour, mais Arya jugea ça tout bonnement stupide. Il était toutefois malséant de le dire à Ned, puisqu’il s’agissait de sa propre tante. « Quelqu’un le lui avait brisé ? »
Il renâcla. « Ce n’est peut-être pas à moi de…
— Parle. »
Il lui lança un coup d’œil gêné. « D’après Tante Allyria, votre père et lady Ashara s’étaient épris l’un de l’autre, à Harrenhal, et…
— Cela n’est pas. Il aimait madame ma mère.
— J’en suis persuadé, madame, et cependant…
— Elle est la seule qu’il ait aimée.
— C’est sous une feuille de chou qu’il a dû se trouver ce bâtard, alors », commenta Gendry derrière eux.

(ASOS, Arya VIII)

Autre confirmation par Harwin, qui fut au service des Stark pendant des années :

— Je n’ai pas peur, fit-elle. Ce mioche de Ned prétend…
— Il m’a dit ça, ouais. Lady Ashara Dayne. C’est une vieille histoire, ça. Je l’ai entendu conter moi-même à Winterfell, dans le temps, quand je n’étais pas plus âgé que vous. » Il empoigna fermement la bride et fit faire demi-tour au cheval. « Je la crois dépourvue du moindre fondement. Mais en aurait-elle un, et alors ? Quand Ned rencontra cette dame dornienne, Brandon, son frère, était encore en vie, et c’était lui, le promis de lady Catelyn, si bien que rien n’entache là l’honneur de votre père. Il n’y a rien de tel qu’un tournoi pour vous échauffer le sang ; alors, il se peut qu’une nuit, sous la tente, aient été chuchotées certaines paroles, qui sait ? Des paroles et des baisers, voire davantage, mais quel mal y a-t-il à cela ? Le printemps était arrivé, du moins le croyaient-ils, et aucun des deux n’avait encore engagé sa foi.
— Elle s’est tuée, cependant, dit-elle d’un ton mal assuré. D’après Ned, elle s’est jetée dans la mer du haut d’une tour.
— En effet, reconnut Harwin tout en la ramenant vers la bande, mais par chagrin, je parierais. Elle venait de perdre l’un de ses frères, l’Épée du Matin. » Il secoua la tête. « Laissez reposer cette histoire, madame. Ils sont morts, tous. Laissez-la reposer…

(ASOS, Arya VIII)

Enfin, par ser Barristan Selmy :

Même après toutes ces années, ser Barristan se rappelait encore le sourire d’Ashara, l’éclat de son rire. Il lui suffisait de clore les paupières pour la voir, avec ses longs cheveux bruns qui tombaient sur ses épaules et ces obsédants yeux mauves. Daenerys a les mêmes yeux. Parfois, lorsque la reine le regardait, il avait l’impression de contempler la fille d’Ashara… Mais la fille d’Ashara était mort-née, et la gente dame de Selmy s’était peu après précipitée d’une tour, folle de chagrin à cause de l’enfant qu’elle avait perdu, peut-être aussi à cause de l’homme qui l’avait déshonorée à Harrenhal. Elle avait péri sans savoir que ser Barristan l’aimait. Comment l’eût-elle su ? Il était un chevalier de la Garde Royale, voué au célibat. Rien de bon n’aurait pu venir d’un aveu de ses sentiments. Rien de bon n’est venu du silence, non plus. Si j’avais désarçonné Rhaegar et couronné Ashara reine d’amour et de beauté, se serait-elle tournée vers moi plutôt que vers Stark ?

(ADWD, Le Briseur de Roi)

Ser Barristan mentionne également une relation entre Ashara et un Stark (sans toutefois en préciser le prénom), mais nous apprend surtout deux informations essentielles. Ashara aurait été déshonorée à Harrenhal, et elle aurait donné naissance à une fille, mort-née de surcroit. Il est donc peu vraisemblable, si les dires de Barristan sont corrects que Jon soit le fils d’Ashara Dayne. Quand bien même l’histoire de la fille mort-née serait une erreur, un enfant conçu à Harrenhal, avant le mariage d’Eddard et de Catelyn, ne déshonorait pas cette dernière. Sans compter que l’enfant en question aurait alors été conçu lors du tournoi d’Harrenhal qui a eu lieu dans la deuxième moitié de l’an 281 et nous verrons dans la deuxième partie de cet essai où se situe le problème de date, mais si vous n’êtes pas trop mauvais en calcul mental, vous avez déjà trouvé le souci. Entre le sexe et la date, rien ne semble coller. Laissons Ashara de côté pour le moment et intéressons-nous à une deuxième version de l’histoire qui nous est donnée par Eddard lui-même lors de la venue du roi Robert à Winterfell.

Wylla, la nourrice des Météores

— Tu n’as jamais été le jouvenceau que tu fus, ronchonna le roi. Ce gâchis. Et encore, à l’époque, il y avait…, comment diable s’appelait-elle, cette fille que tu fréquentais ? Becca. Non, Becca, c’était moi, les dieux la protègent, avec ses cheveux noirs et ses gros yeux doux dans lesquels on se serait noyé. La tienne, c’était… Aleena ? non. Tu me l’as dit un jour. Merryl ? Tu sais bien celle que je veux dire, la mère de ton bâtard… — Elle se nommait Wylla, répondit Ned d’un ton froidement poli. J’aimerais mieux ne pas parler d’elle.
— Wylla. Voilà, s’épanouit Robert. Ça devait être une vraie merveille, pour faire oublier son honneur, ne fût-ce qu’une heure, à lord Eddard Stark ! Tu ne m’as jamais dit à quoi elle ressemblait…
— Et je m’en garderai, grogna Ned, dents serrées. Change de sujet, Robert, si tu m’aimes véritablement. Non content de me déshonorer, j’ai déshonoré Catelyn à la face des dieux et des hommes.
— Les dieux te pardonnent ! tu connaissais à peine Catelyn.
— Je l’avais prise pour épouse. Elle portait un enfant de moi.
— Tu te mortifies par trop, Ned ! Tu l’as toujours fait.

(AGOT, Eddard II)

C’est la version « officielle » de l’histoire. En tout cas celle que Ned a racontée à Robert. On en apprend plus sur Wylla deux tomes plus tard par le jeune Edric Dayne dans une citation que nous avons déjà en partie évoquée :

— Il est mon frère de lait.
— Frère ? » Elle n’y comprenait rien. « Mais tu es de Dorne. Comment pourriez-vous être du même sang, toi et Jon ?
— Frères de lait. Pas de sang. Madame ma mère n’ayant pas de lait, quand j’étais petit, c’est Wylla qui a dû me donner le sein. »
Arya s’y perdait. « C’est qui, Wylla ?
— La mère de Jon Snow. Il ne t’a jamais dit ? Elle est restée à notre service pendant des années et des années. Elle s’y trouvait dès avant ma propre naissance.
— Jon n’a jamais connu sa mère. Même pas son nom. » Elle lui jeta un regard rétif. « Tu la connais, toi ? Vraiment ? » Serait-il en train de se moquer de moi ? « Si tu mens, je te casse la figure.
— Wylla était ma nourrice, maintint-il d’un ton solennel. Je le jure, sur l’honneur de ma maison. […]
Jon a une mère. Une mère qui s’appelle Wylla. Il fallait à tout prix qu’elle se rappelle, Wylla, pour pouvoir lui dire, la prochaine fois qu’elle le verrait. L’appellerait-il toujours « sœurette », au fait ? Je ne suis plus si petite que ça. Il faudrait qu’il me trouve quelque chose d’autre. Une fois rendue à Vivesaigues, elle n’aurait peut-être qu’à lui écrire une lettre pour l’aviser des propos tenus par Ned Dayne. « Dayne…, mais il y a eu un Arthur Dayne, se souvint-elle en sursaut. Celui que l’on surnommait “l’Épée du Matin”.
— Mon père était le frère aîné de ser Arthur. Lady Ashara était ma tante. Mais je ne l’ai pas connue. Je n’étais pas né quand elle s’est précipitée dans la mer du haut de la Sabrecaux.
— Pourquoi a-t-elle fait une chose pareille ? » dit Arya, suffoquée.
Il parut hésitant. Peut-être craignait-il qu’elle ne lui jette quelque chose à la tête aussi. « Messire votre père ne vous a jamais parlé d’elle ? demanda-t-il. Lady Ashara Dayne, des Météores, non ?
— Non. Il la connaissait ?
— Robert n’était pas encore roi. Elle a rencontré votre père et ses frères à Harrenhal, l’année du printemps fallacieux.
— Ah. » Tout ce qu’elle trouva à dire. « Mais pourquoi sauter dans la mer ?
— Elle avait le cœur brisé. »
Là, Sansa se serait fendue d’un gros soupir et d’une larme en l’honneur du véritable amour, mais Arya jugea ça tout bonnement stupide. Il était toutefois malséant de le dire à Ned, puisqu’il s’agissait de sa propre tante. « Quelqu’un le lui avait brisé ? »
Il renâcla. « Ce n’est peut-être pas à moi de…
— Parle. »
Il lui lança un coup d’œil gêné. « D’après Tante Allyria, votre père et lady Ashara s’étaient épris l’un de l’autre, à Harrenhal, et…
— Cela n’est pas. Il aimait madame ma mère.
— J’en suis persuadé, madame, et cependant…
— Elle est la seule qu’il ait aimée.
— C’est sous une feuille de chou qu’il a dû se trouver ce bâtard, alors », commenta Gendry derrière eux.

(ASOS, Arya VIII)

Wylla aurait donc été une nourrice au service des Dayne. Pendant des années. Deux versions différentes d’une même histoire. La première fait intervenir lady Ashara et est connue des gens par des rumeurs. La version impliquant Wylla semble connue des gens qui étaient proches d’Eddard (Robert) ou d’Ashara (la famille Dayne). Il est logique au vu des incohérences factuelles et chronologiques de la première version que les personnes les plus proches des principaux concernés ne pouvaient y adhérer. Cependant, cette nouvelle version pose également des soucis. Comment donc Eddard aurait rencontré et mis enceinte une nourrice dornienne ? Pourquoi cacher son identité si c’est une femme du commun ? Et surtout pourquoi diable Eddard aurait-il mis enceinte la nourrice de la femme qu’il semblait aimer… et avec qui il semble également avoir eu une fille mort-née. À noter enfin que si Eddard a « déshonoré » Ashara à Harrenhal, alors pourquoi semble-t-il jouir d’une bonne réputation auprès de la maison Dayne (Edric est surnommé Ned et semble parler favorablement d’Eddard).

La fille du pêcheur

Une dernière allusion à la mère de Jon est le fait de lord Godric Borrell lors d’une escale de Davos à Sortonne.

— Ned Stark est venu ici ?
— À l’aube de la Rébellion de Robert. Le Roi Fou avait fait demander aux Eyrié la tête de Stark, mais Jon Arryn lui a répondu par le défi. Goëville est restée loyale au trône, cependant. Pour rentrer chez lui et appeler ses bannerets, Stark a été obligé de franchir les montagnes jusqu’aux Doigts et de trouver un pêcheur qui lui ferait traverser la Morsure. En route, une tempête les a surpris. Le pêcheur s’est noyé, mais sa fille a conduit Stark jusqu’aux Sœurs avant que le bateau ne coule. On dit qu’il lui a laissé une bourse d’argent et un bâtard dans le ventre. Jon Snow, elle l’a appelé, en souvenir d’Arryn.

(ADWD, Davos I)

Cette version de l’histoire ne coïncidant avec rien de connu, il faut en distinguer ce qui relève du fait, et ce qui relève de l’interprétation de lord Borrell. Il va de soi qu’Eddard Stark n’est probablement jamais revenu à Sortonne après cet incident, et que le fait que le bâtard en question soit Jon Snow est une déduction, logique, de lord Borrell. Le fait que la jeune femme était une fille de pêcheur ne peut avoir été révélé par le pêcheur en question si celui-ci était mort. C’est donc Eddard ou la jeune femme en question qui le lui a dit. On peut largement en déduire que l’identité de « fille de pêcheur » était une couverture. Mais pour qui ? Pour Ashara ? Pour Wylla ? Dans tous les cas, la version « officielle » semble peu crédible. Qu’en dit Eddard exactement dans ses pensées ?

— Tu n’étais pas là », répliqua Ned d’une voix quelque peu acerbe. Le sommeil troublé ne lui était pas inconnu. Il avait beau les remâcher depuis quatorze ans, ses propres mensonges le hantaient encore. « Pareille conquête n’honorait personne.

(AGOT, Eddard II)

Et quand tu la tiendras, qu’en feras-tu ? Il est des secrets que mieux vaut ne pas révéler. Des secrets que l’on ne saurait partager impunément, fût-ce avec les gens que l’on aime et en qui l’on se fie.

(AGOT, Eddard VIII)

La pluie les avait vidées. Chaude comme du sang, opiniâtre comme de vieux remords, elle battait la tête de Ned et gouttait à grosses gouttes sur son visage. « Robert ne se contentera jamais d’une seule couche », lui avait confié Lyanna, le soir même du jour, déjà si lointain…, où leur père avait accordé sa main au jeune seigneur d’Accalmie.

(AGOT, Eddard IX)

Que de mensonges nous fait proférer l’amour, songea-t-il. Veuillent les dieux me pardonner.

(AGOT, Eddard XIII)

Jon a quatorze ans. Eddard a le sommeil troublé par les mensonges qui le hantent depuis quatorze ans. Assez éloquent sur le fait que la version officielle de la naissance de Jon est un mensonge. Il éprouve de la culpabilité, des remords, évoque des secrets qu’il ne faut partager avec personne, y compris les gens à qui l’on se fie… Un mensonge. Un mensonge par amour, un secret jamais révélé, des remords. Voilà ce qu’évoque la naissance de Jon.

Afin de percer ce mensonge, intéressons-nous un peu plus aux détails. Aux dates par exemple.

Déterminer la date de naissance de Jon

Si l’on reprend l’une des citations déjà abordées :

Mais la fille d’Ashara était mort-née, et la gente dame de Selmy s’était peu après précipitée d’une tour, folle de chagrin à cause de l’enfant qu’elle avait perdu, peut-être aussi à cause de l’homme qui l’avait déshonorée à Harrenhal.

(ADWD, Le Briseur de Roi)

En prenant le milieu de la période considérée et en admettant qu’Ashara soit tombée enceinte à Harrenhal où elle a été « déshonorée », son enfant a dû naître vers le milieu de l’an 282, ce qui correspond avec les assertions de Barristan, mais aussi de lord Borrell si la fille du pêcheur était bien Ashara déguisée, enceinte.

— Robb a eu seize ans voilà peu de jours…, il est adulte – et roi. Il a remporté chacune des batailles qu’il a livrées. Aux dernières nouvelles, il avait pris Falaise aux Ouestrelin.

(ACOK, Catelyn VII)

On peut estimer facilement la date de naissance de Robb Stark ; et donc celle de Jon, les deux « frères » ayant peu ou prou le même âge (quatorze ans au début de la saga, ils ont été élevés ensemble à Winterfell et sont toujours décrits comme d’un âge très proche). Robb atteint ses seize ans quelques jours avant l’évasion de Jaime des cachots de Vivesaigues, soit aux deux tiers de l’an 299. Robb est donc né dans le dernier tiers de l’an 283. L’aînesse de l’un sur l’autre n’est pas claire. Jon est décrit comme officiellement plus jeune que Robb et aurait été conçu après (Eddard dit avoir déshonoré Catelyn qu’il venait d’épouser). Quoiqu’il en soit, leur différence d’âge ne peut être très grande, un bébé changeant très vite, une grande différence d’âge aurait rapidement attiré l’attention à Winterfell. Jon est donc probablement né dans la deuxième moitié de l’an 283, ce qui reste assez peu précis…

Heureusement, cette date peut être précisée par croisement avec une autre source, une correspondance de George R.R. Martin où il situe la date de naissance de Jon.

All of which is a long winded way of saying, no, Jon was not born « more than 1 year » before Dany… probably closer to eight or nine months or thereabouts.
I do intend to publish a timeline as an appendix in one or other of the later volumes, but even when I do, I am not certain I’m going to start detailing things down to months and days. With such a huge cast of characters, just keeping track of the =years= drives me half mad sometimes.

(George R.R. Martin, SSM du 1 juillet 1999)

Jon est né presque huit mois (ou neuf) avant Daenerys… qui nait elle-même neuf mois après la fuite de Rhaella et Viserys pour Peyredragon, soit huit ou neuf mois après la bataille du Trident (Aerys les envoie à Peyredragon en apprenant la défaite de Rhaegar). Avons-nous des dates pour ça ? Et bien oui.

Depuis près d’une année, la guerre faisait rage. Grands et petits, nombre de seigneurs s’étaient placés sous la bannière de Robert, tandis que nombre d’autres demeuraient fidèles au Targaryen. Quant aux puissants Lannister de Castral Roc, gouverneurs de l’Ouest, ils se gardaient de prendre parti, ignorant les appels aux armes tant des rebelles que du souverain. Celui-ci dut croire que les dieux l’exauçaient enfin quand sous ses murs se présenta, protestant de sa loyauté, lord Tywin Lannister, à la tête de douze mille hommes. Aussi le roi fou commit-il sa dernière folie en ouvrant ses portes aux lions.

(AGOT, Eddard II)

À force toutefois de se les entendre ressasser, il arrivait qu’elle se représentât la fuite, en pleine nuit, vers Peyredragon, les frissons blêmes de la lune sur la voile noire ; l’affrontement de leur frère Rhaegar avec l’Usurpateur dans les eaux sanglantes du Trident, sa mort pour la femme aimée ; le pillage de Port-Réal par ceux que Viserys nommait les chiens de l’Usurpateur, lord Lannister et lord Stark ; les supplications de la princesse Elia de Dorne quand, arrachant de son sein le fils de Rhaegar, on le massacrait sous ses yeux ; les squelettes polis des derniers dragons béant aveuglément, sur les parois de la salle du trône, alors que le Régicide égorgeait Père avec une épée d’or… Neuf lunes après ces drames, elle voyait le jour à Peyredragon. Durant un typhon d’été si épouvantable que, non content de manquer rompre, à ce qu’on disait, les amarres de l’île elle-même, il fracassa la flotte targaryenne à l’ancre, arracha aux remparts et précipita dans les flots déchaînés d’énormes blocs de pierre. Et, là-dessus, crime irrémissible aux yeux de Viserys, Mère était morte en la mettant au monde.

(AGOT, Daenerys I)

Ces seuls mots remémorèrent à mestre Cressen toutes les circonstances de l’adoubement de Davos… Malgré sa maigre garnison, lord Stannis soutient le siège d’Accalmie depuis près d’un an contre les forces conjuguées des lords Tyrell et Redwyne, et ce quoique la mer aussi lui soit interdite, car les galères de La Treille croisent à l’affût, jour et nuit, sous pavillon pourpre.

(ACOK, Prélude)

La bataille du Trident et le sac de Port-Réal ont lieu alors que la guerre dure depuis près d’un an. Quant au siège d’Accalmie, levé un peu plus tard il dure également depuis un an environ lorsqu’il est levé par lord Eddard. La naissance de Daenerys a lieu neuf mois après la bataille du Trident… peut-être huit mois et demi après le sac de Port-Réal. La date de naissance de Daenerys peut être calculée assez précisément (elle se rend compte qu’elle est enceinte de Rhaego le jour de ses quatorze ans, et accouche le jour de l’apparition de la comète que l’on peut dater). Je ne vais pas vous refaire les calculs précis, le sujet n’est pas là, mais la date de naissance de Daenerys se situe probablement vers le quatrième ou cinquième mois de l’an 284. Voyons large, histoire d’éviter les pinaillages.

D’après la citation de George R. R. Martin, Jon est né environ huit mois plus tôt, soit vers le neuvième mois de l’an 283. Peut-être même le dixième. Encore une fois, voyons large. Jon est donc né vers la fin de l’an 283. Il n’a jamais été décrit comme spécialement prématuré, et vu qu’il a survécu jusqu’à l’âge adulte à une époque où les prématurés ne survivaient pas forcément longtemps, nous pouvons admettre qu’il a été conçu environ neuf mois avant sa naissance comme doit l’être un bébé. À quelques jours près. Jon a donc été conçu vers la toute fin de l’an 282 ou le début de l’an 283. Soit plus d’un an après le tournoi d’Harrenhal. On voit tout de suite que si Ashara a été déshonorée et mise enceinte durant ce tournoi, Jon n’est certainement pas l’enfant considéré. La rébellion de Robert Baratheon débute vers le milieu de l’an 282, quelques temps après l’enlèvement de Lyanna Stark par Rhaegar Targaryen. La visite d’Eddard à Sortonne a donc dû se dérouler vers le milieu de l’an 282. Si Ashara était tombée enceinte à Harrenhal vers la fin de l’an 281, elle était ostensiblement enceinte à ce moment de l’année. Suffisamment pour que lord Borrell puisse noter le détail en tout cas. Quoiqu’il en soit, pour la jeune femme (la fille du pêcheur) qui était enceinte de manière visible au début de la rébellion, comme pour Ashara, une naissance vers fin 283 est inconcevable. Et quand bien même Eddard aurait laissé la jeune femme (qui ne serait donc pas Ashara) enceinte juste avant leur séparation à Sortonne, la naissance de l’enfant précéderait de six mois celle probable de Jon…

Compliqué, n’est-ce pas ? Et puisqu’une image vaut mieux qu’un long discours, voici un petit récapitulatif imagé des différents événements considérés. À noter qu’aucune date n’étant précise, des « zones approximatives » sont représentées plutôt que des points, à une exception notable : le départ de Rhaegar, dont la date est connue (TWOIAF, La chute des dragons). Ces zones prennent en compte les dates minimale et maximales auxquelles l’évènement concerné a pu avoir lieu. On peut ainsi définir une fourchette pour la naissance de Jon qui situe sa naissance entre le début du neuvième et la fin du onzième mois de l’an 283.

La chronologie ne collant pas, se pourrait-il alors qu’Eddard ait travesti la vérité et qu’il ne soit pas le père de Jon ? Pourtant Jon est indubitablement un Stark. Craster et Qhorin Mimain le reconnaissent indubitablement comme tel, et tout le monde remarque sa ressemblance avec Eddard.

Et plus il grandissait, plus il ressemblait à son père, infiniment plus que les enfants légitimes de celui-ci. Et cela, dans un certain sens, empirait l’aversion qu’elle lui vouait.

(AGOT, Catelyn I)

Ils s’étaient toujours entendus. Jon avait comme elle les traits de Père. Eux deux seuls. Robb, Sansa, Bran et même petit Rickon étaient des Tully tout crachés, avec leur jovialité naturelle et la flamme de leurs cheveux. Tout enfant, Arya s’était effrayée de la différence : était-elle donc une bâtarde, aussi ? Et c’est Jon qu’elle avait consulté sur ce point. Et c’est Jon qui l’avait rassurée.

(AGOT, Arya I)

[Craster :] — C’est qui, celui-là ? intervint Craster avant que Jon ne se fût éclipsé. M’a tout l’air d’un Stark…

(ACOK, Jon III)

Le patrouilleur confia sa monture à l’un de ses hommes et lui emboîta le pas. « Tu es Jon Snow. Tu ressembles à ton père.
— Vous l’avez connu, messire ?
— Pas de messire. Je ne suis qu’un frère de la Garde de Nuit. J’ai connu lord Eddard, oui. Et son père avant lui. »

(ACOK, Jon V)

Quelles que soient nos suppositions maintenant, il est peu vraisemblable, pour ne pas dire impossible, que l’un des parents de Jon ne soit pas un Stark. Jon possède trop de traits caractéristiques des Stark pour ne pas en être issu, et il ressemble trop à Eddard pour être un parent éloigné. En revanche, un neveu pourrait coller. Eddard ayant eu deux frères et une sœur, autant de possibilités s’offrent alors à nous :

  1. Brandon Stark, le frère aîné d’Eddard, est décrit comme ayant été un coureur de jupons, qui aurait pu engendrer pas mal de bâtards ; cependant la chronologie coince toujours. Brandon est exécuté par le Roi Fou juste avant le déclenchement de la guerre, soit un peu plus d’un an avant la naissance de Jon. Brandon ne peut donc pas être son père.
  2. On ignore l’âge exact de Benjen, mais il est le plus jeune de la fratrie. Lyanna étant née en 267, Benjen, dont l’âge était proche de celui de sa sœur, est né soit à la fin de l’année 267, soit en 268. Il aurait donc eu 14 ou 15 ans à la conception de Jon. Cependant le problème est ici géographique. Eddard est remonté à Winterfell avec Jon à la fin de la guerre, or Benjen n’a visiblement pas quitté Winterfell de toute la guerre (précisé par GRRM lors de la convention ConQuest 2005 à Kansas Cit, cf. SSM du 27 mai 2005). S’il y avait eu un bâtard, il n’aurait pas été situé au sud. Enfin, si Benjen avait eu un bâtard, pourquoi le faire passer pour celui d’Eddard ? Cela n’a aucun sens.
  3. Reste Lyanna, « enlevée » par Rhaegar durant la première moitié de l’an 282.

L’enlèvement de Lyanna Stark

L’enlèvement de Lyanna Stark par Rhaegar Targaryen est présenté de facto au lecteur comme l’une des principales causes du déclenchement de la rébellion de Robert. Ce n’est pas tout à fait vrai. Les alliances stratégiques et inhabituelles passées entre les lords suzerains de l’époque (fiançailles de Robert et Lyanna unissant les maisons Stark et Baratheon, fiançailles de Brandon et Catelyn unissant les maisons Stark et Tully, Eddard et Robert envoyés comme pupilles chez Jon Arryn, projet de fiançailles entre Jaime Lannister et Lysa Tully) alors que la coutume antérieure favorisait plutôt le mariage dans sa propre région avec des maisons locales, montrent une volonté précoce de s’émanciper de la suzeraineté d’Aerys le Fol, voire de le remplacer. De plus, ce n’est pas l’enlèvement de Lyanna en soi qui déclenche la guerre, mais la rupture du lien de vassalité par le roi, d’abord lorsqu’il condamne injustement lord Rickard, ses compagnons et leurs fils dans un simulacre de procès, puis quand il réclame les têtes de Robert Baratheon et Eddard Stark, ce qui pousse Jon Arryn à défier l’autorité royale et à convoquer son ban. Si l’enlèvement de Lyanna est sans contexte l’élément déclencheur d’une chaîne d’événements qui mènera à la rébellion, il n’en est pas la cause, et ses conséquences étaient donc imprévisibles.

Et Rhaegar…, combien de fois crois-tu qu’il viola ta soeur ? Combien de centaines de fois ?

(AGOT, Eddard II)

— Les Autres emportent ton honneur ! jura le roi. Aucun Targaryen a-t-il jamais su ce qu’honneur signifiait ? Descends dans ta crypte interroger Lyanna sur l’honneur du dragon !

(AGOT, Eddard VIII)

— On l’avait promise à Robert, mais le prince Rhaegar la ravit de vive force et la viola. Robert partit en guerre pour la ravoir. Avec sa masse d’armes, il tua Rhaegar au Trident, mais la mort de Lyanna le sépara d’elle à jamais.

(AGOT, Bran VII)

L’enlèvement reste incohérent à bien des aspects. Pourquoi le prince héritier enlèverait-il la fiancée de son cousin, la cacherait pendant un an avant de reparaitre se faire tuer à la bataille du Trident ? Cela ne semble coller ni avec les faits, ni avec les personnalités des personnages concernés. Le prince Rhaegar était-il un violeur ? Ce n’est pas vraiment ce que semble penser Eddard qui ne semble pas avoir de griefs marqués envers Rhaegar :

Toujours ? L’exemple de Rhaegar Targaryen malmena brusquement sa sécurité. Quinze ans qu’il est mort, et Robert l’exècre plus que jamais. Il y avait déjà là de quoi vous désarçonner…

(AGOT, Eddard VIII)

Pour la première fois depuis des années, il se surprit à repenser au dernier Targaryen. Rhaegar avait-il hanté les bordels ? Non, conclut-il, sans trop savoir pourquoi.

(AGOT, Eddard IX)

Lorsqu’Eddard pense consciemment à Rhaegar dans les romans il ne semble pas nourrir une grande animosité à son égard et ne comprend pas celle de Robert. Serait-ce le cas si Rhaegar avait violé Lyanna des dizaines de fois ? Il ne semble d’ailleurs pas le considérer comme un prédateur sexuel, ni même comme très intéressé par le sexe.

D’autres personnages semblent avoir un a priori positif sur Rhaegar. En fait presque tous, sauf Robert.

« Nul ne saurait réveiller les morts, petite. Le dernier dragon fut Rhaegar, votre frère, et il a péri au Trident. Viserys est tout au plus l’ombre d’un serpent, lui. »

Ser Jorah Mormont (AGOT, Daenerys IV)

Elle se retourna vers l’écuyer. « Je sais peu de chose de Rhaegar. Uniquement ce que m’en a dit Viserys, et il était encore tout petit lors de la mort de notre frère. Quel genre d’homme était-il vraiment ? »
Le vieillard médita un moment. « Capable. Ce par-dessus tout. Résolu, réfléchi, scrupuleux, tenace. On raconte de lui qu’il… – mais sans doute ser Jorah le sait-il aussi bien que moi.
— J’aimerais l’entendre de votre bouche.
— Vos désirs sont des ordres, dit Barbe-Blanche. Dans sa prime jeunesse, le prince de Peyredragon se montrait studieux jusqu’au vice. Il avait su lire si tôt que l’on soupçonnait la reine Rhaella d’avoir avalé des livres et une chandelle quand elle le portait encore dans son sein. Les jeux des autres enfants ne l’intéressaient nullement. Mais si son intelligence impressionnait les mestres, les chevaliers de son père blaguaient avec aigreur la renaissance en lui de Baelor le Bienheureux. Jusqu’au jour où le prince Rhaegar découvrit quelque chose dans ses grimoires qui le métamorphosa. De quoi il pouvait bien s’agir, nul ne sait ; toujours est-il qu’un beau matin dès l’aube il apparut brusquement dans la cour où les chevaliers fourbissaient leur acier, marcha tout droit sur le maître d’armes, ser Willem Darry, et lui déclara :
« J’aurai besoin d’une armure et d’une épée. Il semble que je dois être un guerrier. »

(ASOS, Daenerys I)

— Le jour venu de brandir vos bannières, la moitié du royaume se prononcera pour vous, promit-il. Le souvenir de Rhaegar, votre frère, y est toujours vivace et en grande faveur.
— Et mon père ? » interrogea-t-elle.
Le vieil homme marqua une hésitation.

(ASOS, Daenerys II)

— Votre Grâce, rectifia-t-elle. Le prince Rhaegar menait au combat des hommes libres et non des esclaves. Selon Barbe-Blanche, il adoubait en personne ses écuyers et fit de même nombre de chevaliers.
— Il n’était point d’honneur plus grand que de recevoir sa chevalerie des mains du prince de Peyredragon.
— Alors, dites-moi, quels mots prononçait-il quand son épée touchait l’épaule d’un impétrant : “Deviens dorénavant l’assassin des faibles”, ou “Deviens dorénavant le défenseur des faibles” ? Au Trident, ces preux dont parlait Viserys qui périrent sous nos bannières au dragon, pourquoi se sacrifièrent-ils, parce qu’ils croyaient en la cause de Rhaegar ou parce qu’il les avait achetés et payés pour cela ? »
Elle se retourna vers Mormont et lui signifia en croisant les bras qu’elle attendait une réponse. « Ma reine, dit le grand diable en détachant ses mots, tout ce que vous dites est exact. Mais Rhaegar perdit, au Trident. Il perdit la bataille, il perdit la guerre, il perdit le royaume, il perdit la vie. Son sang fut emporté par les remous de la rivière avec les rubis de son pectoral, et Robert l’Usurpateur n’eut qu’à faire fouler son cadavre par son cheval pour dérober le Trône de Fer. Rhaegar se battit vaillamment, Rhaegar se battit noblement, Rhaegar se battit en homme d’honneur. Et Rhaegar périt. »

(ASOS, Daenerys II)

Contez-m’en davantage sur Rhaegar, mon frère, si vous voulez bien. J’ai bien aimé votre histoire du bateau, vous savez ? celle sur l’éclosion subite de sa vocation de guerrier.
— Votre Grâce est trop bonne.
— D’après Viserys, il avait remporté maints tournois. »
Arstan inclina respectueusement sa tête chenue. « Il serait malséant à moi de démentir les assertions de Son Altesse…
— Mais ? coupa-t-elle vertement. Parlez. C’est un ordre.
— La prouesse du prince Rhaegar était incontestée, mais il la déploya rarement en lice. Il était loin d’éprouver pour le chant des épées la passion d’un Robert ou d’un Jaime Lannister. Il s’y livrait comme à un devoir, à une besogne que le monde lui imposait. Il y excellait, parce qu’il excellait en tout. Telle était sa nature. Mais il n’y prenait point de joie. Il aimait, disait-on, sa harpe infiniment plus que sa lance.
[…]
— Mais ce fut aussi le tournoi où il couronna Lyanna Stark reine d’amour et de beauté ! s’exclama Daenerys. Bien que la princesse Elia, sa femme, fût présente, mon frère n’en décerna pas moins la couronne à la jeune Stark, avant de la ravir à son fiancé. Comment put-il se comporter de la sorte ? La Dornienne le traitait si mal ?
— Il n’appartient pas à un homme de mon espèce de se prononcer sur les motifs que pouvait avoir le prince Rhaegar au fond de son cœur, Votre Grâce.
[…]
« Mais je ne suis pas convaincu que Rhaegar eût une aptitude au bonheur.
— Un bilieux, à vous entendre ! s’insurgea-t-elle.
— Bilieux, non, pas bilieux…, mais le prince Rhaegar était affecté d’une espèce de mélancolie, de quelque chose comme, comme un sens… » Il renâclait à nouveau.
« Dites-le, s’impatienta-t-elle. Un sens… ?
— … de la catastrophe. Il était né dans le deuil, ma reine, et cette ombre a pesé sur lui chacun des jours qu’il a vécu. »
Viserys n’avait évoqué la naissance de Rhaegar qu’une seule fois. Peut-être ce chapitre l’affligeait-il trop. « C’est l’ombre de Lestival qui le hantait, n’est-ce pas ?
— Oui. Et pourtant, Lestival était sa résidence favorite. Il s’y rendait de temps à autre avec sa seule harpe pour compagnie. Les chevaliers de la Garde eux-mêmes en étaient exclus. Il se plaisait à coucher dans la salle en ruine, à la belle étoile, et il rapportait de chaque séjour une chanson nouvelle. Il vous suffisait de l’entendre pincer les cordes d’argent de sa grande harpe et chanter les pleurs et les crépuscules et la mort des dieux pour percevoir que c’était lui-même et ses êtres chers qu’il chantait.

(ASOS, Daenerys IV)

… Le vent soufflait dur, le jour où ils s’étaient fait leurs adieux, dans la cour du Donjon Rouge. Le prince portait son armure noire comme la nuit, sur le corselet de laquelle rutilait le fameux dragon tricéphale rehaussé de rubis. « Votre Altesse, avait dit Jaime d’un ton suppliant, que Darry reste cette fois pour garder le roi, ou ser Barristan. Leurs manteaux sont d’une blancheur aussi éclatante que le mien. »
Rhaegar secoua la tête. « Mon royal géniteur redoute encore plus ton père que notre cousin Robert. Il veut t’avoir sous la main, de sorte que lord Tywin ne puisse pas l’agresser. Je n’ose lui retirer cette béquille en des heures pareilles. »
Du coup, la moutarde était montée au nez de Jaime. « Je ne suis pas une béquille. Je suis un chevalier de la Garde Royale.
— Alors, garde le roi ! lui aboya sèchement ser Jon Darry. En revêtant ce manteau, tu as juré d’obéir. »
La main de Rhaegar s’était posée sur l’épaule de Jaime. « Une fois cette bataille terminée, j’entends convoquer un Conseil. Des changements interviendront. Voilà longtemps que je me propose d’en faire mais… Bref, il est vain de parler des routes que l’on n’a pas prises. Nous causerons à mon retour. »
Telles furent les ultimes paroles que Rhaegar Targaryen eut l’occasion de lui adresser.

(AFFC, Jaime I)

[Mestre Aemon :] Il partageait ma conviction quand il était jeune, mais ensuite il en vint à se persuader que c’était son fils qui accomplirait la prophétie, car on avait vu une comète au-dessus de Port-Réal la nuit où fut conçu Aegon, et Rhaegar était certain que l’étoile sanglante devait être une comète. Quels niais nous étions, nous qui nous flattions d’être si sages !

(AFFC, Samwell III)

S’il ne s’était pas rendu à Sombreval pour tirer Aerys des geôles de lord Sombrelyn, le roi aurait fort bien pu y périr, tandis que Tywin Lannister mettait la ville à sac. Alors, le prince Rhaegar serait monté sur le trône de Fer, peut-être pour panser les plaies du royaume. Sombreval avait été son heure de gloire, et pourtant le souvenir lui laissait un goût âcre sur la langue.
C’étaient ses échecs qui le hantaient la nuit, cependant. Jaehaerys, Aerys, Robert. Trois rois morts. Rhaegar, qui aurait été un meilleur roi que n’importe lequel d’entre eux. La princesse Elia et les enfants. Aegon, un bébé encore, Rhaenys avec son chaton.

(ADWD, Le Garde de la Reine)

Jorah Mormont, Barristan Selmy, Jon Connington, Jaime Lannister, mestre Aemon… Tous ceux qui ont connu Rhaegar semblent éprouver le même respect qu’Eddard. Très loin de la haine irrationnelle de Robert. Barristan le décrit comme un homme intègre, capable, mesuré, qui aurait fait un bon roi. En bref, George R.R. Martin nous confronte ici à un choix narratif intéressant, des opinions de sources variées qui sont en total désaccord avec le fait tel qu’il est raconté dans un premier temps. Tous ces personnages peuvent-ils se tromper ? Où est-ce plutôt la version officielle qui est tronquée ? Robert a vaincu Rhaegar, et l’histoire est écrite par les vainqueurs… Prenons quelques autres citations.

…l’affrontement de leur frère Rhaegar avec l’Usurpateur dans les eaux sanglantes du Trident, sa mort pour la femme aimée

(AGOT, Daenerys I)

Elle était le sang du dragon, elle n’aurait pas peur. Rhaegar, son frère, n’était-il pas mort pour la femme qu’il aimait ?

(AGOT, Daenerys VIII)

— Et s’il n’échoue pas ? Que fera alors Votre Grâce ?
— Mon devoir. » Le mot sembla froid contre sa langue. « Vous avez assisté aux noces de mon frère Rhaegar. Dites-moi, s’est-il marié par amour ou par devoir ? »
Le vieux chevalier hésita. « La princesse Elia était une excellente femme, Votre Grâce. Elle était bonne et habile, un cœur aimant et un esprit très fin. Je sais que le prince lui était très attaché. »
Attaché, se répéta Daenerys. Le mot en disait très long. Je pourrais m’attacher à Hizdahr zo Loraq, avec le temps. Peut-être.

(ADWD, Daenerys IV)

Le prince Rhaegar aimait Lyanna, sa dame, et des milliers ont péri à cause de cela.

(ADWD, Le Briseur de Rois)

Mais le prince Rhaegar n’était pas là pour les observer. Et pas non plus à Peyredragon avec la princesse Elia et leur jeune fils, Aegon. Au nouvel an, le prince héritier avait pris la route avec une demi-douzaine de ses amis et plus proches confidents, pour un voyage qui l’amènerait en fin de compte dans le Conflans, à moins de dix lieus d’Harrenhal… où Rhaegar se trouverait de nouveau face à face avec Lyanna de Winterfell et allumerait avec elle un feu qui consumerait sa maison, sa famille et tous ceux qu’il aimait — et la moitié du royaume avec lui.

(TWOIAF, La chute des Dragons)

Si Robert parle d’enlèvement, et si telle est la version officielle de l’affaire, il semble que les personnes ayant vécu les faits à l’époque en aient une vision plus romantique. Selon mestre Yandel, Rhaegar et Lyanna « allument un feu », ensemble. Selon Barristan, Rhaegar aimait Lyanna… Selon Viserys également. La réciproque est-elle vraie ? Lyanna aimait-elle Rhaegar ?

« Robert ne se contentera jamais d’une seule couche », lui avait confié Lyanna, le soir même du jour, déjà si lointain…, où leur père avait accordé sa main au jeune seigneur d’Accalmie. « Il a eu, je le sais, un enfant d’une fille du Val. » Pour avoir en personne tenu le nouveau-né dans ses bras, il ne se souciait pas de la démentir, ni de lui mentir, d’ailleurs, mais il n’en avait pas moins protesté : les passades antérieures aux fiançailles ne comptaient pas ; Robert était bon, loyal, il l’aimerait de tout son cœur… Elle avait souri. « L’amour est une douce chose, Ned de mon cœur, mais il ne saurait modifier le tempérament. »

(AGOT, Eddard IX)

En tout cas Lyanna n’aimait pas son fiancé, Robert.

Le prince dragon chanta une chanson si triste que la damoiselle-loup se mit à renifler

(ASOS, Bran II)

Lyanna semble émue en entendant le prince chanter. Cela suffit-il pour tomber amoureux ? Certes pas. Mais la suite du tournoi d’Harrenhal et les développements qui en découlent sont trop importants pour être traités en intégralité ici. Contentons-nous de signaler que Lyanna, déguisée en chevalier mystérieux venge l’honneur du petit paludier Howland Reed qui a trouvé protection auprès des Stark.

Promets-moi, Ned, avait chuchoté sa sœur de son lit sanglant. Pour avoir aimé le parfum des roses d’hiver.

(AGOT, Eddard XV)

La rose d’hiver faisant explicitement référence à la couronne de roses bleues offertes par Rhaegar à Lyanna quand il la couronna reine d’amour et de beauté, il est facilement interprétable qu’avoir « aimé le parfum des roses d’hiver » est ici une allégorie de son amour pour Rhaegar.

En clair, à part les assertions officielles (l’histoire est écrite par les vainqueurs), rien ne vient corroborer un enlèvement au sens traditionnel du terme, mais plutôt une histoire d’amour réciproque (encore que les choses sont plus compliquées, mais nous verrons cela plus tard).

L’enchaînement des événements

Bien entendu, les détails de ce qui s’est passé pendant les un an et quelques mois où Lyanna et Rhaegar étaient ensemble restent sujets à conjectures. Le scénario proposé ici est une synthèse des plus probables de ce qui s’est réellement déroulé. Plusieurs détails peuvent varier d’une version à l’autre de l’histoire, et celle proposée ici n’est pas une vérité établie, mais un scénario cohérent et probable des événements ayant mené à la naissance de Jon.

Tout commence par la tragédie de Lestival. Dans une tentative de faire revivre les dragons, le roi Aegon V Targaryen et une bonne partie de la cour sont tués. Cette tentative de faire renaître les dragons semble avoir impliqué une Targaryen enceinte, Rhaella, et vu la naissance de Rhaegar. Parallèlement, mestre Aemon, son grand-oncle poursuit ses recherches concernant les rêves prophétiques de Daeron l’ivrogne, son frère, qui avait prédit le retour des dragons dans ses rêves prophétiques.

— Non, fit le vieil homme. Il faudra que ce soit toi. Dis-leur. La prophétie… le rêve de mon frère… Lady Mélisandre a mal interprété les signes. Stannis… Stannis a un peu de sang du dragon dans les veines, oui. Ses frères en avaient aussi. Rhaelle, la gamine de l’Œuf, c’est par elle qu’il leur en est venu… la mère de leur père… elle m’appelait Oncle Mestre quand elle était toute petite. Je me suis souvenu de ça, alors je me suis permis d’espérer…, peut-être bien que je l’ai voulu… nous nous abusons tous nous-mêmes, quand nous voulons croire à tout prix. Mélisandre plus que quiconque, à mon avis. L’épée est fausse, il faut qu’elle sache ça…, de la lumière sans chaleur… un prestige vide… l’épée est fausse, et la lumière fallacieuse ne peut nous mener que plus profondément dans les ténèbres, Sam. Daenerys est notre espoir. Dis-le-leur, à la Citadelle.

(AFFC, Samwell III)

Il semble que mestre Aemon en soit venu à penser que Rhaegar était le prince qui fut promis de par sa naissance spectaculaire à Lestival qui coïncidait avec la prophétie et qu’il ait entretenu une longue correspondance avec Rhaegar lorsque ce dernier était jeune, poussant Rhaegar à croire également qu’il était l’élu.

Dans sa prime jeunesse, le prince de Peyredragon se montrait studieux jusqu’au vice. Il avait su lire si tôt que l’on soupçonnait la reine Rhaella d’avoir avalé des livres et une chandelle quand elle le portait encore dans son sein. Les jeux des autres enfants ne l’intéressaient nullement. Mais si son intelligence impressionnait les mestres, les chevaliers de son père blaguaient avec aigreur la renaissance en lui de Baelor le Bienheureux. Jusqu’au jour où le prince Rhaegar découvrit quelque chose dans ses grimoires qui le métamorphosa. De quoi il pouvait bien s’agir, nul ne sait ; toujours est-il qu’un beau matin dès l’aube il apparut brusquement dans la cour où les chevaliers fourbissaient leur acier, marcha tout droit sur le maître d’armes, ser Willem Darry, et lui déclara : « J’aurai besoin d’une armure et d’une épée. Il semble que je dois être un guerrier. »

(ASOS, Daenerys I)

C’est un prince qui était promis, pas une princesse. Rhaegar, je pensais… La fumée était celle de l’incendie qui a ravagé Lestival le jour de sa naissance, le sel celui des larmes versées pour ceux qui avaient péri. Il partageait ma conviction quand il était jeune, mais ensuite il en vint à se persuader que c’était son fils qui accomplirait la prophétie, car on avait vu une comète au-dessus de Port-Réal la nuit où fut conçu Aegon, et Rhaegar était certain que l’étoile sanglante devait être une comète. Quels niais nous étions, nous qui nous flattions d’être si sages !

(AFFC, Samwell III)

C’est donc sous l’impulsion de mestre Aemon que Rhaegar se mit à étudier les prophéties, studieux qu’il était, et qu’il se prit à croire qu’il était le prince prophétisé à la fois par la prophétie du prince qui fut promis, par les visions de Daeron, mais aussi par la vieille naine albinos qui accompagnait Jenny de Vieilles-Pierres et qui avait prédit que l’élu naîtrait de la lignée de Jaehaerys II.

— Et pourquoi se sont-ils mariés, s’ils ne s’aimaient pas ?
— Votre aïeul l’a ordonné. Une sorcière de la forêt lui avait prédit que le prince promis naîtrait de cette lignée.
— Une sorcière de la forêt ? » Daenerys était stupéfaite.
« Elle est venue à la cour avec Jenny de Vieilles-Pierres. Une créature contrefaite, grotesque à regarder. Une naine, ont dit la plupart des gens, quoique chère à lady Jenny, qui a toujours prétendu qu’il s’agissait d’un des enfants de la forêt.
— Qu’est-elle devenue ?
— Lestival. » Le mot était empli de fatalité.

(ADWD, Daenerys IV)

Le temps passant, Rhaegar finit par reporter la prophétie sur son propre fils comme mentionné trois citations plus haut, puis finit par interpréter qu’il doit y avoir non pas un élu, mais trois. Trois têtes a le dragon.

Viserys, songea-t-elle d’abord à l’étape suivante, mais un second coup d’œil la détrompa. S’il avait bien les cheveux de son frère, l’homme était de plus haute taille, et ses prunelles étaient non pas lilas mais d’un indigo prononcé. « Aegon, disait-il à une femme qui, couchée dans un grand lit de bois, donnait le sein à un nouveau-né. Se peut-il meilleur nom pour un roi ? — Composeras-tu une chanson pour lui ? demanda la femme.
— Il en a déjà une, répliqua l’homme. Comme il est le prince qui fut promis, sienne est la chanson de la glace et du feu. » Il leva les yeux, ce disant, et, à la manière dont son regard croisa celui de Daenerys, elle eut l’impression qu’il la voyait, là, debout en deçà du seuil. « Il doit y en avoir cependant une autre, ajouta-t-il sans qu’elle parvînt à savoir s’il s’adressait à sa compagne ou à elle-même. Le dragon a trois têtes. » Il gagna la banquette de la fenêtre, prit une harpe et laissa ses doigts courir avec légèreté sur les cordes d’argent.

(ACOK, Daenerys IV)

Seulement, après la naissance d’Aegon (fin 281), Rhaegar apprend que son épouse, Elia, ne pourra plus porter d’enfants et donc engendrer la troisième tête du dragon. Le premier jour de l’an 282, Rhaegar et six de ses plus proches compagnons prennent la direction du Conflans, probablement à la recherche de la naine albinos de Noblecœur afin de sortir de cette impasse prophétique.

Au nouvel an, le prince héritier avait pris la route avec une demi-douzaine de ses amis et plus proches confidents, pour un voyage qui l’amènerait en fin de compte dans le Conflans, à moins de dix lieues d’Harrenhal… où Rhaegar se trouverait de nouveau face à face avec Lyanna de Winterfell et allumerait avec elle un feu qui consumerait sa maison, sa famille et tous ceux qu’il aimait — et la moitié du royaume avec lui.

(TWOIAF, La Chute des Dragons)

C’est donc à moins de dix lieues d’Harrenhal que Rhaegar retrouve Lyanna. Notons au passage que si rencontre fortuite il y a eu, à quelques lieues d’Harrenhal, il y a un endroit tout désigné pour cela, l’auberge du carrefour où les rencontres les plus fortuites (ou les plus induites par le destin) ont lieu. C’est dans cette même auberge que Catelyn tombe fortuitement sur Tyrion, et qu’ils allument ensemble un autre feu (pas sexuel celui-ci hein ^^) qui embrasera une nouvelle guerre civile. L’histoire est une roue qui tourne sur elle-même comme le dit Archimestre Rigney, et le temps un dragon se mordant la queue. Mais la cyclicité de l’histoire comme celle de l’auberge du carrefour mériterait amplement sa propre analyse qui serait aussi longue que cet essai, donc laissons là cette digression et retournons à nos moutons-dragons.

La date exacte de l’enlèvement de Lyanna n’est pas connue avec précision, mais si Rhaegar a quitté Port-Réal au début de l’an 282 et que son voyage l’a mené « en fin de compte » dans le Conflans, on peut imaginer que pas mal de temps s’est écoulé, sans doute plusieurs mois, ce qui est cohérent avec les dates et durées connues de la rébellion. Lyanna est donc enlevée vers la moitié de l’an 282 (à quelques mois près).
Rhaegar retrouve donc Lyanna. La suite ne nous est pas connue. Tant les romans que TWOIAF nous cachent habilement toute la période précédant les événements de la Tour de la Joie et nous ne pouvons que nous perdre en conjectures sur les interactions réelles qui advinrent entre les deux jeunes gens. Lyanna et Rhaegar s’aimaient-ils ? Etait-ce un amour à sens unique, Lyanna aimant Rhaegar et Rhaegar ayant trouvé là le moyen d’obtenir sa troisième tête de dragon ? Nous l’ignorons, et à vrai dire cela importe assez peu dans la détermination de l’enchainement des faits.

Laissons donc Rhaegar et Lyanna roucouler en paix et intéressons-nous à un autre couple. Selon toute vraisemblance (et selon Barristan) Ashara Dayne est tombée enceinte à Harrenhal (fin 281 donc). Si l’identité du père reste sujette à caution (et mériterait sa propre analyse) l’explication la plus simple est que le père soit Eddard. Mais encore une fois, ce détail ne change pas la trame des événements. Qu’Ashara et Eddard aient eu une relation suivie ou qu’elle soit juste venue dans le Val d’Arryn lui annoncer sa grossesse, il est très probable que la jeune femme aperçue par lord Godric Borrell et se faisant passer pour une fille de pêcheur fut Ashara incognito. La rébellion récemment déclarée, Eddard a pour souci de mettre Ashara à l’abri et l’emmène avec lui jusqu’à Blancport (après un détour imprévu à Sortonne) afin qu’elle reprenne le bateau pour Dorne.

La rébellion dure une bonne année, avec son lot de morts et de destructions, et nous voilà fin 283 après la levée du siège d’Accalmie par Eddard. Eddard et six compagnons (notez au passage l’image en miroir de Rhaegar et ses six compagnons quittant Port-Réal) galopent vers la fameuse Tour de la Joie, dans les montagnes rouges. Là Eddard affronte trois chevaliers de la Garde Royale, et trouve Lyanna sur sa couche sanglante qui lui demande pardon, et de tenir des promesses.

— Je me trouvais auprès d’elle quand elle est morte, rappela Ned. Elle souhaitait revenir chez elle, ici, près de Père et près de Brandon. » Il l’entendait encore retentir, son cri – Promets-moi –, dans la chambre où l’odeur du sang se mêlait au parfum des roses. « Promets-moi, Ned ! » La fièvre qui la tenaillait alors lui ôtait les forces et réduisait sa voix à un murmure imperceptible mais, sitôt qu’il eut donné sa parole, s’apaisa le regard anxieux. Il voyait encore quel sourire le remercia, il sentait encore se refermer sur les siens l’étau des doigts, il revoyait enfin la paume s’ouvrir et répandre, noirs et fanés, les pétales roses. De la suite, aucun souvenir. On l’avait trouvé, muet de douleur, étreignant convulsivement la morte, et le petit échanson Howland Reed avait, paraît-il, dû dénouer leurs mains.

(AGOT, Eddard I)

Un vieux rêve le hantait, un rêve où s’enchevêtraient les manteaux blancs de trois chevaliers, la couche de Lyanna, sanglante, une tour depuis longtemps ruinée.

(AGOT, Eddard X)

Lyanna est donc décédée, sur une couche sanglante, après avoir subi une forte fièvre… Le terme de couche sanglante (bed of blood) est repris une seule autre fois dans le récit (sous une forme légèrement différente (bloody bed) mais dans un contexte tout à fait éloquent.

« Tout à l’heure, dit Daenerys à l’affreuse Lhazaréenne, tu as parlé de berceuses de parturition…
— Aucun secret de la couche sanglante ne m’est inconnu, Dame Argentée, et de ma vie je n’ai perdu de nouveau-né.
— Mon temps approche. Je souhaiterais que tu m’assistes, le moment venu, si cela t’agrée. »

(AGOT, Daenerys VII)

Pour qui en douterait, la couche sanglante se réfère assez clairement à un accouchement. Lyanna donne donc naissance en cette tour et force Eddard à promettre plusieurs serments. Des promesses qui vont lui coûter très cher et qui le mineront pendant les années à venir.

Il les avait assez cher payées, pourtant, les promesses arrachées par Lyanna sur son lit de mort…

(AGOT, Eddard IX)

Ces promesses, mentionnées un nombre incalculable de fois (neuf en fait si je ne me trompe pas) dans les chapitres consacrés à Eddard, toujours au pluriel, restent sujettes à conjecture. On peut facilement imaginer que l’une de ces promesses concernait le rapatriement de sa dépouille à Winterfell étant donné que le corps de Lyanna est le seul qu’Eddard et Howland Reed aient rapporté de la Tour de la Joie. Une autre concernait très probablement la mise en sécurité de son enfant. Un simple « promets-moi de l’élever en toute sécurité ». À partir de là, cacher son identité réelle devient une priorité. Eddard a pu constater l’absence de limite de Robert dès lors qu’il s’agissait de Targaryen, et le sort réservé aux (autres) enfants de Rhaegar.

Ned dédaigna feindre la surprise. Il savait trop bien que Robert exécrait les Targaryens jusqu’à la démence. Il se rappelait trop bien sa prise de bec violente avec lui, le jour où Tywin Lannister avait eu le front d’offrir au nouveau roi, pour gage de sa loyauté, les cadavres de la femme et des enfants de Rhaegar. Lui-même disant « meurtre » et Robert « guerre ». Il se souvenait trop bien d’avoir protesté que le jeune prince et sa sœur n’étaient que des bambins, et de s’être entendu rétorquer : « Tes bambins ? du frai de dragon, voilà tout ! » Jon Arryn lui-même s’était révélé impuissant à calmer l’orage. Et il se souvenait trop bien de la fureur froide qui l’avait jeté sur les routes, ce jour-là, pour aller livrer dans le sud, seul, les ultimes batailles. Il se souvenait enfin trop bien qu’il avait fallu une autre mort, la mort de Lyanna, et leur deuil commun, pour amener la réconciliation…

(AGOT, Eddard II)

Si Robert venait à apprendre que Lyanna, sa fiancée, avait délibérément eu un enfant avec son pire ennemi, un Targaryen, Rhaegar, le sort de l’enfant n’aurait rien à envier à ceux de Rhaenys et d’Aegon. Eddard doit donc s’assurer de ce que l’enfant reste à la fois caché et protégé. Eddard décide donc de faire passer Jon pour son propre bâtard. Que s’est-il passé alors ? Difficile à dire. Comme pour les événements situés entre l’arrivée d’Eddard et de ses compagnons et l’agonie de Lyanna, nous n’avons que peu d’information sur la suite des événements. La plus grosse interrogation se situe au niveau de la présence d’autres personnes sur les lieux. Un accouchement nécessite une certaine préparation, et une sage-femme pour y procéder. Du moins il serait étonnant que les Gardes Royaux qui gardaient la tour aient négligé ce « détail » et poussé Lyanna à accoucher sans assistance aucune. Cependant la présence de Lyanna à la tour était un secret, et un secret bien gardé. Comment garder un secret si on fait appel aux premiers villageois locaux venus pour procéder à l’accouchement ? Difficile. Imaginons que ser Arthur Dayne, chevalier de la Garde Royale, ait décidé de faire appel à sa sœur, lady Ashara.

Ashara avait été enceinte peu auparavant, et s’il on peut croire Barristan, a perdu le bébé en couches. Les Météores sont relativement proches de la Tour de la Joie et Ashara peut y avoir conduit une femme du commun, une locale pratiquant les accouchements et la nourrice qui les suit. Une dénommée Wylla. Je pense également que c’est Ashara, apprenant la chute de Port-Réal et qu’Eddard descendait la route Royale jusqu’à Accalmie pour en lever le siège, est venue le prévenir et lui indiquer où se trouvait sa sœur, information qui n’était a priori connue que de Rhaegar et des trois chevalier de la Garde Royale présents et dont la révélation a toujours constituée une énigme en soi. Une Ashara, aidant son frère, et qui, devant la défaite de Rhaegar et les complications de la grossesse de Lyanna, décide d’aller chercher Ned me semble une option plus que valable. En tout cas, ça colle plutôt pas mal, et tous les protagonistes de l’histoire sont bien en place. L’accouchement s’est donc mal passé et Lyanna a péri, comme Rhaegar avant elle au Trident, et Eddard a promis de veiller sur l’enfant et de le protéger.

Eddard, Howland Reed et Wylla emportent le nourrisson aux Météores où Eddard a renvoyé Ashara après qu’elle lui a indiqué la position de la Tour de la Joie et ils décident ensemble de ce qu’ils vont faire de cet enfant. Le faire passer pour le fils d’Eddard et d’Ashara semble la meilleur solution. Si en grandissant Jon se met à présenter des traits valyriens comme les prunelles violettes ou les cheveux argentés, Eddard pourra arguer qu’il tient de sa mère et a les caractéristiques physiques des Dayne. Si Jon se met à ressembler aux Stark via Lyanna, il pourra dire qu’il tient de lui. C’est cette dernière option que le destin va choisir.

Le suicide d’Ashara reste entouré de mystère. Il se peut qu’elle ne fût pas d’accord avec cette décision d’Eddard de respecter ses promesses à Lyanna. Ashara a tout perdu dans cette affaire. L’homme qu’elle aimait qui va en épouser une autre, son enfant mort-né, son frère… les raisons de se tuer une fois Eddard parti ne manquent pas. Il existe bien entendu des spéculations et autres théories du complot concernant sa survie, mais cela n’interfère que très peu avec le cadre général de la théorie ici-présente, aussi ne nous y attarderons-nous pas. Eddard, bouleversé par le suicide d’Ashara, décide d’éviter de faire passer le bébé trop ouvertement pour leur enfant, non seulement car les dates collent difficilement pour qui s’y intéresse un peu, et que refuser d’en parler par pudeur est un bon moyen d’éloigner les curieux. Jon ayant toutes les caractéristiques d’un Stark, rester évasif sur la mère est la solution la plus prudente. Il évoque Wylla avec Robert (qui ayant été très proche d’Eddard dans le Val est parfaitement en mesure de calculer que, si on retranche neuf mois à l’âge du bébé, Ashara peut difficilement être la mère) et ne dément pas les insinuations sur Ashara, se contentant d’éviter qu’elles ne circulent à Winterfell.

La suite, on la connait : Jon est élevé parmi les enfants Stark, et Eddard prie pour qu’ils grandissent comme des frères, scène que l’on voit dans une vision du passé qu’a Bran.

… Mais soudain, sans comprendre comment, il fut de retour à Winterfell, dans le bois sacré, à contempler de haut son père. Lord Eddard paraissait bien plus jeune cette fois-ci. Il avait les cheveux bruns, sans aucun soupçon de gris, la tête inclinée.
« … qu’ils grandissent aussi proches que des frères, avec l’amour pour tout partage, priait-il, et que la dame mon épouse trouve en son cœur de pardonner…

(ADWD, Bran III)

Et comme des frères, ils grandirent.

Signes et présages et autres indices disséminés

Si cette version de l’histoire cadre déjà bien avec tous les faits connus et interprétables, y compris avec les rares flashbacks dont nous sommes gratifiés concernant cette période, la justesse des grandes lignes de cette théorie peut être renforcée par quelques éléments un peu plus « mystiques » qui achèvent de la rendre prégnante. La plus connue se trouve dans la vision qu’a Daenerys chez les Nonmourants :

Son argenté trottait à présent dans les prés vers une source ombreuse où se reflétait un océan d’astres. Campé à la proue d’un navire parut un cadavre aux yeux étincelants qui juraient dans sa face morte et dont les lèvres grises esquissaient un sourire navré. Une fleur bleue s’épanouit dans les lézardes d’un mur de glace, et l’atmosphère en fut embaumée… mère des dragons, fiancée du feu…

(ACOK, Daenerys IV)

La symbolique de la fleur bleue est assez explicite. Elle renvoie doublement à la légende de Baël le Barde où un roi-ménestrel enlève la fille d’un lord Stark et où la rose d’hiver tient un rôle de première importance dans l’histoire, et bien entendu à la relation entre Rhaegar (également roi-ménestrel qui enlève la fille du lord Stark) où la rose est omniprésente, depuis la couronne du vainqueur du tournoi lors de leur première rencontre, jusqu’à la mort de Lyanna tenant les pétales dans les mains et demandant à Ned de la pardonner pour avoir aimé le parfum des roses.

Conclusion

Les évocations de l’identité de la mère de Jon dans le roman apparaissent très vite comme fausses à qui y regarde de près, et le fait qu’Eddard soit rongé par la culpabilité de mensonges qui le hantent depuis quatorze ans n’en est que plus parlant. À l’inverse, l’hypothèse d’une relation entre Rhaegar et Lyanna avec comme point d’orgue la naissance de Jon est à la fois crédible, explicative, cohérente avec tous les faits connus, les motivations de personnages connus et les prophéties connues.

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