Share This Post

Accueil – Créations / La série TV

Spoiler, je t’aime, moi non plus

Spoiler, je t’aime, moi non plus

Nous sommes lundi matin. Les yeux cernés d’avoir attendu votre épisode nocturne, vous en êtes déjà à votre troisième café, mais vous êtes heureux : personne ne pourra vous spoiler l’épisode tant attendu ! Mieux encore : aujourd’hui, vous détenez le pouvoir ! D’un regard et d’une phrase, vous allez pouvoir faire taire tous les gens qui vous soûlent… « Devine qui est mort MUHAHAHAHA ! »

Le spoiler…. Cette hantise moderne ! Aujourd’hui, la Garde de Nuit tente d’analyser ce drôle de phénomène né d’internet, cet objet de psychose que tout fan de Game of Thrones redoute autant qu’il le fascine. Le tout dans un article garanti sans spoiler bien sûr ! Enfin, presque (mieux vaut avoir vu la série jusqu’à sa saison 4, tout de même) !

Spoiler : Kesaco

Terme dérivé de l’anglais to spoil (qui signifie gâcher ou gâter), dont l’origine étymologique est à retrouver dans le latin spoliare qui veut dire « ruiner » ou « piller », un spoiler est la révélation d’une information portant sur tout ou partie de l’intrigue d’une œuvre (livre, film, jeu vidéo), et donc gâche le plaisir et la surprise de découvrir l’œuvre par elle-même pour la personne qui en est victime.

En français (notamment chez nos amis québécois, mais le terme vient de faire son apparition dans le Larousse), on utilise aussi parfois le néologisme mot-valise « divulgâcher » pour éviter les anglicismes. Dans la mesure où votre rédactrice préférée (comment ça non ?!) n’a pas peur des anglicismes, elle continuera néanmoins à parler de spoiler dans le reste de l’article, soyez prévenus :p

Un terme récent pour une notion qui n’a rien de nouveau

Affiche américaine du film Psychose

La notion de spoiler n’est pas nouvelle : Alfred Hitchcock tenait déjà à ne pas spoiler ses spectateurs lors de la promotion de ses films. Pour éviter que ses films soient prévisibles et pour que la surprise des spectateurs soit totale, il s’arrangeait pour que la presse et le grand public s’attendent à trouver des éléments dans le film qu’ils n’y trouveraient finalement pas. Pour lancer Psychose, il a par exemple mis en avant dans les médias et sur les affiches l’actrice Janet Leigh, alors que le personnage qu’elle joue dans le film est ****spoiler alert****
Spoiler:
assassiné au début du film.

Autre exemple de spoiler bien gardé, et ce depuis longtemps : le dénouement de la pièce de théâtre La souricière (The mousetrap) d’Agatha Christie, fait l’objet d’un secret très bien gardé. Un seul théâtre est autorisé à la jouer, le Saint Martin de Londres (le théâtre détient les droits exclusifs de la pièce depuis 1974 et la présente tous les soirs depuis lors). À la fin de chaque représentation, les spectateurs font une promesse : ils ne révéleront jamais l’identité du meurtrier à des personnes qui n’auraient pas vu la pièce.

Mais, si personne n’a jamais aimé se faire spoiler les rebondissements marquants d’un film, d’un livre ou d’une série, le terme ne s’est répandu dans la pop culture que dans les années 2000, avec l’essor d’internet.

Ce sont les forums qui ont popularisé le terme. En effet, avec internet, la mise en lien des communautés et fandoms a été facilitée. Et pour partager ses passions, autant être prévenant… et c’est ainsi que se multiplièrent les spoiler alerts – ces petits encarts prévenant le lecteur que la suite de ce qu’il va lire contient possiblement des informations quant à des éléments clefs d’une œuvre qu’il n’a pas encore vue – jusqu’à devenir un terme habituel de notre vocabulaire.

Popularité de la recherche « spoiler alert » (Source des données : GoogleTrends, reformaté par Nymphadora pour la Garde de Nuit)

En parallèle du développement d’internet et de ses forums, deux facteurs ont fortement contribué à rendre la notion de spoiler prégnante dans notre monde : le développement du visionnage asynchrone et l’essor des réseaux sociaux.

Aujourd’hui, il est de plus en plus rare de regarder un épisode de série en direct en suivant sa diffusion télé. Entre les replays, les plateformes de streaming comme Netflix… on n’est plus obligé d’être devant son écran à une certaine heure pour ne pas louper son programme favori. Et en plus, avec l’essor des séries télévisées, il y a de plus en plus de choses à regarder. On vous le disait dans un article précédent : en 2011, on estimait à 266 le nombre de séries télévisées diffusées aux États-Unis. En 2017, ce nombre était passé à 487, soit près du double ! Et en 2018, c’est encore pire, avec 495 shows. Mécaniquement, ceci fractionne l’audience. Certains de vos amis auront déjà vu toutes les dernières productions Netflix pendant que vous serez en plein rattrapage d’une série qui date d’une dizaine d’années – autant dire de Mathusalem dans le monde des séries^^.

Nympha devant Doctor Who pendant que Jonjon lui parle de Sex Education, vision d’artiste :

Et non seulement vos amis ne regardent pas la même chose que vous… mais en plus ils osent en parler !!! Et avec les réseaux sociaux, pas moyen de vous boucher les oreilles en chantonnant pendant qu’ils déblatèrent allègrement sur les derniers développements d’une série sur laquelle vous avez du retard ! Non ! Ces malandrins vous publient ces derniers développements en plein sur votre mur Facebook !

Dans de telles conditions, l’alerte spoiler apparaît comme la norme de politesse de base sur internet (sur notre site également, cf la politique des spoilers du site de la Garde de Nuit). La probabilité de se faire spoiler est de plus en plus importante du fait des moyens de consommation audiovisuelle et des moyens de communication actuels, donc lorsque l’on souhaite parler d’un élément d’une intrigue, il convient de le signaler de prime abord pour que nos interlocuteurs puissent choisir de lire ou non la suite de nos divagations analyses pointues et pertinentes sur un sujet qui nous passionne.

Parfois, ça rate, néanmoins. Je pense à toi, gentil ami qui, me montrant un film que tu adores, me l’a involontairement spoilé par tes « Aah tu vas voir cette scène ». Tu es mort pour moi, voila !

La question est ensuite : où s’arrête la notion de spoiler ? Certains auront une vision assez radicale : même voir la bande-annonce d’un film attendu sera considéré comme être confronté à une information à fuir comme la peste. Et un spoiler a-t-il une date de péremption ? Parler d’éléments des Oiseaux de Hitchcock, c’est spoiler le film ? Les avis sont partagés, comme le montrent les résultats de ce sondage lancé par le site Betaseries auprès de ses membres.

Selon vous, y a-t-il un délai à partir duquel un spoiler (involontaire bien sûr) devient tolérable ? (Source des données : Betaseries ; mise en forme : Nymphadora pour la Garde de Nuit)

Dans le doute en tous cas, mieux vaut toujours éviter de révéler au moins les éléments principaux d’une intrigue à quelqu’un qui n’a pas vu le film ou la série dont vous parlez : mieux vaut prévenir que guérir ^^. Divulguer un spoiler peut vraiment être dangereux ! Récemment, un homme aurait été roué de coups après avoir dévoilé des passages cruciaux de l’intrigue d’Avengers devant la file d’un cinéma de Hong-Kong.

Game of Thrones ou la hantise du spoiler à son paroxysme

Si une série est particulièrement concernée par la notion de hantise du spoiler, c’est bien Game of Thrones. Vous trouvez en ce moment pléthore d’articles sur le net vous expliquant comment éviter les spoilers de GOT. Et faites l’expérience un lundi : osez suggérer de divulgâcher un élément, même mineur, de l’intrigue de l’épisode paru dans la nuit et une armée vous fondra dessus : « Aaaah non pas de spoiler hein ! ».

Peu de séries peuvent prétendre échauffer autant les esprits ! C’est à tel point qu’un site américain propose, pour la modique somme de 99 centimes par épisode, d’envoyer aux gens que vous n’aimez pas des textos anonymes spoilant le dernier épisode de Game of Thrones.

L’un des facteurs principaux qui expliquent ce statut spécial de GOT vis-à-vis des spoilers vient probablement de nous, lecteurs du livre. Les cinq premières saisons de la série étaient fondées sur des livres que des millions de fans avaient déjà lus. Il y avait donc une asymétrie d’information entre les lecteurs d’une part, et les spectateurs de l’autre. Ceci a entraîné une certaine paranoïa du spoiler chez les spectateurs non lecteurs. Et les lecteurs, parfois un peu sadiques, s’en amusaient grandement.

Mécaniquement, avec des lecteurs qui narguent les spectateurs s’est installée pendant les premières saisons de la série une atmosphère propice à la hantise du spoil. Et avec le bouche à oreille, l’audience de la série est devenue de plus en plus importante : cette hantise du spoil n’a donc fait que s’accroître.

Affiche promotionnelle de la saison 4 de Game of Thrones (crédits HBO)

Affiche promotionnelle de la saison 4 de Game of Thrones (crédits HBO)

Par ailleurs, les producteurs de la série jouent de cette hantise avec brio ! GOT est devenue la série du buzz et des scènes marquantes qui surprennent le spectateur et donc avec des scènes pivots qu’on ne veut absolument pas se faire spoiler pour les découvrir soi-même. La mort de Ned Stark ou les Noces Pourpres viennent évidement en tête, scènes oh combien marquantes qui ont fait de GOT la série « où tout le monde peut mourir ». Le message est devenu tellement fort que c’est devenu la campagne de promotion de la série ! Tous vos personnages favoris peuvent mourir… Voilà de quoi attirer le chaland !

Il est donc facile pour la communication de HBO de jouer sur cette image, et de créer un buzz : qui va mourir ? Va-t-il y avoir une surprise énorme au prochain épisode ? Aaaah mais ne me dites rien je ne veux pas être spoilé enfin ! Rien ne doit filtrer, pour pouvoir faire parler de la série au moment de sa diffusion.

En conséquence, HBO verrouille tant les informations, afin de maîtriser le buzz généré par la série, qu’elle n’a même pas diffusé les titres des épisodes de la saison 8 avant diffusion de peur qu’ils apparaissent comme spoiler. Les deux showrunners, David Benioff et D.B. Weiss, auraient tourné plusieurs versions de la fin de la série afin d’éviter toute fuite (cela avait déjà été fait pour les séries Les Sopranos ou Breaking Bad par exemple). Les mouvements des acteurs étant suivis de près par tous les photographes du monde, l’actrice Sophie Turner (Sansa Stark) a même confié s’être rendue sur de faux lieux de tournage pour brouiller les pistes et éviter d’éventuels spoilers. Un dispositif anti-drones a également été déployé sur les lieux de tournage afin d’éviter toute photo volée. Et les scripts reçus par les acteurs disparaissaient immédiatement après leur lecture. Le final de GOT est devenu un vrai secret d’État !

Mais au final, se faire spoiler, est-ce si grave ?

Lorsque l’on parle de spoiler, on fait face à deux types de personnes : ceux qui fuient les spoilers comme la peste, et au contraire ceux qui recherchent toutes les infos spoiler possibles et imaginables. Netflix a même créé pour eux un site référençant sous forme de vidéos les fins et autres événements décisifs de 34 films et séries disponibles sur la plateforme, dont Orange is The New Black, Twin Peaks, Kill Bill 2 ou encore The Usual Suspects. La rubrique « Spoil Yourself » prévient ainsi l’internaute sur le point de cliquer sur « entrer » : « Behind this door lie some of the biggest spoilers in TV and film. What you are about to see cannot be unseen ». (« Derrière cette porte se trouvent certains des plus importants spoilers de séries et de films. Ce que vous allez voir ne pourra être oublié »). Sadisme pour les uns (je ne regarde même pas le show mais je peux te spoiler muhahahaha), manière de s’éviter des émotions trop fortes au visionnage (je pense notamment à une sœurette sur le forum qui expliquait volontairement se spoiler GOT depuis les Noces Pourpres, de peur de revivre un instant si choquant), curiosité insatiable… il existe autant de raisons de se spoiler volontairement que de personnes.

Toujours est-il que tout le monde ne semble pas avoir la même attitude face au spoiler. Certains estimeront que s’être fait spoiler fait perdre de leur valeur aux intrigues, d’autres non, d’autres vous diront que ça dépend du film ou de la série qui est en jeu…

Toutefois n’en déplaise à beaucoup de gens qui partagent la hantise du spoiler, se faire spoiler ne gâcherait pas tant que ça votre expérience de visionnage. Certaines études montrent même qu’il est bénéfique pour le spectateur de se faire spoiler ! Ainsi, d’après une étude de l’université de Californie, les spoilers permettraient au spectateur de mieux apprécier une histoire, un film ou un épisode. Être préparé aux « twists » permettrait de mieux apprécier l’écriture de l’ensemble de l’histoire.

Mais, même sans se référer à ce bon vieil argument d’autorité « d’après une étude », rappelons que nous avons tous connu le plaisir de la relecture ou du revisionnage… Personne n’a besoin d’ignorer le destin tragique de Roméo ou Juliette ou d’Andromaque pour apprécier la pièce qu’il va voir. Nous apprécions toujours de relire nos intégrales même en connaissant le destin de Robb ou Ned Stark… Comme nous le rappelle GRR Martin lui-même, le chemin est aussi important que la destination, et ce sont des scènes « gratuites », qui ne font pas avancer l’intrigue, qui font le récit autant que les retournements que nous craignons de voir spoilés.

And if I’m guilty of having gratuitous sex, then I’m also guilty of having gratuitous violence, and gratuitous feasting, and gratuitous description of clothes, and gratuitous heraldry, because very little of this is necessary to advance the plot. But my philosophy is that plot advancement is not what the experience of reading fiction is about. If all we care about is advancing the plot, why read novels? We can just read Cliffs Notes.
GRRMartin

Si une intrigue ne peut nous prodiguer des émotions que dans l’anticipation qu’elle crée chez nous, on peut même se demander si l’œuvre a au final une vraie chance de rentrer dans les mémoires… La construction de l’intrigue vaut autant que son risque potentiel de spoiler ^^

Il n’empêche que… SI ON ME SPOILE LE PROCHAIN EPISODE DE GOT, JE MORDS !!!!!!

3 Comments

  1. Merci Nympha pour ce bon article très clair et approfondi sur ce phénomène. Je me sens réconfortée car je me suis fais incendier sur le groupe facebook pour ce crime majeur: le spoil. Je n’avais pas l’impression de divulguer mais bon, quand il y a une règle c’est quand même mieux de la respecter. Malgré l’aide de la modératrice ( je suis si douée en informatique) je n’ai pas réussi à mettre une balise Spoil et j’ai préféré faire censurer mon post. Un peu frustrant. Je viens de visiter le wiki sur le sujet, le sujet sur les débuts pas à pas. Très bien tout ça. Mais toute seule dans mon coin j’y pige que pouic. Alors maintenant je ferai trrrès attention à ce que j’écris et j’espère que les jeunes qui utilisent cet outil à la vitesse de la lumière comme s’ils étaient nés avec une zapette dans la main seront moins réactifs limite aggressifs. Mais c’est le monde de facebook, heureusement que sur ce mur on est plus courtois.

  2. Excellent article sur les spoilers, beau travail Nymphadora, d’autant plus que je sais de qui tu parles (hé hé) quand tu dis : (je pense notamment à une sœurette sur le forum qui expliquait volontairement se spoiler GOT depuis les Noces Pourpres, de peur de revivre un instant si choquant).
    Eh oui ! Même maintenant, j’ai la peur au ventre de ne pas savoir si Jon/Aegon va survivre ou mourir à la finale de la série. Et pourtant, j’ai cherché sur le net, cherché et recherché, mais… rien, aucun spoil ni fuite, juste des théories.
    D’ici dimanche soir prochain, 19 mai, je me prépare mentalement un « spoil » dans ma tête : Jon/Aegon va mourir. La tristesse sera présente, mais le choc moins brutal, (on se protège comme on peut!)
    Merci encore pour ton article!

Leave a Reply