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Le Roi de la Nuit : et dans les livres alors ?

Le Roi de la Nuit : et dans les livres alors ?

Clap de fin pour le roi de la Nuit version HBO ! Dans la nuit du 28 avril 2019, la figure bleue de l’empereur de la Mort, dont la menace pesait sur Westeros, s’est éteinte dans d’outrageux débats un peu partout sur le web. Si la question ici n’est pas d’analyser l’épisode ou la disparition du personnage dans la série télévisée, cet article s’intéresse à l’origin-story de ce grand méchant pourtant aux abonnés absents dans les romans… ou presque !

Fort Nox : lieu de légendes et de frissons

Dans le texte de George R. R. Martin, la mention du roi de la Nuit est succincte, presque anecdotique, en tous cas légendaire. Et à vrai dire, son apparition est tardive, puisqu’il faut attendre la deuxième moitié d’A Storm of Swords (Intégrale 3), pour qu’enfin son histoire nous soit narrée par le point de vue de Bran. Le récit figure au catalogue des meilleurs contes d’horreurs de Vieille Nan dont l’enfant raffole, à côté d’un autre personnage légendaire : le Rat Coq. On peut d’ailleurs noter que ce dernier inspire dans les romans la tourte aux Frey de Wyman Manderly que la série télévisée confiera à Arya lors de la saison 6. Et si cette histoire vous intrigue, rendez-vous dans l’article dédié.

Le Rat Coq et le roi de la Nuit font partie du patrimoine folklorique horrifique de Fort Nox, tout premier château de la Garde de Nuit qui mériterait presque la mention touristique du « lieu le plus hanté des Sept Couronnes ». On peut noter plus tard que c’est ce même château qui sera cédé par Jon Snow à Stannis Baratheon, non sans une pointe d’ironie puisque c’est là que Sam promet à Bran qu’il ne dira pas qu’il l’a vu, mais c’est surtout l’un des rares châteaux à posséder une porte en bois de barral passant à travers le Mur, laquelle est sculptée comme un visage de vieillard. Un comble pour Melisandre, Selyse Baratheon (laquelle est invitée à aller s’y installer) et leur dieu unique.

Mais délaissons Fort Nox et les tourtes et intéressons-nous de plus près à cette introduction du Roi de la Nuit. Le chapitre de Bran est le dernier de la saga littéraire avant A Dance With Dragons (Intégrale 5) et son dernier moment au sud du Mur. Il est encadré par la bataille de Châteaunoir et la mort d’Ygrid d’un côté, et la révélation des mensonges de Barristan Selmy et Jorah Mormont à Daenerys de l’autre, autant dire un joli petit coup d’ascenseur émotionnel au milieu duquel on va retrouver des histoires de lord Commandant qui tourne casaque, d’amants maudits et d’alliances entre les Stark et les sauvageons. Sans extrapoler davantage (laissons-cela au forum), voilà de quoi réjouir ceux qui aiment tisser des liens et fouiller les sous-entendus.

Toujours est-il que le conte est employé par Martin pour créer une atmosphère de film d’horreur au sein de Fort Nox, où Bran, Hodor, Meera et Jojen Reed se retrouvent seuls le temps d’une nuit dans le froid et les ruines. Si l’histoire du roi de la Nuit est évoquée en pensée par Bran, tout cela contribue à faire grimper la tension jusqu’à ce qu’un autre genre de revenant apparaisse : Samwell Tarly, l’Égorgeur, qui revient de ses aventures au-delà du Mur et permet à Bran de passer de l’autre côté de la barrière pour plonger, au moins métaphoriquement, dans le monde des morts.

On peut noter que dans le finale de la saison 3, l’adaptation met l’accent sur le Rat Coq et la notion d’assassiner ses propres invités en transgressant la tradition du pain et du sel, puisque le passage au nord du Mur intervient en parallèle à la fin des Noces Pourpres (et que Jon est à peine arrivé à Châteaunoir).

La légende du roi de la Nuit

Le roi de la Nuit vu par Oriana Wiesner

Alors, que dit le texte en substance ? Une petite histoire très courte, qui n’est pas sans évoquer un conte de fée sordide ou encore un Orphée version Westeros. Toujours est-il que plutôt que de résumer les mots de Martin, voici l’extrait qui nous intéresse :

Devant l’obscurité grandissante, Bran se ressouvint d’un autre des contes de Vieille Nan, le conte du roi de la Nuit. Le treizième homme à avoir conduit la Garde de Nuit, prétendait-elle, et un guerrier qui ne connaissait pas la peur. « Et c’était là son vice, car la peur, ajoutait-elle immanquablement, tous les hommes doivent la connaître. » Une femme avait causé sa perte, une femme entr’aperçue du sommet du Mur et qui avait la peau aussi blanche que la lune et des yeux semblables à des étoiles bleues. Et lui qui ne craignait rien au monde, il la poursuivit, la rattrapa, l’aima, bien qu’elle eût la peau aussi froide que la glace, et, en lui donnant sa semence, il lui donna son âme aussi.

Il la ramena à Fort Nox et la proclama reine et se proclama lui-même son roi, non sans asservir à sa volonté les frères jurés par des maléfices étranges. Treize années dura le règne du roi de la Nuit et de son cadavre de reine, treize, avant qu’enfin le Stark de Winterfell et le Joramun sauvageon ne se liguent afin d’affranchir la Garde de sa tutelle. Et lorsque, après sa chute, il s’avéra qu’il avait offert des sacrifices aux Autres, on anéantit toute trace de sa mémoire, et son nom même fut proscrit.

« D’aucuns prétendent qu’il était un Bolton, ne manquait jamais de conclure Vieille Nan. D’aucuns prétendent qu’il était un magnar de Skagos, d’aucuns prétendent un Omble, un Flint, un Norroit. D’aucuns voudraient vous faire accroire qu’il était un de ces Piébois qui gouvernaient l’île-aux-Ours avant l’arrivée des Fer-nés. Il ne fut jamais rien de tel. Il était un Stark, le propre frère de celui qui le renversa. » Elle pinçait alors le nez de Bran, et pas de sitôt, tiens, qu’il oublierait cela. « Il était un Stark de Winterfell et, qui sait ? peut-être bien qu’il s’appelait Brandon… Peut-être bien qu’il a dormi dans ce lit que voici, justement, et justement dans cette chambre-ci… »

Non, songea Bran, mais il a bel et bien arpenté ce château dans lequel nous allons dormir cette nuit, nous. Il n’était pas particulièrement séduit par cette perspective. Le jour, Vieille Nan le disait toujours, le roi de la Nuit n’était qu’un homme comme vous et moi, mais la nuit était son royaume. Et il fait de plus en plus nuit.

On peut noter qu’en anglais, le texte suggère que la reine de la Nuit était un spectre plutôt qu’un Autre en utilisant le terme « corpse queen » (reine cadavre) pour la désigner.

Pour aller un peu plus loin (au-delà du Mur)

Fan art de Fort Nox.

À part ce petit conte pour frissonner, le roi de la Nuit se retrouve seulement au détour d’une phrase échangée entre Samwell et Jon que l’on retrouve en double dans les chapitres communs aux deux personnages ouvrant respectivement A Feast for Crows et A Dance with Dragons (Intégrales 4 et 5).

Toutefois, dans Les origines de la saga, il est précisé qu’un livre existe à la Citadelle nommé Les Veilleurs sur le Mur rédigé par l’archimestre Harmune, qui recense les contes autour de la Garde de Nuit. Le texte supposément écrit par mestre Yandell à destination de Tommen Baratheon, propose même quelques pistes d’analyse visant à désenchanter le récit : il est possible que dans les premiers temps de la Garde de Nuit, l’un de ses chefs se soit taillé un royaume vers le Mur et y ait épousé la reine des Tertres, alors une puissance autonome dont le nom est associé aux tombes. Elle n’aurait donc pas été un cadavre ambulant aux yeux bleus, et il faut juste y voir un glissement sémantique.

Enfin, parmi les protagonistes du conte, on peut noter la présence du fameux Joramun qui donne son nom à un cor bien particulier de la saga littéraire, lequel est supposé pouvoir abattre le Mur et sur lequel compte (ou fait semblant de compter) Mance Rayder si jamais la Garde de Nuit tenait encore Châteaunoir à son arrivée. Et puisque ce genre d’objets n’arrive jamais sans théories, mensonges et sous-entendus, voici à son sujet un autre article de nos confrères.

Quant aux interprétations, elles sont nombreuses, mais il y a fort à parier que cet extrait a au moins donné son nom au personnage dans la série lors de son apparition en saison 4. Son histoire est en revanche bien différente puisqu’il s’agit d’un maléfice jeté par les enfants de la forêt comme le montrent à l’écran les visions de Bran. De même, le roi de la Nuit dans les romans n’est jamais lié à la Longue Nuit. Il faut donc voir le personnage tel qu’il est dans la série comme une synthèse et une réécriture, inspiré certes de son homonyme littéraire pour le nom (encore qu’en VO, le roi de la Nuit des livres se nomme Night’s King et non Night King). Il y est lié à la Longue Nuit puisqu’il apparaît avant (et semble en être la cause), tandis que celui des romans apparaît après la bataille de l’Aube supposée terminer cet hiver à nul autre pareil.

Pour oser le parallèle, il est possible que Martin préfère à ce roi total une menace sourde et inéluctable venue du Nord sans leader palpable, un peu comme un certain Sauron dans l’œuvre de Tolkien, laquelle fait partie de ses grandes influences, volontaires ou non. Lovecraft et ses Grands Anciens ne sont sans doute pas loin non plus, mais d’autres signes nous orientent plutôt vers le papa d’Aragorn et Frodon : la porte que passent Bran et ses trois compagnons est appelée la Porte Noire comme celle du Mordor, et la scène du livre où Hodor jette une ardoise dans le puits d’où surgit Sam (tiens, tiens, tiens…) n’est pas sans évoquer Peregrin Touque et ses « crétineries » de la Moria.

En conclusion, une fois de plus, en tirant le fil d’une courte légende dans le texte, c’est un véritable sac de nœuds d’intrigues et de symboles que nous révèle George R.R. Martin. Et si le roi de la Nuit n’est pas le chef de la horde de morts-vivants dans le roman, sa légende nous aura permis de constater une fois de plus à quel point l’univers de Westeros et d’Essos sont remplis de richesses à (re)découvrir !

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