Share This Post

Accueil - Actualités / Œuvres et produits dérivés

[On teste pour vous] Les Pouvoirs de l’enchantement – Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction

[On teste pour vous] Les Pouvoirs de l’enchantement – Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction

Il y a un an et demi, Anne Besson, professeuse de littérature générale et comparée à l’université d’Artois, nous promettait « un bouquin sur les usages politiques et éthiques des littératures de l’imaginaire : comment les fans promeuvent des lectures morales, des lectures éthiques, et justement comment on demande aujourd’hui aux littératures de l’imaginaire de représenter la diversité sociale, la diversité raciale… » Il y a sept semaines paraissait ledit bouquin, Les Pouvoirs de l’enchantement – Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction (chez Vendémiaire Éditions, 228 pages, 21€). Un ouvrage exigeant, d’abord pensé pour les universitaires, qui fait l’état des lieux des rapports entre littératures de l’imaginaire et politique.

Pertinence de l’imaginaire

Pour ce faire, la directrice du Dictionnaire de la fantasy – également publié par Vendémiaire en 2018 – divise son ouvrage en deux parties : « Pertinence de l’imaginaire » et « Le pouvoir des lecteurs ». Dans la première partie, elle commence par revenir sur le rapport complexe entre réalité et fiction, cette dernière étant parfois regardée avec méfiance à l’ère (de la prise de conscience) de la prégnance de la désinformation, d’autant que nombre d’œuvres interrogent la porosité entre les deux. De là, et en passant par un regard sur l’évolution à travers les âges de l’intérêt attribué au fictif, Besson (ré)affirme la frontière nécessaire entre celui-ci et le réel, et, paradoxalement, la force de littératures explicitement imaginaires de ce point de vue : ce sont des espaces de fiction dont la distance au réel leur permet d’être à la fois protégées (de la méfiance vis-à-vis du mensonge) et pertinentes, puissantes de possibles, enrichissant plutôt que trompant les esprits. Est souligné à ce titre « le paradigme de notre contemporanéité, « l’expérience de pensée », » qui marque un réinvestissement dans l’importance des valeurs d’une œuvre, aspect relégué au second plan durant des siècles d’émancipation esthétique de l’édification éthique. Et qui dit nouvelle perspective dit nouvelles fonctions pour ces littératures.

L’autrice aborde ensuite lesdites littératures de l’imaginaire, et leur histoire, depuis une naissance placée, citant l’historien Michael Saler, dans la lignée d’une fiction romanesque distinguée par « son appropriation des techniques réalistes au profit de l’expression du fantastique. » Elle établit ici le caractère réaliste, paradoxe qui n’est qu’apparent, de la science-fiction et de la fantasy, qui parlent finalement plus souvent qu’à l’accoutumée du temps et du monde dont ces littératures sont issues, via un effet-retour maximisé par la distance prise. Elles agissent en somme via une distanciation, telle que théorisée pour le théâtre par Bertolt Brecht, pour mieux nous parler, l’air de rien, d’ici et de maintenant. Il y a toutefois une différence fondamentale avec le principe du dramaturge allemand : les littératures de l’imaginaire se reposent sur le réalisme des miroirs tendus, plutôt que le refuser pour forcer la réflexion, au risque de perdre en pertinence à mesure que le reflet devient celui d’une société (dé)passée – ce par quoi l’autrice explique les délicates actualisations des franchises de long cours.

Anne Besson revient plus en détail sur les deux genres majeurs de l’imaginaire. Sur la science-fiction, elle fait le constat de la perpétuelle actualisation du spéculatif, reflet des peurs et espoirs de son temps, et de ladite distanciation ou défamiliarisation non par le refus de l’immersion mais par « le déplacement des coordonnées spatio-temporelles qui poussent à s’interroger sur les normes référentielles » ; sur l’image a contrario réactionnaire de la fantasy – parfois jugée problématique dans ses aspirations apparentes à un passé idéalisé & ses « représentations de l’autre racisé » – elle pose un regard plus nuancé, et note aussi une capacité d’actualisation qui la ramène au premier plan aujourd’hui avec la plus grande variété d’auteurs et autrices s’en emparant. Elle creuse aussi les dimensions utopiques (« entre la résistance et l’évasion »), allégoriques (à l’aide du fameux mais pas si tranché désaccord entre Tolkien et Lewis sur le sujet), puis politiques de ces genres. Le dernier point, nous dit-elle, requiert un difficile équilibre, une fuyante distance idéale « entre militantisme réducteur et dépaysement aveugle, » pour garder un « écart réflexif » nécessaire afin de ne pas braquer la réception (prenant en exemple un mouvement mort-né de la science-fiction française à la fin des années 70), en ne devenant que de la « littérature-tract. »

Enfin, elle analyse la nature des discours politiques qui traversent l’imaginaire contemporain, en notant côté SF la prédominance ces dernières décennies de la dystopie (ou « contre-utopie », car elle argue que la force de résistance face aux systèmes mis en place relève toujours d’une aspiration utopique), et côté fantasy la capacité à rejoindre sa sœur, par son rejet de l’impérialisme, dans l’appréciation écologique qu’on peut en avoir (du Seigneur des anneaux au Trône de fer, en passant par Armageddon Rag, « probablement le chef-d’œuvre de George Martin« ). Tout en rappelant la suspicion « fascisante » qui peut affecter sa réception, et la pluralité politique que peut revêtir son rejet de la modernité, elle maintient que la fantasy peut aussi être « politiquement « rechargée », » à la fois source d’évasion et de résistance…

Le Pouvoir des lecteurs

Dans un second temps, Besson s’attache à étudier la réception de ces textes – « au sens large de « système sémiotique » » – et leur utilisation, leur appropriation par un public que la critique contemporaine considère bien comme actif : libre de se saisir des messages, indépendamment – voire en opposition – de l’auteur ou autrice, afin de faire du fictif un outil politique, une référence commune, prompte à rassembler. Son exemple-phare est celui de la HPA (Harry Potter Alliance) et des « orphelins de Poudlard, » à travers lesquels elle illustre le phénomène du « fan-activisme, » qui s’efforce de canaliser cette passion en action, cette frustration de n’avoir jamais reçu sa lettre par hibou en tentative de réenchanter le monde, en dehors des seules pages. L’idée serait ici de changer le symbolique en politique, de ne pas se contenter d’apprécier les valeurs perçues dans l’œuvre mais de les promouvoir activement dans la réalité (cf. la notion de praxis). C’est aussi dans cet ordre d’idées que l’autrice analyse la multiplication des symboles fictifs (masques du Joker ou encore tenues de La Servante écarlate, comme l’illustre la couverture) associés aux mouvements sociaux, à la fois anonymisant, distinguant et rassemblant – sans pour autant surestimer leur impact et leur prise au sérieux (notant ici une différence entre les approches anglo-saxonnes et françaises, dont les exemples mentionnés dénotent des campagnes se parant d’ironie).

Un aspect essentiel, conséquence logique de cette appropriation (et de ses limites), s’avère être les « guerres culturelles » autour des fictions concernées. Si les genres de l’imaginaire, et les fans de ces derniers, sont aujourd’hui le commun plutôt que la marge, ils gardent une longue tradition de marginalité, dans laquelle ont tenté de s’épanouir bon gré mal gré les contre-cultures punk et les revendications féministes, queer, plus récemment antiracistes, toujours poussées par les marges des marges. La vision du futur déjà progressiste de Star Trek se voyait ainsi débordée avec les premières fanfictions modernes, terrains d’expérimentations homosexuelles, relations récusées du canon et qui mirent des décennies à y être officialisées. On peut y voir les sources de tension avec les normes sociales qui sont d’autant plus frappantes aujourd’hui que ces œuvres sont au cœur de l’industrie culturelle dominante. Anne Besson fait ici un constat complexe – entre volontés de transgressions progressistes et risques de récupération inévitables – dans un contexte de vie politique (sur)polarisée et d’acuité grandissante à l’importance des représentations, « qui ne sauraient toutefois se substituer aux actions politiques et aux avancées légales ou socio-économiques qui doivent les accompagner pour assurer l’égalité réelle et l’épanouissement de chacun. »

En sus, l’autrice interroge le rapport du public à la légitimité et à l’authenticité du texte : sa recherche d’une cohérence entre création et créateur ou créatrice, d’une vérité « d’ordre psychologique et émotionnelle » dans le personnage, résonnant avec le public. Elle ne les prétend pas tout à fait nouveaux (on en a les traces au XIXème siècle déjà, à l’époque des Mystères de Paris d’Eugène Sue), mais s’interroge sur leur capacité à nuire tant à la liberté créative qu’à celle d’établir la distance réflective nécessaire de la part du public. Elle note dans le même temps que ces littératures offrent au public, par la puissance du collectif du fandom, un pouvoir d’inflexion interprétative, voire narrative, pouvant structurer et faire porter les revendications des invisibilisé-es d’autrefois. Dans cette idée se pose aussi l’épineuse question du rapport à l’œuvre, quand le créateur ou la créatrice à l’origine parait la trahir (sans même parler de cas criminels), tendant à rendre plus difficile l’appréciation d’une œuvre, et plus encore sa reconversion politique, lorsque les valeurs du texte semblent jurer avec les actions de celui ou celle-là (comme dans les cas de Joss Whedon et le féminisme, ou de J.K. Rowling et les LGBTQIA+).

« Une bonne fin est-elle encore possible ? » est la dernière sous-partie de son analyse. Besson a précédemment établi que le public n’est pas (plus ?) passif, s’efforce par diverses approches de se réapproprier les œuvres (fanfictions, contestations des interprétations canons hors texte, etc.). Elle affirme alors que le phénomène supposément croissant des fins controversées est significatif d’un refus de la fin en soi, pour plusieurs raisons. Succinctement : la volonté de voir l’œuvre se perpétuer ; le déni du pouvoir des ayants-droit de disposer ou non de l’œuvre indépendamment de la volonté du public ; et le retour, parfois brutal, à la réalité, alors que le fictif offrait une porte de sortie vers un monde promettant (la possibilité) d’un sens et de réponses (a contrario d’un réel absurde) – sens et réponses qui ne s’avèrent à la hauteur. L’illusion est brisée. Le magicien d’Oz n’était qu’un imposteur. Et Dorothée vit mal son retour au Kansas.

Toutefois, c’est bien sur une note positive, enthousiaste même, qu’Anne Besson conclut ce panorama, réaffirmant la légitimité des œuvres de l’imaginaire, « didactiques sans être trop visiblement moralisatrices, » défamiliarisant pour mieux nous parler du familier, enchantant par l’évasion tout en permettant de poser un regard lucide sur la réalité. Et la prévalence critique nouvelle de la pertinence les renforce pour l’autrice, bien que ladite (demande de) pertinence puisse être vue comme un carcan comparée à l’aveuglement de jadis. Elle « se réjoui[t] de la re-politisation de la vie publique et du rôle qu’y gagnent les fictions, » sans s’illusionner sur les tensions les habitant, leur utilité tant pour l’ordre économique en place que pour les velléités désordonnées de transgressions.

Un travail érudit, passionné et passionnant

L’autrice s’appuie sur un riche corpus de textes, puisant aux fondamentaux tolkieniens comme aux ouvrages littéraires et universitaires les plus récents, pour former cette peinture des œuvres de l’imaginaire et de leurs rapports internes et externes au politique. En résulte un ouvrage forcément enrichissant, mais aussi, bien qu’il se veuille didactique, à la langue exigeante.

L’analyse d’Anne Besson n’est naturellement pas sans biais, implicites ou non. Les langues anglaises et françaises, tant dans les œuvres étudiées que dans les études référencées, prédominent. Les œuvres littéraires et cinématographiques/télévisuelles, au sein desdits « textes », font de même. Sa vision, savante, des genres et de leurs aspirations n’en transmet pas moins un amour des premiers, et une couleur politique dans les secondes, qui ne sont pas universels. Et, peut-être, est-il donc nécessaire de relativiser l’universalité des observations et conclusions.

On pourra à l’occasion trouver son analyse incomplète, à l’instar d’un court paragraphe sur l’appropriation culturelle, uniquement abordée sous l’angle de l’authenticité, n’abordant pas la dimension matérialiste du concept et des critiques liées (les enjeux socio-économiques, non pas qu’esthétiques, de l’exploitation commerciale d’une culture sans impliquer ses membres), entre autres analyses peut-être moins bien étayées en seconde partie. Elle paraît aussi passer parfois à côté de lectures, dont les clés sont à sa disposition, pour en privilégier d’autres. Ainsi, elle analyse les nombreuses réceptions… mouvementées des fins de séries, à l’instar de Game of Thrones, comme une rébellion contre la nécessité d’une fin en elle-même, alors que son analyse de la dimension réaliste des cosmogonies de l’imaginaire, et de l’équilibre à trouver pour que le truc (« l’écart-réflexif » suscité) prenne, me semblait une piste plus solide.

Formellement, l’ensemble reste néanmoins structuré de manière très satisfaisante : je me suis souvent dit « Ah, il faut qu’elle parle de ça, là », pour voir le « ça » en question abordé quelques paragraphes plus loin, et n’ai eu l’occasion de relever que peu d’erreurs – hormis un imbroglio du côté de titres Star Trek.

Conclusion

Le dernier bébé de la « grande spécialiste [française] des mondes alternatifs » revendique un « enchantement nécessaire. » Et il en loue les pouvoirs : celui, depuis longtemps, de nous faire – à l’instar du héros de Campbell – voyager pour revenir grandi-es, et poser un regard neuf sur notre monde. Et celui, plus récent, de mobiliser ces acquis pour nous faire un peu héro-ïnes dans ce monde retrouvé, d’y rêver mieux, dans le cadre d’un rapport plus lucide et plus actif vis-à-vis de nos représentations, dans la fiction comme dans la réalité, quitte à défier (et tant mieux) les autorités les réglant. Pour cela, il nous fait faire le tour de ces imaginaires et de ces nouveaux rapports, afin de nous donner les clés de leur compréhension. N’hésitez donc pas à vous en emparer à votre tour.

Si vous avez lu ce livre et que vous souhaitez en débattre avec nous, rejoignez-nous sur le forum !

Les Pouvoirs de l’enchantement : Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction, par Anne Besson, publié aux Éditions Vendémiaire. Nombre de pages : 228. Prix : 21,00€

Ce livre a été transmis à la Garde de Nuit pour revue. Cette transmission n’a fait l’objet d’aucune transaction financière. L’avis publié ici est émis en toute indépendance.

Leave a Reply