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La chanson de Jenny : entre livres et série

La chanson de Jenny : entre livres et série

Attention, cet article spoile quelques éléments mineurs de l’épisode 2 de la saison 8 de Game of Thrones (et quelques éléments d’intrigue du livre jusqu’à A Storm of Swords/Intégrale 3/Tome 9)

Durant la calme veillée d’armes qui précède l’attaque des Marcheurs blancs (qui est au passage une référence au Seigneur des Anneaux), Podrick chante à ses camarades Brienne, Jaime, Tormund, Davos et Tyrion une douce chanson mélancolique : la chanson de Jenny. Celle-ci fait allusion à l’histoire de Jenny de Vieilles-Pierres, une jeune femme ayant vécu environ cinquante ans avant le début de la série, sous le règne du roi Aegon V Targaryen. Bien que toute son histoire ne nous soit pas révélée, nous proposons de vous présenter ici l’état de nos connaissances sur le sujet.

Illustration de couverture : @NaomiMakesArt (site internet), avec son aimable autorisation.

Jenny de Vieilles-Pierres

Localisation de Vieilles-Pierres, dans le Conflans

Les origines de Jenny sont assez mystérieuses. Il semblerait qu’elle vivait à l’état quasi-sauvage au milieu des ruines de Vieilles-Pierres, un antique château royal du Conflans datant d’avant l’arrivée des Andals à Westeros, plusieurs milliers d’années avant le début de la saga, selon les légendes. Il appartenait à la maison d’Alluve, la première à avoir unifié le Trident et à porter le titre de roi des Rivières et des Collines. Cette dynastie disparut lors de l’invasion des Andals et il est probable que le château ait été abandonné et détruit à cette même époque. Notre Jenny prétend donc être une lointaine descendante de ces rois des Premiers Hommes, bien que ceux qui vivent dans les villages alentours racontent qu’elle est juste une paysanne à moitié folle, peut-être même une sorcière (accusation souvent portée dans cet univers envers des femmes vivant seules).

En l’an 239, Jenny rencontre le prince Duncan Targaryen, alors qu’il voyage dans le Conflans. A cette époque, celui-ci est le fils aîné et l’héritier du roi Aegon V, connu chez les lecteurs sous le sobriquet de l’Œuf, des aventures de Dunk et l’Œuf (cf. Chroniques du chevalier errant).
Les deux jeunes gens tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Sauf que cet amour ne plaît pas à tout le monde, loin de là ! Duncan est un prince, et si son père, le roi Aegon, est plutôt du genre ouvert d’esprit, il n’est pas prêt à laisser son héritier se marier avec une paysanne dont on ne connaît même pas les origines exactes. D’autant que le prince Duncan est déjà fiancé à la fille de lord Lyonel Baratheon, l’Orage Moqueur, et que rompre ces fiançailles aurait entraîné des ennuis diplomatiques entre la Couronne et les terres de l’Orage.

Oui, sauf que le roi Aegon V ne peut pas non-plus empêcher son fils de se marier par amour, étant donné que lui-même l’a fait des années plus tôt avec lady Betha Nerbosc. Ainsi le Conseil restreint, le Grand Septon et le Grand Mestre imposent à Duncan de choisir : ou bien il renonce à Jenny de Vieilles-Pierres, ou bien il abdique sa qualité d’héritier, et laisse son frère cadet Jaehaerys (le futur grand-père de notre Daenerys du Typhon), devenir le nouvel héritier du royaume.

Le roi Aegon V Targaryen et ses trois fils (de gauche à droite), Duncan, Jaehaerys et Daeron (crédits : Karla Ortiz, TWOIAF)

Le roi Aegon V Targaryen et ses trois fils (de gauche à droite), Duncan, Jaehaerys et Daeron (crédits : Karla Ortiz, TWOIAF)

Le prince Duncan choisit Jenny et perd ainsi sa place d’héritier. Cela n’est pas sans conséquences sur le royaume : lord Lyonel Baratheon, l’Orage Moqueur, furieux de la rupture des fiançailles avec sa fille, se proclame roi de l’Orage et entre en rébellion contre le Trône de Fer, rébellion qui s’achève lors d’un duel judiciaire entre lui et le lord Commandant de la Garde Royale, ser Duncan le Grand (le fameux Dunk mentionné plus haut). Ser Duncan ayant gagné le duel, lord Lyonel renonce à ses prétentions, et, en compensation, le roi Aegon V organise des fiançailles entre sa fille Rhaelle Targaryen et le jeune Ormund Baratheon.
C’est de cette lignée que descendront Robert, Stannis et Renly, et c’est en raison de ce mariage que, quarante ans plus tard, Robert Baratheon se retrouvera être le plus proche parent de l’ancienne lignée royale Targaryen et pourra réclamer le Trône de Fer à l’issue de sa rébellion.

Mais revenons à Jenny et à Duncan dont le titre de Prince de Peyredragon (Dragonstone en VO) devient le surnom Prince des Libellules (Dragonflies en VO, jeu de mot). Lorsque Duncan présente sa femme à la cour de Port-Réal, elle est accompagnée d’une naine albinos. Certains la soupçonnent d’être une sorcière des bois, mais lady Jenny est convaincue qu’elle est une enfant de la forêt. Les lecteurs la connaîtront dans Le Trône de Fer sous le nom de fantôme de Noblecœur. Cet être mystérieux prophétise alors au nouveau prince héritier Jaehaerys et à sa sœur-épouse Shaera que le Prince qui fut Promis naîtra de leur lignée. Elle leur dit aussi que, pour cela, leurs deux enfants, Aerys (le futur Roi Fou), et Rhaella devront se marier. Ce qui est fait, le fantôme ayant acquis une certaine influence auprès des enfants du roi Aegon V, au grand désespoir de ce dernier.

De la suite, nous ne connaissons que des bribes. Vingt ans plus tard, en 259, à Lestival, un des châteaux des Targaryen, le roi Aegon V réunit ses proches pour fêter la naissance prochaine de son premier arrière-arrière-petit-enfant, Rhaegar, et semble tenter de faire éclore des œufs de dragon. Quelque chose de mystérieux, on ne sait pas quoi, se produit, et l’expérience échoue, entraînant un effroyable incendie et causant la mort de la quasi-totalité de la famille royale, dont le roi Aegon V et le Prince des Libellules Duncan Targaryen. Cet évènement est appelé la tragédie de Lestival.

Lestival brûle par Mark Simonetti. Droits : Fantasy Flight Games (C)FFG.

La tragédie de Lestival (crédits : Marc Simonetti ; TWOIAF)

On ne sait pas si Jenny de Vieilles-Pierre meurt lors cette tragédie ou peu après. Elle disparaît en tous les cas des radars.

De nombreuses chansons ont été écrites sur les sentiments de Duncan et de Jenny, dont celle qui porte le nom de la jeune femme, décrite comme douce et triste. Mais si elle évoque leur profond amour, elle parle aussi de trahison, de meurtre, de pendaison, de vengeance, de deuil et d’affliction, ce qui peut donner un bref aperçu du drame que fut probablement la fin de la vie de Jenny de Vieilles-Pierres.

Le fantôme de Noblecœur lui a survécu et vit aujourd’hui à Noblecœur (d’où son surnom), un ancien lieu sacré des enfants de la forêt et des vervoyants, avant que les Andals ne le détruisent au cours de leur invasion. La naine prononce des prophéties à la Fraternité sans Bannière en échange d’une chanson, celle de Jenny, interprétée par Tom des Sept, le barde de la Fraternité. Cette chanson l’aide à rester en paix. Un seul couplet nous est connu :

Dans les salles des rois défunts,
Jenny,
Tout là-haut là-haut,
Dansait avec ses fantômes…
.

Le roman, s’il mentionne évidemment Jenny lorsque la Fraternité sans Bannière la rencontre, se permet deux autres évocations du personnage. D’une part, Robb Stark en parle lorsqu’il passe par Vieilles-Pierres avant de se rendre au mariage de son oncle aux Jumeaux, et Catelyn se remémore avoir campé à cet endroit lorsqu’elle était jeune. Elle et Petyr Baelish, alors pupille de son père Hoster Tully qui se rendait à Salvemer, avaient joué à Duncan et Jenny, son soupirant lui piquetant des fleurs dans les cheveux. Plus sinistre, la chanson est entonnée par Tom des Sept-Rus, barde de la Fraternité, lors de la pendaison de Merrett Frey par un autre genre de revenante, justement à Vieilles-Pierres, en épilogue d’A Storm of Swords (Intégrale 3).

L’écriture de la chanson

Jenny de Vieilles-pierres et ses fantômes (crédits : Naomi makes art

Jenny de Vieilles-pierres qui danse avec ses fantômes (crédits : Naomi Makes Art, avec son aimable autorisation)

George R.R. Martin avait déjà évoqué une chanson d’amour triste et mélancolique appelée La chanson de Jenny dans son roman Elle qui chevauche les tempêtes (Windhaven en VO). Cette chanson était déjà une référence à son premier roman, L’Agonie de la lumière, où un de ses personnages principaux, surnommé Jenny, était au centre d’une histoire d’amour triste et mélancolique. Pour l’anecdote, il est possible que cet amoncellement de personnages ayant pour nom Jenny et Jeyne trouve son origine dans un ouvrage qui a marqué Martin bien que peu connu en France, The Once and Future King de T.H. White, paru en français sous le titre La Quête du roi Arthur (dont le premier tome, Excalibur : l’épée dans la pierre a fait l’objet d’une chronique dans ce blog) et qui a donné entre autres, Merlin l’enchanteur chez Disney. Dans le troisième tome du cycle, on peut noter qu’Arthur et Lancelot font référence à Guenièvre sous le pseudonyme de Jenny, chose que Martin reprend dans L’agonie de la lumière où le héros rencontre Jenny/Gwen… en Avalon ! Dès lors, il n’est pas étrange de voir Jenny/Jeyne s’inviter dans le Trône de Fer sur une thématique au cœur la légende arthurienne : que peut une couronne face au pouvoir de l’amour ? Ce n’est pas Robb Stark (coïncidence ?) ou mestre Aemon, l’oncle par alliance de Jenny de Vieilles-Pierres (tiens, comme par hasard !), qui nous contrediront.

Pour le Trône de Fer, Martin n’en a écrit que les deux premiers vers :

High in the halls of the kings who are gone,
Jenny would dance with her ghosts

Il a bien écrit quelques vers de plus, mais les a finalement coupés dans les romans. En effet, il souhaitait que ces paroles soient « hantées » et « évocatrices » selon ses termes, et n’était pas satisfait de son travail (cf. en anglais Jenny of Oldstone’s Song sur westeros.org).

La version que chante Podrick a été écrite par les scénaristes de la série, et composée par Ramin Djawadi, comme le reste de la bande originale (les paroles sont donc non-canoniques vis-à-vis des livres). Initialement, le scénariste David Nutter souhaitait que ce soit Tormund qui la chante, avant que le réalisateur Bryan Cogman ne lui signale que l’acteur Daniel Portman, interprète de Podrick Payne, avait une très belle voix. Les quelques vers de Martin ont donc été augmentés pour donner le résultat ci-dessous :

High in the halls of the kings who are gone,
Jenny would dance with her ghosts
The one she had lost and the one she had found
The one who had loved her the most

The ones who’d been gone for so very long
She could’nt remember their names
They spun her around on the damp old stones
Spun away of her sorrow and pain
And she never wanted to leave (x4)
They dance through the day and into the night
Through the snow that swept through the hall
From winter to summer then winter again
Til the walls did crumble and fall
And she never wanted to leave (x4)
High in the halls of the kings who are gone,
Jenny would dance with her ghosts
The one she had lost and the one she had found
The one who had loved her the most

Si Tormund avait chanté, peut-être aurions-nous eu droit à la chanson sauvageonne, Le Dernier Géant, plutôt qu’à cette évocation des Sept Couronnes ? Je ne peux m’empêcher de vous mettre les paroles de ce chant, qui aurait aussi bien pu convenir à cette scène :

Ooooooh, je suis le dernier géant, mon peuple a quitté la terre.
Le dernier, quand, à ma naissance, les géants des montagnes gouvernaient le monde.
Mes forêts m’ont volées ces pygmées, hélas, et mes rivières et mes collines,
Et bâti un grand mur qui barre mes vallées, et vidé mes rus de tout leur poisson.
De grands feux font dans leurs séjours de pierre,
Et forgent là des piques aiguës,
Pendant que par les montagnes j’erre,
Seul, avec mes seuls pleurs pour seule compagnie,
Ils me traquent avec des chiens, le jour,
Et avec des torches me traquent, la nuit.
Car ils rampent, tout petits, au sol,
Quand toujours les géants marchent dans la lumière.
Oooooooh, je suis le DERNIER des géants,
Rappelez-vous bien ma chanson,
Car avec moi elle va s’éteindre,
Et durer le long silence, long.

Enfin, quant à la chanson dans sa version HBO, l’épisode se conclut par une version interprétée par Florence + the Machine (dont un des titres avait été utilisé dans la bande-annonce de la saison 2). HBO en a mis une version « avec les paroles » sur YouTube après la diffusion, à retrouver ci-dessous.

Les interprétations

Sansa et son collier libellule de la saison 1. Crédits : HBO.

Le personnage de Jenny n’en est pas à sa première apparition dans la série télévisée, même si les allusions sont jusqu’ici restées discrètes. Dans la saison 7, c’est un mestre de la Citadelle qui l’évoque devant Sam en renvoyant Jenny et les enfants de la forêt au statut de contes pour enfants. Plus subtil, en saison 1, Sansa Stark porte un collier en forme de libellule (cf photo) qui rappelle justement son amour des chansons romantiques dont… celle de Jenny et du Prince des Libellules. Collier qui sera remplacé par le présent de Joffrey avant de refaire son apparition lors d’une audience dans la salle du trône. Pour plus d’informations sur les sens cachés des costumes, nous vous renvoyons à un autre article de la Garde de Nuit.

L’apparition de la chanson dans les deux médias est sujette à débat. D’une part, dans la série télévisée, elle intervient en même temps que certaines révélations concernant Jon et Daenerys, ce qui pourrait ne pas être anodin. Mais les paroles font probablement davantage référence aux morts à venir dans les futurs épisodes, puisqu’après tout, valar morghulis !

Les paroles collent d’ailleurs bien au contexte général de l’épisode 2 : les personnages se retrouvent tous à Winterfell, château ancestral des Stark (They spun her around on the damp old stones), siège de nombreux rois de l’Hiver qui reposent dans la crypte (High in the halls of the kings who are gone, Jenny would dance with her ghosts), dont certains se perdent dans les tréfonds de l’histoire (The ones who’d been gone for so very long, She could’nt remember their names) ; ensemble, ils attendent l’arrivée des Marcheurs blancs (From winter to summer then winter again), et profitent de leurs derniers instants en cette sombre nuit (They dance through the day and into the night) ; aucun d’entre eux ne veut mourir (And she never wanted to leave), et tous passent du temps avec les êtres chers (The one who had loved her the most).

Dans le livre, les implications du fantôme de Noblecœur, de la tragédie de Lestival et de cette abdication de Duncan ont largement été débattues sans pour autant trouver de réponses définitives. Pour faire le point sur l’infini des possibles, nous préférons vous renvoyer aux approfondissements de la Garde de nuit ou encore à la l’excellente théorie des Trois chansons anonymes sur le forum, dont l’élaboration n’est pas encore terminée.

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