[Colloque Imaginales 2020] Le matériau historique dans Game of Thrones – F. Besson

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    Babar des Bois
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    Deuxième intervention du deuxième jour du colloque « Game of Thrones » des Imaginales, dont la thématique générale était : « le réalisme historique de Game of Thrones et du Trône de Fer »

    *

     « La vérité est dans les archives : l’utilisation du matériau historique dans Game of Thrones » – par Florian Besson

    [Attention ! Cette communication parle essentiellement de la série télévisée Game of Thrones, et parle notamment de sa fin !]

    C’est un topos classique en fantasy : un personnage qui se plonge dans de vieux grimoires (souvent poussiéreux) pour découvrir une vérité sur l’univers/essentielle à l’intrigue. On a le cas de Gandalf à Minas Tirith, d’Harry Potter à Poudlard, etc…. Des recherches qui au passage semblent bien facile à l’historien qui a l’habitude de fréquenter un réel dépôt d’archive, mais qui permettent de condenser l’intrigue.

    GoT propose de nombreuses scènes se déroulant dans des bibliothèques. La série pose la question de l’utilité de l’histoire à la fois comme récit du passé ainsi que comme discipline historique étudiant ce passé.

    Qui utilise l’histoire ?

    En particulier pour les livres d’histoire :

    *Ned Stark qui découvre le secret de l’inceste Lannister dans la Généalogie des Hommes Illustres.
    *Tyrion qui cherche désespérément des éléments pour se préparer au siège de la Néra (saison 2).
    *Sam dans les archives de Châteaunoir, puis à la Citadelle.
    Florian Besson note aussi qu’il y a d’autres personnages associés à l’écrit – notamment Tywin, très associé aux lettres – mais il se concentre sur les récits historiques.
    Les trois personnages cités sont ceux porteurs des valeurs les plus modernes dans ce monde, face à la brutalité présentée « médiévale » des autres personnages. Une valeur entre renforcée par le fait qu’ils consultent des livres.
    La phrase de Tyrion (« un esprit a autant besoin de livre qu’une épée d’une pierre a aiguisé ») illustre une forme de clivage : d’un côté le héros guerrier a l’épée, de l’autre l’esprit érudit qui s’avère, au fil de la série, finalement plus puissant. Ne peut-on pas voir l’opposition classique qu’on retrouve dans les JdR entre le guerrier (force, courage) et le magicien (intelligence, ruse) ? Et Sam comme un petit clin d’oeil ironique et amusé au cliché du geek ?

    A quoi sert l’histoire ?

    A découvrir la vérité (intradiégétiquement). Les scènes qui se déroulent dans les bibliothèques ont souvent un rapport avec le passé. L’histoire est utilitaire dans la série. Livres et archives ont une autorité incontestée (cf. quand Sam découvre l’identité réelle de Jon dans un bouquin et qu’il prend pour argent comptant direct).

    Du coup c’est assez peu étonnant que Brandon Stark – incarnation de l’histoire – finisse par devenir le roi.

    GoT couronne-t-il un roi historien et met-il en valeur le récit historique ?

    Florian Besson explique que c’est plus complexe, car la série ne cesse de mettre en doute la valeur de l’histoire. Ainsi, Sam à la fin de la série présente un livre intitulé A Song of Ice and Fire, qui est en fait une mise en abyme du récit – une technique qui permet d’inclure encore plus le spectateur dans le récit. Une mise en abyme qui est suggérée par le générique : les anneaux que l’on y voit (avec des morceaux de l’histoire du monde) sont celles des sphères que contemple Sam à la Citadelle. Lorsque Sam présente à Tyrion le livre, il lui dit qu’il n’apparaît pas, malgré le rôle essentiel de Tyrion. Cela interroge sur la fiabilité de l’œuvre. C’est certes une plaisanterie, pour faire rire aux dépends de Tyrion. Mais on peut aussi penser à une autre analyse : la série souligne combien l’histoire est politique, et qu’elle n’a pas de vérité propre. Une chose que l’on voit avant en fait : dans la saison 1, Cersei dit clairement à Joffrey que, lui roi, pourra faire dire à l’histoire ce qu’il veut. Et d’ailleurs une statue plus tard le met en scène en train de terrasser un loup. On peut également penser au dialogue entre Varys et Littlefinger devant le Trône de Fer où ils abordent cette question.

    La fantasy médiévaliste a toujours eu un rapport fort à la discipline historique. Depuis une vingtaine d’années, les historiens ont travaillé sur les conditions d’élaboration des textes historiques et ont montré la difficulté d’établir une vérité factuelle (Patrick Boucheron dit comme Littlefinger, que les Empires se créent sur des histoires qu’ils se racontent à eux-mêmes).

    Mais il n’y a pas que ça : ce livre donné à Tyrion s’inscrit dans une tendance récente qui vise à mettre en scène une histoire secrète, alternative. C’est autour de ce concept que se construisent certains romans (Mary Gentle, Fabien Cerutti). L’histoire officielle, qu’on connait, est fausse car sciemment déformée. Toute l’histoire qu’on nous raconte depuis le début sur Lyanna et Rhaegar par exemple est fausse : elle n’a pas été enlevée et violée. Depuis la première page, on nous ment. Si Florian Besson reconnait l’intérêt narratif d’un tel motif, il pense qu’il y a aussi une lecture politique à faire derrière ce motif. L’idée selon laquelle l’histoire est un mensonge déformée par les dominants ou construite par une institution, est le fonds de commerce de livres de « pseudo-historiens » qui s’en prennent aux historiens qui cacheraient la « vraie histoire ». L’image du « seul contre tous » est mise en scène dans la série dans la scène où Sam essaye de convaincre les archimestres de se mobiliser contre les Marcheurs Blancs. Mais les archimestres se tiennent à la méthode historique (ils demandent d’autres sources). Ce faisant ils se placent dans le « faux » (le spectateur lui sait que Sam a raison)

    Conclusion

    GoT, un modèle pour la fantasy ? négatif : la série n’innove pas et reproduit le trope des bibliothèques qui renferme la révélation finale. Mais la série tient aussi un discours ambivalent sur la valeur réelle de l’histoire comme discipline. De façon plus générale, c’est un choix narratif fait par Martin pour son œuvre qui choisit d’éclater la narration entre plusieurs personnages. Au lecteur de construire sa vérité. Martin est d’ailleurs à remettre dans son contexte historique troublé (guerre du Vietnam, Watergate, etc..) et il émet lui-même des doutes sur la notion de vérité historique.
    Le fait que la fantasy intègre ces éléments lié au renouvellement historiographique n’est pas forcément une bonne chose selon Florian Besson, dans un contexte actuel où on ne cesse de dire que l’histoire comme science ne vaut pas grand-chose.
    Mais série est au final et comme toujours plus complexe : Florian Besson finit sur la toute dernière scène de Brienne que l’on voit compléter la page du Livre Blanc sur Jaime, sans dire de mensonge : il n’y a pas de manipulation derrière tous les écrits historiques.


    Florian Besson : Historien médiéviste, engagé dans la diffusion de la recherche, il travaille depuis plusieurs années sur les médiévalismes contemporains, en particulier sur les réseaux sociaux et dans la fantasy. Il a codirigé un ouvrage sur Kaamelott, participé à la rédaction du Dictionnaire de la fantasy dirigé par Anne Besson et, plus récemment, à celle du site internet de la BnF consacré à la fantasy. Avec Justine Breton, il a écrit un ouvrage consacré à Game of Thrones (Une histoire de feu et de sang. Le Moyen Âge de Game of Thrones), à paraître.

    #hihihi

    #135464

    Lapin rouge
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    J’ai enfin pris le temps de relire mes notes prises pendant cette intervention, fort stimulante. A plusieurs reprises, j’ai eu envie d’intervenir pour apporter mon grain de sel (je me suis retenu). En premier lieu, j’ai apprécié l’angle de cette intervention : étudier comment l’histoire, les historiens et les archives sont traités dans une fiction permet un intéressant renversement des perspectives, surtout quand c’est un historien qui s’y livre. Il peut ainsi observer comment son sujet d’étude est (bien ou mal) traité par un auteur ou, en l’espèce, par des réalisateurs, alors que l’angle plus traditionnel aurait consisté à regarder comment la fiction reste plus ou moins fidèle au matériau historique dont elle s’inspire.

    Ceci étant dit, je dois dire que je suis resté un peu dubitatif dès l’introduction quand Florian Besson, après avoir mentionné que la recherche d’une information cruciale dans les volumes poussiéreux d’une bibliothèque fait partie des lieux communs de la fantasy, ironise sur le fait que, dans la vraie vie, les recherches dans les dépôts d’archives sont loin d’être aussi faciles et rapides qu’elles semblent l’être dans la fiction. Il semble ce faisant ignorer ce qu’est une ellipse, alors qu’il est assez facile de comprendre qu’un auteur (qu’il soit littéraire ou audiovisuel) ne va pas raconter par le menu à son lecteur ou son spectateur les étapes successives et fort ennuyeuses d’une recherche archivistique (surtout dans un monde où n’existent pas nécessairement catalogues, index, fichiers et autres outils de recherche).
    Ce n’est d’ailleurs pas une démarche propre à la seule recherche d’archive. De manière générale, la fiction se doit de ne pas perdre le fil de son récit, et de ne pas perdre le lecteur-spectateur dans des détails et des détours superflus. Ainsi, par exemple, lorsqu’une arme légendaire est forgée ou reforgée (autre lieu commun de la fantasy), on ne va pas faire un cours de métallurgie ou de forge, on va expédier l’affaire en une phrase ou deux, ou, au cinéma, montrer brièvement un forgeron frapper la lame sur son enclume, et le héros pourra contempler extatiquement le fil aiguisé de son estramaçon. Il en est de même pour bien d’autres sujets, et les recherches en archive ne font pas exception.

    Florian Besson est bien conscient de tout cela, puisqu’il explique lui-même que sa remarque vaut pour tous les apprentissages, que cette condensation est tout à fait compréhensible et il avoue même être d’une certaine mauvaise foi. On lui accordera donc le bénéfice de la sincérité et de la lucidité ; il n’a sans doute pas pu s’empêcher de faire un clin d’œil à ses pairs historiens, qui partagent avec lui l’expérience des longues et souvent ingrates heures passées dans les archives.

    Là où ça commence à être un peu lourd, c’est qu’il poursuit en raillant la façon dont ces fameuses archives sont traitées sans précaution par les personnages de fiction (qui les étudient avec sur leur table des bougies, des encriers, des liquides divers, au risque de brûler, tacher ou déchirer les précieux grimoires). Personnellement, j’ai trouvé qu’il y avait là une posture en surplomb, qui peut faire sourire cinq minutes, mais qui ne méritait peut-être pas d’occuper la majeure partie de l’introduction.

    On retrouve cette posture en surplomb lorsqu’est abordée la question de l’utilité de l’histoire dans la fiction : Sam espère trouver dans les ouvrages de la Citadelle une arme contre les Marcheurs blancs, alors que, dans le monde réel, l’étude de l’histoire donne rarement accès à de telles informations stratégiques. On s’en doute un petit peu, mais la série est une œuvre de fiction, pas un documentaire sur l’histoire de la stratégie des grandes puissances. Non pas que la série ne soit pas exempte de reproches sur ce plan (le passage de Sam à la Citadelle semblant en effet traité assez sommairement, mais je n’ai pas encore atteint ce moment dans mon visionnage, donc je resterai prudent).

    Là où je trouve que le propos va un peu trop loin, c’est quand l’intervention convoque Patrick Boucheron en citant son cours au Collège de France (accessible ici) sur les « fictions politiques », et en le mettant en parallèle avec le discours de Littlefinger à Varys dans la salle du Trône de Fer (S3E6) : l’intriguant expose que le royaume des Sept Couronnes n’est qu’un mensonge, mais que ceux qui le racontent ont oublié son caractère mensonger. Florian Besson précise alors que c’est également la conclusion à laquelle arrive l’historiographie la plus contemporaine, dont Patrick Boucheron, qui expose que les royaumes se construisent sur des histoires qu’ils se racontent à eux-mêmes. Or les deux propos ne me semblent pas superposables : Littlefinger estime que le récit historique n’est qu’un mensonge, ce qui explique que tous les moyens soient bons pour atteindre le pouvoir suprême, puisque, une fois ce but atteint, il sera toujours possible de réécrire le passé pour en effacer les infamies qu’on a pu commettre. Or je doute que le travail de Patrick Boucheron se situe dans cette perspective. Mais je ne suis pas historien, et peut-être y a-t-il des subtilités qui m’échappent.

    Enfin, je suis dubitatif sur la conclusion. Estimer que l’histoire (dans la série) est un mensonge parce qu’on nous ment depuis le début au sujet du soi-disant enlèvement de Lyanna par Rhaegar, est une chose. Y voir une trace des idées de GRR Martin, qui aurait appris à se méfier de la notion de vérité officielle après avoir vécu le Watergate, en est une autre. J’ai envie de répondre d’abord qu’on se demande ce que GRRM vient faire dans cette intervention qui porte quasiment exclusivement sur la série, et que, dans les livres, l’enlèvement, et surtout le viol de Lyanna par Rhaegar est loin d’être considéré comme une histoire officielle (le sujet a d’ailleurs été abordé dans le débat qui a suivi l’intervention). Ensuite, on constate un glissement du propos de la notion de « vérité historique » à celle de « vérité officielle ». Or, on peut au contraire estimer que, bien souvent, le travail des historiens (les vrais) va plutôt à l’encontre d’une certaine vérité officielle (le « roman national »), et que l’exemple du Watergate est plutôt mal choisi, puisque le travail des enquêteurs (des journalistes et non des historiens en l’espèce, mais la perspective est la même) a au contraire permis d’établir, sinon LA vérité, en tout cas une version des évènements plus crédible que celle que tentait d’accréditer le pouvoir d’alors. Bref, faire de GRRM un sympathisant de ceux qui considèrent systématiquement l’histoire officielle (c’est-à-dire l’histoire académique) comme le mensonge des dominants m’a paru un peu fort de café (je caricature un peu le propos de l’intervention, mais c’est vraiment comme cela que je l’ai perçue).

    J’ai été beaucoup trop long, et je finirai en disant que j’ai eu le sentiment que l’historien qu’est Florian Besson s’est peut-être fourvoyé en voulant se livrer à un travail d’analyse interne d’une œuvre de fiction, qui est plutôt l’apanage des spécialistes de la littérature. Il est parfois fécond de s’affranchir des frontières académiques, mais c’est aussi risqué. Cela ne m’empêchera pas d’acheter et de lire le livre de Florian Besson et Justine Breton, et, si on juge de l’intérêt d’une intervention par l’abondance des réactions qu’elle suscite, alors celle de Florian Besson m’a passionné !

    They can keep their heaven. When I die, I’d sooner go to Middle Earth.
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