Le feu grégeois : de l’histoire au démon vert

Visuel L'estivale 2017 (Riusma pour La Garde de Nuit)

Dans le deuxième tome de la saga, A Clash of Kings (ACOK), nous voyons au travers des yeux de Tyrion se dérouler la bataille de la Néra, tel un tableau fourmillant de couleurs, alors que le feu grégeois est entré en action contre la flotte de Stannis qui remontait l’embouchure du fleuve. Les quelques mots qui suivent décrivent plusieurs des caractéristiques du feu grégeois de la saga : une arme incendiaire à la couleur singulière, terrifiante, ravageuse, mais aussi hypnotique et fascinante. Un démon vert.

« En dépit de leur énormité, la dizaine de foyers qui faisaient rage, au bas des remparts, là où s’étaient fracassés les barils de poix brûlante, paraissaient aussi dérisoires, avec leurs flottoiements de fanions écarlates, orange, que des bougeoirs dans une demeure embrasée, tant prévalaient la virulence et les folies jade du grégeois. Les nuages bas reflétaient la rivière en flammes et plafonnaient le ciel d’ombres vertes et mouvantes, belles à transir. Une épouvantable splendeur. Digne des dragons. »

ACOK, Tyrion XIII

Pour imaginer sa terrible arme, GRRM s’est notamment inspiré d’un élément historique datant de l’époque médiévale : le feu grégeois, utilisé par les Byzantins à partir du VIIème siècle ap. J.-C. Mais, si un élément historique précis est souvent source d’inspiration chez GRRM, l’auteur remanie son matériel de départ en ajoutant d’autres matériaux historiques, et surtout en modifiant l’ensemble selon sa propre imagination et ses propres besoins. Il est d’ailleurs à noter que si le choix de la traduction française s’est arrêté sur le terme de feu grégeois, en raison de l’indéniable parallèle que nous pouvons faire entre la substance de la saga et le feu grégeois historique, le mot original est une invention de GRRM, wildfire (littéralement, le « feu sauvage »), alors que le feu grégeois des Byzantins se dit greekfire (littéralement, le « feu grec ») en anglais.

C’est en ayant ces éléments en tête que nous allons pouvoir nous pencher, dans cette chronique, sur le feu grégeois dans l’univers de GRRM, et sur ses inspirations historiques.

Petite précision à l’attention des lecteurs et des spectateurs : certains passages de la chronique vont évoquer des événements de la saga littéraire jusqu’au 4ème tome des intégrales (AFFC), et de la dernière saison de la série (saison 6). Nous espérons donc que vous êtes à jour. 😉

Le feu grégeois et son utilisation dans l’univers de George R.R. Martin

Dans la saga, le feu grégeois n’est pas utilisé dans un seul type de contexte. Le roi Aerys II s’en servait pour exécuter ses ennemis (à propos d’Aerys II et de son règne, voir la chronique : Aerys, le Roi Fou : Et dans les livres, alors ?). Le prêtre rouge, Thoros de Myr, enduit son épée d’une mince couche de grégeois pour la faire flamber au cours des mêlées de tournois (Stannis semble aussi utiliser un peu de grégeois lorsqu’il retire son épée Illumination du brasier, à Peyredragon). Des milliers de pots de grégeois sont fabriqués et utilisés pour la défense de Port-Réal lors de l’assaut de Stannis sur la capitale. Cersei s’en sert pour brûler la Tour de la Main (livres) ou pour faire disparaître le Septuaire de Baelor (série), etc… Outre la bataille de la Néra, ce sont ces deux derniers cas qui vont nous intéresser, car ce sont les moments où l’on voit réellement le feu grégeois en action.

La bataille de la Néra : le feu grégeois, dangereux protecteur de Port-Réal

Dans les livres, comme dans la série, la première fois que nous entendons parler du feu grégeois, c’est au cours de la préparation de la bataille de la Néra (ACOK, Tyrion I et saison 2). Tyrion, envoyé par son père pour le remplacer dans ses fonctions de Main du Roi, se charge de la défense de Port-Réal, alors que l’armée de Stannis marche (et vogue) sur la capitale.

Plusieurs milliers de pots en argile de feu grégeois, commandés à l’origine par la reine Cersei, doivent être fabriqués et compléter l’arsenal défensif. Tyrion reprend à sa charge les préparatifs et rencontre Hallyne, Pyromant de la guilde des Alchimistes, ordre qui possède le secret de la fabrication de cette arme. La préparation de nouveau feu grégeois, ainsi que la découverte de plusieurs caches de pots de grégeois datant de l’époque d’Aerys II (sous le Septuaire de Baelor, ou encore sous Fossedragon), permet à la ville de se doter de réserves suffisantes en vue de l’attaque (17 000 pots au total).

Au cours de la bataille, les pots de grégeois sont utilisés contre la flotte qui remonte la Néra jusqu’au port de la ville. D’abord catapultés du haut des remparts, ils sont surtout utilisés pour piéger les navires et les anéantir. Les défenseurs ont préalablement rempli de pots les cales de plusieurs petits navires (il n’y a qu’un seul navire dans la série), qui sont lâchés et abandonnés au courant qui les fait voguer à la rencontre de la flotte de Stannis. Le feu, les chocs et éperonnages déclenchent alors le déferlement du feu vert sur la rivière. Ce déchaînement visuel est impressionnant, tant dans la série que dans les livres. Dans ceux-ci, nous suivons la bataille du point de vue de Davos, qui remonte le fleuve sur le pont de son navire, et de Tyrion, qui observe l’efficacité de sa tactique du haut des remparts rouges. Des deux côtés de la bataille, le spectacle est saisissant, violent, éblouissant. Mais, là où Davos décrit une « fournaise verte », des « éclairs verts », un « démon vert », bref, un « enfer » (ACOK, Davos III), Tyrion, tout aussi impressionné, ressent, en observant « la rivière en flamme », la « folie jade » et l’horreur du grégeois, une pointe de fascination : « une épouvantable splendeur. Digne des dragons » (ACOK, Tyrion XIII).

La tactique mise en place par Tyrion, qui combine l’attaque au grégeois et la fermeture de l’embouchure de la Néra grâce à une énorme chaîne tendue qui empêche toute retraite des navires, est relativement efficace, surtout d’un point de vue psychologique. Mais ce sont finalement une attaque terrestre et une charge de cavalerie, menées conjointement par les Lannister et les Tyrell, qui viennent finir de briser et de disloquer l’armée de Stannis.

Bataille de la Néra : la flotte de Stannis est anéantie par le feu grégeois (saison 2, épisode 9) (crédit HBO)
Bataille de la Néra : la flotte de Stannis est anéantie par le feu grégeois (saison 2, épisode 9)
(crédit HBO)

Intrigue à Port-Réal : le feu grégeois, heureux destructeur de pouvoir

La deuxième utilisation du feu grégeois, dans le livre comme dans la série, a lieu à nouveau à Port-Réal. Si les deux scènes peuvent être rapprochées par certains aspects (le grégeois est utilisé sur ordre de Cersei, il aboutit à la destruction d’un bâtiment de Port-Réal, et donne lieu par la même occasion à un incroyable spectacle), elles sont en réalité bien différentes et reflètent deux Cersei dissemblables.

Dans les livres

Dans le tome 4 (AFFC), Cersei (et le Conseil restreint, sous son égide) décide de détruire entièrement la Tour de la Main. Ce lieu incarne pour elle la peur et la haine qu’elle éprouve envers son frère Tyrion, tenu responsable de la mort de Joffrey, qui a non seulement été Main du Roi, et qui a donc habité cette Tour, mais qui a aussi assassiné son père Tywin en ce même lieu. La Tour symbolise également à ses yeux un danger pour son propre pouvoir : elle a été occupée par Eddard Stark, puis par Tywin Lannister, le premier menaçant de dénoncer son inceste au roi Robert, le deuxième prévoyant de la remarier et de l’éloigner de Port-Réal ; ils ont tous les deux cherché à l’éloigner du pouvoir.

« Les voici en train de brûler, du premier au dernier, se dit-elle, avant d’en savourer l’idée. Ils sont morts et ils brûlent, chacun d’entre eux, avec tous leurs complots, tous leurs stratagèmes et toutes leurs trahisons. Mon jour est venu, maintenant. À moi ce château, à moi ce royaume. »

AFFC, Cersei III

Cersei a soif de pouvoir et de reconnaissance. C’est une thématique récurrente du personnage qui se perçoit dès le premier tome, et qui prend une nouvelle ampleur à partir du moment où nous avons son point de vue. Cette soif, associée à la peur viscérale de perdre ses enfants, et à sa paranoïa qui s’est accrue depuis la mort de Joffrey et de son père, la conduit à vouloir contrôler l’ensemble du pouvoir, et à surveiller étroitement tous ceux qui s’approchent du roi. C’est ainsi que, quelque temps après la mort de Tywin, elle choisit une nouvelle Main du Roi, Harys Swyft, homme réputé faible et manipulable, présentant en plus la qualité d’être le beau-père de ser Kevan Lannister, le frère de Tywin, que Cersei redoute. La reine se prépare ainsi à gouverner par elle-même, en tant que régente du royaume. La destruction de la Tour de la Main (qui se passe très peu de temps après la mort de Tywin, et avant la nomination d’Harys Swyft comme Main du Roi) est à comprendre dans cet état d’esprit là.

La scène se passe le soir même du mariage de Tommen et Margaery. À la manière d’un feu d’artifice que l’on tirerait pour célébrer un heureux événement, l’incendie de la Tour se déroule à la sortie du banquet de noces. Devant l’ensemble de la cour, le feu est mis à la Tour dans laquelle de la poix et des pots de grégeois avaient été placés. Elle brûle toute la nuit, sous le regard attentif et fasciné de Cersei.

Cet incendie révèle une Cersei obsédée par le feu qui lui semble purificateur, et qui sombre progressivement dans une folie paranoïaque, deux éléments qui la rapprochent d’Aerys II (à ce propos, nous vous proposons un développement spécifique dans la chronique « Capitale, incendie et folie : d’Aerys II le Fol à Néron »).

Dans la série

La scène d’ouverture du dernier épisode de la saison 6 a très fortement marqué les esprits, tant par la mise en scène, que par le visuel impressionnant, la musique prenante (pour ceux qui cherchent le titre : Light of the Seven, de Ramin Djawadi), et les implications que l’événement provoque dans l’intrigue de Port-Réal.

Cersei, revenue de sa marche de la honte, ne se remet pas de la victoire des Tyrell et de l’influence grandissante qu’exercent Margaery et l’ordre des Moineaux sur son fils Tommen. Son procès doit avoir lieu, elle cherche à se venger. Elle est mise au courant par Qyburn, nouveau maître des chuchoteurs, de l’existence de réserves de feu grégeois cachées sous le Grand Septuaire de Baelor, des réserves qui datent de l’époque où Aerys II avait décidé de faire sauter la ville (Tyrion évoque cette cache dans l’épisode 9 de cette même saison, au cours d’un dialogue avec Daenerys. Dans les livres, il est également fait mention de cette réserve, mais elle a été vidée avant la bataille de la Néra). Cersei, aidée de Qyburn, décide de se servir de son procès, qui doit réunir une grande partie de la cour dans le Septuaire, pour éliminer l’ensemble de ceux qu’elle considère comme ses ennemis, Tyrell et Moineaux au premier rang. Une fois le feu mis aux réserves de grégeois sous le Septuaire, le bâtiment explose intégralement dans des flamboiements de vert.

La série présente une Cersei qui observe la scène depuis le Donjon Rouge, satisfaite de ce qu’elle voit, mais ne semblant pas en proie à la fascination du feu comme dans le livre. Elle est davantage montrée comme une calculatrice qui voit l’aboutissement de son plan préparé avec minutie. Elle est heureuse de la fin de ses ennemis, plus que de l’explosion en elle-même.

Destruction du Grand Septuaire de Baelor (et de ses occupants) par le feu grégeois (saison 6, épisode 10) (Crédit HBO)
Destruction du Grand Septuaire de Baelor (et de ses occupants) par le feu grégeois (saison 6, épisode 10)
(Crédit HBO)

Le feu grégeois : inspirations et parallèles historiques

Après ce rappel des événements de la saga et de l’utilisation du grégeois, il est désormais temps de se pencher sur ses inspirations et ses parallèles historiques.
La principale source du feu grégeois de GRRM (wildfire) est bien entendu le feu grégeois des Byzantins (greekfire). Mais certaines caractéristiques semblent emprunter d’autres éléments historiques.

Le feu grégeois byzantin (greekfire), principale inspiration

Le feu grégeois désigne un type d’arme bien précis employé par les Byzantins. Sa dénomination vient du terme latin ignis graecus, littéralement le « feu grec » (qu’on retrouve dans la version anglaise greekfire). Ce terme renvoie à l’origine géographique du feu grégeois, qui est l’Empire byzantin (Nord-Est du bassin méditerranéen, VIIème-XVème siècles ap. J.-C.). L’emploi du qualificatif « grec » est un héritage de l’Empire romain. En effet, pour les auteurs classiques occidentaux, toutes les provinces orientales de l’Empire romain, de la Grèce à l’Égypte, qui étaient hellénophones et qui avaient connu la domination grecque à partir du IVème siècle av. J.-C., étaient considérées comme grecques. Cette dénomination a perduré pendant le Moyen-Âge, d’autant plus que l’Empire byzantin était issu de ces provinces romaines orientales.

Le « feu grégeois » désigne aussi bien la substance inflammable, que l’ensemble du système nécessaire à son emploi.

Petit historique

La première utilisation du feu grégeois aurait eu lieu au cours du premier siège de Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, mené par les Arabes entre 674 et 678 ap. J.-C. Les Byzantins, qui affrontaient encore peu avant les Perses sassanides, doivent faire face aux conquêtes arabes du Proche-Orient, et à la politique expansionniste du premier califat de l’histoire, le califat omeyyade. Après plusieurs victoires, les Arabes parviennent à faire reculer les Byzantins, et assiègent Constantinople dès 674 ap. J.-C. Cet affrontement est mentionné aussi bien dans les sources byzantines (par le chroniqueur Théophane le Confesseur) qu’arabes (par l’historien al-Tabari). Les Byzantins finissent par briser le siège en détruisant la flotte arabe grâce au feu grégeois, et parviennent à signer un traité de paix.

La ville connaît un deuxième siège, quarante ans plus tard (717-718 ap. J.-C.), qui d’ailleurs offre certains parallèles avec la bataille de la Néra de la saga. La flotte arabe, qui mouillait au pied des murailles de Constantinople, à l’embouchure du Bosphore, est attaquée et détruite par un assaut de la flotte byzantine qui emploie à nouveau le grégeois.

Carte représentant les affrontements arabes et byzantins ainsi que leurs territoires, du 8ème siècle au 11ème siècle. En violet : territoires byzantins En vert : territoires arabes (Crédit : Wikimedia Commons, (c) Cplakidas)
Carte représentant les affrontements entre Arabes et Byzantins ainsi que leurs territoires, du VIIIème siècle au XIème siècle.

    • En violet : territoires byzantins
    • En vert : territoires arabes

 

(Crédit : Wikimedia Commons, (c) Cplakidas)

À plusieurs reprises au cours de son histoire, l’Empire byzantin se sert, dans un contexte de bataille navale (ou de siège), de navires équipés de feu grégeois, et remporte plusieurs victoires sur les flottes arabes, russes, bulgares ou pisannes (République de Pise).
L’avantage tactique (et psychologique) qu’apportait le grégeois était certes important, mais ce n’était pas non plus l’arme miracle. Le grégeois demandait en effet des conditions précises pour être efficace : une mer calme, un affrontement direct entre flottes, des artificiers expérimentés, etc…

Il semble que le grégeois ait été utilisé jusqu’à la chute de Constantinople en 1453, bien que les attestations de son emploi se fassent plus rares après le XIIème siècle. La fin de l’Empire byzantin signe en même temps la fin du feu grégeois, sa recette ayant été perdue au moment de la prise de la ville par les Ottomans.

Les caractéristiques

Si la dénomination de « feu grégeois » nous vient des sources occidentales, les sources byzantines (en grec), désignaient l’arme sous divers noms qui faisaient référence à plusieurs de ses caractéristiques.

Le feu liquide

La désignation la plus courante dans les sources byzantines pour désigner le grégeois est « le feu liquide ». Plus rare, on trouve aussi « le feu mou ». Ces deux termes reflètent la consistance de la substance, caractéristique que l’on retrouve aussi bien dans le livre que dans la série (dans laquelle le feu grégeois est stocké dans des pots de verre ou des barils).

« Le feu grégeois moussa sournoisement vers la bouche du pot quand Tyrion inclina celui-ci pour y jeter un œil, mais la pauvreté de la lumière interdisait de distinguer le vert glauque annoncé.
_ Épais, remarqua-t-il.
_ A cause du froid, messire, expliqua Hallyne. […] En s’échauffant, la substance se fluidifie comme l’huile de lampe. »

ACOK, Tyrion V (discussion entre Hallyne le pyromant et Tyrion, dans les sous-sols de Port-Réal)

Le potentiel destructeur

Une autre dénomination grecque pourrait se traduire par « le feu énergique », faisant référence à sa propagation sur les bateaux, et à sa virulence. Certaines sources évoquent même un « fracas » lors de son utilisation, probablement dû à la réaction chimique du liquide au contact de la flamme qui l’allume, et à l’embrasement de sa cible. On retrouve dans la saga ce type de bruit lors de l’embrasement du grégeois :

« Le temps de trancher les filins, et Davos sentit le pont frémir sous ses pieds, La Botha noire repoussait Le Cerf blanc et se dégageait, plongeait ses rames dans les flots. Alors lui parvint une espèce de wouf ! sec comme si quelqu’un lui avait soufflé dans l’oreille, aussitôt suivi d’un rugissement. »

ACOK, Davos III

« « Lord Hallyne ! Vous pouvez débuter. » Le maître des pyromants ne grommela qu’un : « Hmmmmmm », puis il agita la torche qu’il tenait au poing, et certains des archers juchés sur les remparts bandèrent leurs arcs et décochèrent une douzaine de flèches enflammées en direction des croisées béantes. Un woufff, et la tour s’embrasa. En moins d’un clin d’œil, ses entrailles s’animèrent, illuminées de rouge, de jaune, d’orange… et de vert, d’un vert funeste et sombre comme la bile et le jade et le pissat de pyromant. »

AFFC, Cersei III

Une première différence se voit cependant à propos de cette caractéristique. Nous l’avons déjà évoqué, le feu grégeois voyait son efficacité énormément varier en fonction des conditions, son potentiel destructeur était limité, et touchait essentiellement le bois. Le feu grégeois de la saga est beaucoup plus facile d’utilisation, imprègne toute sorte de matériaux, et semble bien plus destructeur. En revanche, l’impact psychologique est à noter dans les deux cas :

« Même les plus braves y éprouveraient quelque répugnance, après avoir vu consumer par le feu grégeois un gentil millier de leurs compagnons. »

ACOK, Tyrion XIII

L’eau et le sable

Le feu grégeois avait la particularité de continuer à brûler au contact de l’eau. C’est une caractéristique que l’on retrouve également dans la saga, et qui en est même un des marqueurs les plus importants :

« _ L’eau ne peut l’éteindre, à ce qu’on dit.
_ C’est exact. Une fois enflammée, la substance brûle inexorablement jusqu’à son propre épuisement »

ACOK, Tyrion V (discussion entre Hallyne le pyromant et Tyrion, dans les sous-sols de Port-Réal)

« Il leur fallait négocier parmi les épaves en train de couler tout en évitant les nappes mobiles de feu grégeois »

ACOK, Davos III

En revanche, certaines substances qui privaient le feu d’oxygène pouvaient l’étouffer et finir par l’éteindre. Le sable est mentionné dans les manuels militaires byzantins. C’est aussi le sable qui est utilisé comme sécurité par les pyromants de la saga :

« Au-dessus de chaque cellule opérative se trouve une pièce exactement comblée de sable. »

ACOK, Tyrion V (discussion entre Hallyne le pyromant et Tyrion, dans les sous-sols de Port-Réal)

L’emploi

Contrairement au feu grégeois de la saga, le feu grégeois byzantin est attesté dans les sources écrites uniquement dans un contexte de batailles navales. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’une des dénominations grecques du feu grégeois est « le feu maritime » ou « le feu marin ». Les sources archéologiques nous montrent cependant qu’il a pu été utilisé à d’autres occasions, comme lors de sièges (lancé sur les assaillants, ou dans la ville assiégée).

Les Byzantins possédaient des bateaux spécialisés dans le transport et l’utilisation du feu grégeois en bataille : les dromons, navires qui se propulsaient à la voile et à la rame. Ils étaient équipés de siphons sur leur pont (ou à leur proue) qui permettaient de projeter la substance sur l’adversaire. Il fallait, pour cela, un équipement spécialisé pour mettre la substance sous pression grâce à un système de pompes, afin de la propulser. Pour parachever le système, il fallait un système d’allumage à la sortie du siphon, pour mettre feu à la substance (le vrai feu grégeois ne s’enflammait qu’au contact direct d’une flamme). Ces siphons étaient des engins assez lourds, mais certaines miniatures sur des parchemins médiévaux attestent de l’existence de siphons à main.

Les artificiers et ceux qui manipulaient l’arme faisaient partie d’un corps spécial et étaient spécifiquement entraînés à l’emploi du feu grégeois.

Feu grégeois tel qu'il est décrit dans la Chronique de Skylitzès de Madrid (manuscrit du XIIème siècle) (domaine public via Wikimedia Commons)
Le grégeois est projeté sur l’ennemi au moyen de siphon – Chronique de Skylitzès de Madrid (manuscrit du XIIème siècle) (domaine public via Wikimedia Commons)

Le feu grégeois pouvait aussi être utilisé comme grenade. Il nécessitait alors des pots d’argile remplis de la substance, et une mèche allumée à son embouchure, avant de pouvoir être lancé vers l’ennemi. Cette utilisation semblait cependant moins courante que celle des siphons.

Une recette perdue

Enfin, si une ambiance de mystère plane autour du feu grégeois encore aujourd’hui, c’est que sa recette nous est inconnue. Sa composition, secret bien gardé par les Byzantins, a été perdue lors de la chute de Constantinople, et si plusieurs hypothèses ont été émises quant aux matériaux qui servaient à sa fabrication, nous ne savons pas lesquels précisément étaient utilisés. Le secret était farouchement gardé au niveau des plus hauts rangs de l’armée et de l’État byzantin. Les connaissances étaient compartimentées, et une origine divine a même été attribuée au feu grégeois. Des écrits évoquent en effet le fait qu’un ange serait descendu sur terre, et aurait révélé à Constantin, premier empereur chrétien, le secret de la recette.

Le secret, la disparition de la recette, et l’aura sacrée propagée par les Byzantins, ont nourri les imaginaires depuis le Moyen Âge, et ont entouré le feu grégeois d’une nouvelle caractéristique : un halo de mystère, voire d’ésotérisme que l’on rencontre dans plusieurs œuvres de fiction.

Ces éléments se retrouvent précisément dans la saga de GRRM, par au moins trois aspects :

  • Ce sont les alchimistes qui possèdent la recette et qui s’occupent de sa fabrication. L’alchimie est, dans l’imaginaire commun, la discipline par excellence qui symbolique l’ésotérisme.

    « Car si leurs semblables [nb : les alchimistes] avaient jadis constitué une puissante corporation, cela faisait des siècles que les mestres de la Citadelle les supplantaient à peu près partout. Leur ordre vénérable ne comportait désormais qu’une poignée de membres, qui ne prétendaient même plus à la transmutation des métaux… … mais qui savaient toujours confectionner le feu grégeois. »

    ACOK, Tyrion V

  • La recette du wildfire est secrète, tout comme l’était celle du feu grégeois byzantin.

    « Le feu grégeois n’est jamais que l’un des terribles secrets dont notre vénérable ordre détient les clés. »

    ACOK, Tyrion V (Hallyne parlant à Tyrion)

    « Les Alchimistes pouvaient bien tenir jalousement secrète la recette du feu grégeois, Tyrion savait néanmoins que le processus d’élaboration réclamait des minuties, des précautions, des patiences infinies. »

    ACOK, Tyrion V

  • Enfin, la magie entre dans la fabrication du wildfire, ce qui pourrait être un parallèle à l’origine présentée comme divine du feu grégeois.

    « Nous le faisions, messire Main, mes frères et moi nous y sommes voués nuit et jour depuis le premier instant, je vous le proteste. Le fait est, hmmm, simplement qu’à force d’élaborer de telles quantités de substance nous sommes devenus plus, hmmm, opératifs, et aussi que d’aucunes… – l’embarras le rendait de plus en plus fébrile –, d’aucunes incantations, hmmm, primordiales dont notre ordre détient les arcanes, et infiniment délicates, infiniment pénibles et cependant indispensables pour que la substance acquière toutes ses, hmmm, vertus… »
    La patience abandonnait Tyrion. Ser Jacelyn Prédeaux devait être arrivé, maintenant, et il détestait poireauter. « Oui oui, des incantations secrètes. Fantastique. Et alors ?
    — Eh bien, on dirait qu’elles sont, hmmm, plus efficientes que précédemment. » Il délaya un pauvre sourire.
    « Vous excluez l’idée d’un rapport éventuel avec les dragons, n’est-ce pas ? — A moins que vous n’en dénichiez un sous Fossedragon. Pourquoi ?
    — Oh, pardon, juste un souvenir qui vient de me revenir de l’époque où je n’étais encore qu’un acolyte du vieux sage Pollitor. Un peu surpris que tant et tant de nos incantations parussent avoir, quoi, moins d’efficace que ne nous invitaient à le croire les grimoires, je lui en demandai raison. « C’est, me répondit-il, que la magie s’est progressivement retirée du monde à partir de la mort du dernier dragon. »
    »

    ACOK, Tyrion XI

Les hypothèses actuelles sur la composition du feu grégeois restent spéculatives. Il semblerait cependant que les Byzantins utilisaient du salpêtre (ou nitrate de potassium, composant qui entre dans la fabrication de la poudre à canon), et des matières bitumineuses comme le naphte (terme qui désigne des affleurements de pétrole. Les Byzantins pouvaient y avoir facilement accès, puisqu’on trouvait du naphte dans la région du Moyen-Orient. Il est d’ailleurs intéressant de soulever le fait qu’une des désignations en grec du feu grégeois était « le feu mède ». Le terme de mède était employé par les chroniqueurs grecs pour désigner les Perses du Moyen-Orient). Entrait aussi peut-être dans sa composition du soufre (utilisé également dans la fabrication de la poudre à canon), des résines (pour prolonger la combustion), ou de l’oxyde de calcium (qui réagit au contact de l’eau en dégageant de la chaleur).

Des parallèles complémentaires

Si la plupart des caractéristiques du wildfire sont empruntées au feu grégeois historique, GRRM a pu s’inspirer d’autres armes incendiaires, et des parallèles peuvent être dressés.

Les grenades à feu

Nous l’avons vu, le feu grégeois pouvait être mis en pot et lancé, une fois allumé, sur l’ennemi. Mais l’utilisation la plus courante restait le système de siphon pour projeter la substance, à la manière d’un lance-flamme. C’est un élément qui ne se retrouve pas chez GRRM (à une seule exception près, cf. Les Origines de la saga, chapitre sur Aegon IV : le roi demande aux alchimistes de lui construire des tours de siège en forme de dragons, équipées d’un système de pompe pour projeter du feu grégeois). Dans son œuvre, le feu grégeois est mis dans des pots d’argile destinés à être lancés.

Il faut alors davantage aller chercher un parallèle avec ce qu’on peut appeler communément les « pots à feu » ou les « grenades à feu », expression qui regroupe plusieurs types d’armes incendiaires, qui possèdent des caractéristiques communes. Des pots, en terre ou en métal, remplis de bitume, de poix, de résine, de souffre, ou de poudre noire, étaient utilisés sur terre ou sur mer, et projetés à la main, mais aussi à l’aide d’engins de siège de type catapulte (mangonneaux, trébuchets, etc…). Le système n’a pas radicalement changé quand on regarde nos grenades d’aujourd’hui.

Des armes incendiaires, plus ou moins complexes ou abouties, étaient utilisées dès l’antiquité, notamment lors des sièges de ville, aussi bien du côté des assaillants que des défenseurs, et parfois en combat naval : simple torches, flèches inflammables, tonneaux de sable brûlant, marmites ou pots de poix ou d’huile bouillante, etc…

A proprement dire, les premières grenades explosives sont attestées aux alentours du Xème siècle ap. J.-C., en Extrême-Orient, du temps de la dynastie des Song (Chine, Xème-XIIIème siècles). La coque, en fonte (parfois en céramique), était remplie de poudre à canon, et une mèche était attachée à la fermeture. Le nom de cette arme, Zhen Tian Lei, que l’on peut globalement traduire par « bombe du tonnerre », vient du bruit de l’explosion qu’elle donnait, et qui s’entendait à plusieurs kilomètres de l’impact. Les grenades étaient surtout lancées au moyen de trébuchets. Les Mongols et les Japonais se sont également beaucoup servis de cette arme.

Bataille de Bun'ei (1274), pendant les invasions mongoles du Japon. Le dessin montre un samouraï (Tekezaki Suenaga) combattant les guerriers mongols à l'aide de grenades à main. 7ème dessin du premier rouleau des Mōko Shūrai Ekotoba (rouleaux illustrés des invasions mongoles) (Crédit : Wikimédia Commons)
Bataille de Bun’ei (1274), pendant les invasions mongoles du Japon. Le dessin montre un samouraï (Tekezaki Suenaga) combattant les guerriers mongols à l’aide de grenades à main.
7ème dessin du premier rouleau des Mōko Shūrai Ekotoba (rouleaux illustrés des invasions mongoles)
(Crédit : Wikimédia Commons)

La caractéristique explosive du feu grégeois de la saga, ainsi que le bruit qu’il fait lorsqu’il explose dans la série, pourraient s’inspirer de ces grenades à feu.

« « Je me rends, ser. » Un autre chevalier le hélait, plus en aval. « Me rends. Ser chevalier, je me rends à vous. Mon gage, tenez, tenez. » Vautré dans une mare d’eau noire, il tendait en gage de soumission un gantelet à l’écrevisse. Tyrion dut se pencher pour s’en saisir. Il s’y employait quand un pot de grégeois explosa en l’air, éparpillant des flammèches vertes, et la brusque illumination lui révéla que la mare était non pas noire mais rouge »

ACOK, Tyrion XIV

Plus à l’ouest, au Moyen-Orient, les grenades explosives ou incendiaires apparaissent au temps des croisades. Elles étaient faites d’un pot d’argile rempli d’une substance inflammable ou explosive. Plusieurs de ces pots, qui avaient contenu plusieurs types de substances incendiaires, dont du feu grégeois, ont été retrouvés en fouilles archéologiques.
De petite et moyenne taille, ils étaient de forme plus ou moins ovale, avec de nombreux décors, rehaussements et aspérités, pour permettre une préhension à la main plus facile. Visuellement, ils pourraient se rapprocher d’une sorte de gros fruit. C’est d’ailleurs une des manières dont sont décrits les pots de wildfire dans la saga.

« – Oh, mais il le fait ! s’énamoura l’alchimiste. À l’étage au-dessous de celui-ci, nous avons une cave réservée au stockage des pots anciens. Ceux qui datent du roi Aerys. Il avait eu la fantaisie de leur faire donner la forme de fruits. De fruits fort dangereux, à la vérité, seigneur Main, et, hmhm, plus mûrs à présent que jamais, si vous voyez ce que je veux dire. »

ACOK, Tyrion V

Trois grenades à main en céramique, retrouvées en fouille. Les pots avaient été remplis de poudre à canon. Datés du 13ème-14ème siècle, ils appartenaient peut-être à la dynastie Yuan (1206-1368) (Crédit : Wikimedia Commons, (c) BabelStone)
Trois grenades à main en céramique, retrouvées en fouille. Les pots avaient été remplis de poudre à canon. Datées du XIIIème-XIVème siècle, ils appartenaient peut-être à la dynastie Yuan (1206-1368)
(Crédit : Wikimedia Commons, (c) BabelStone)

La nitroglycérine

Que ce soit pour le feu grégeois byzantin ou pour les grenades chinoises, il fallait, pour utiliser l’arme, mettre le feu à la substance. Tel est aussi le cas du wildfire de la série, qui est enflammé par Bronn lors de la bataille de la Néra, ou par des bougies dans les sous-sols du Septuaire de Baelor.

Mais le feu grégeois des livres se comporte un peu différemment, et se rapproche, par certains aspects, de la nitroglycérine. La nitroglycérine est un composé chimique extrêmement explosif, qui entre notamment dans la composition de la dynamite. Elle est très sensible aux chocs, et aux élévations de température, qui peuvent la faire exploser d’un coup. Ces éléments définissent aussi le feu grégeois de la saga :

« En prenant de l’âge, la substance devient de plus en plus, hmhmhm, frivole, disons. La moindre flamme y met le feu. La moindre étincelle. Trop de chaleur, et les pots s’embrasent de conserve, à l’unanimité. Il est malavisé de les exposer au soleil, fût-ce brièvement. Une fois que le feu s’y met, la substance se dilate avec tant de violence que les pots ne tardent guère à exploser. Et si, d’aventure, on en a déposé d’autres à proximité, ceux-ci sautent à leur tour. »

ACOK, Tyrion V

« Droit dessus un rafiot Lannister qui, à demi immergé, dérivait en pivotant comme pour le séduire et lui offrir son flanc le plus replet, tout suintant de sanie verte. A cette vue, le coeur de Davos Mervault s’arrêta de battre. «Non, balbutia-t-il, non…, NOOOOON ! » mais son cri, le fracas rugissant des combats le couvrit, seul l’entendit Matthos, sûrement pas le capitaine de L’Espadon, résolu qu’il était à finalement embrocher quelque chose avec son gros machin pointu. Et comme déjà L’Espadon prenait son allure de course, la main mutilée de Davos se leva instinctivement pour étreindre la bourse de cuir où gisaient les restes de ses phalanges. Avec un vacarme infernal, L’Espadon déchira, broya, déchiqueta, sectionna la pitoyable épave qui explosa comme un fruit blet, à ceci près qu’aucun fruit jamais n’avait poussé de hurlement semblable à ce hurlement de bois torturé. Et Davos eut le temps d’entr’apercevoir, tapissant le fond du rafiot, des centaines de pots brisés d’où jaillissait du vert, du vert, tel du venin vomi par les viscères d’une bête à l’agonie, du vert chatoyant, brillant, qui montait se répandre à fleur d’eau. « Arrière toute ! s’époumona-t-il. Du large ! Vite ! Arrière ! arrière ! » Le temps de trancher les filins, et Davos sentit le pont frémir sous ses pieds, La Botha noire repoussait Le Cerf blanc et se dégageait, plongeait ses rames dans les flots. Alors lui parvint une espèce de wouf ! sec comme si quelqu’un lui avait soufflé dans l’oreille, aussitôt suivi d’un rugissement. Le pont s’évanouit sous lui, l’eau noire le cingla, lui emplit le nez, la bouche. »

ACOK, Davos III

L’instabilité de la nitroglycérine est également une caractéristique propre au grégeois des livres. La nitroglycérine est stable dans sa forme pure, et peut alors se conserver indéfiniment, mais le moindre élément perturbateur la dégrade en peu de temps, la rend extrêmement dangereuse à manipuler, et lui donne un aspect… verdâtre.

Enfin, le wildfire, celui de la série surtout, reprend le caractère hautement explosif de la nitroglycérine qui, transformée en dynamite, est utilisée encore aujourd’hui dans la démolition ou l’exploitation minière. Les explosions du wildfire de la saga littéraire quant à elles sont plus restreintes et, comme nous l’avons vu, se rapprochent davantage des grenades à feu chinoises. De plus, si la substance explose bien, elle semble, dans les livres, être davantage inflammable qu’explosive.

Conclusion : le démon vert de la saga

Terrifiant wildfire

Si le feu grégeois décrit par GRRM dans la saga s’inspire fortement de plusieurs armes historiques, en premier lieu du feu grégeois byzantin, il est toutefois magnifié par l’auteur. Bien plus puissant et efficace, plus saisissant, plus effrayant et plus fascinant, le wildfire rassemble les caractéristiques de ses parallèles historiques tout en les amplifiant.

« Il n’y avait que trois choses qui, selon les dires des pyromants, brûlaient avec une ardeur plus torride que leur substance : le feudragon, les fournaises souterraines et le soleil de plein été »

AFFC, Cersei III

GRRM va même jusqu’à lui donner une existence propre lorsqu’il le personnifie à plusieurs reprises.

« Haut de cinquante pieds tourbillonnait sur la rivière un frénétique démon vert. Il avait une bonne douzaine de mains, chacune armée d’un fouet, et tout ce qu’elles fustigeaient s’enflammait instantanément. Brûlaient ainsi La Botha noire et Le Fidèle et Le Cerf blanc, ses voisins immédiats. Brasiers que La Piété, Le Chat, Le Sceptre et Le Choucas rouge et La Chipie, Le Loyal, La Fureur, tous, ainsi que La Grâce divine et Le Havre-du-Roi, le démon dévorait aussi bien les siens. L’étincelant Glorieux de lord Velaryon tâchait, lui, de virer de bord quand le démon vert coula un doigt désinvolte en travers de ses rames argent, et elles flambèrent une à une comme autant de mèches, si bien que, quelques secondes, le navire eut l’air de battre la rivière avec deux longs bancs de torches étincelantes. »

ACOK, Davos III

« De la pointe de son épée neuve, il désigna l’endroit où les flammes vertes lapaient la coque dorée de son Anémone, en rongeaient les rames une à une. Le capitaine avait eu beau la faire tourner vers l’amont, le grégeois s’était montré plus rapide qu’elle. »

ACOK, Tyrion XIII

« les premières flammes surgirent aux fenêtres et se mirent à lécher l’extérieur des murs telles de longues langues vertes. »

AFFC, Cersei III

Le vert dans tous ses éclats

Une caractéristique tout à fait propre au wildfire de GRRM est sa couleur assez atypique, qui n’existe pas pour les armes incendiaires historiques dont nous avons parlé : il est vert. Cette couleur est d’ailleurs omniprésente lorsque le grégeois est employé, dans la saga comme dans la série, et est tout à fait indissociable de la substance lorsqu’elle est décrite. En plus des adjectifs associés à la couleur verte (vert glauque, chatoyant, brillant, funeste, sombre, sinistre), ce sont deux pierres qui illustrent le vert du grégeois : l’émeraude et le jade.

La raison de l’emploi presque systématique de cette couleur pour décrire le grégeois est probablement à chercher du côté de la symbolique voulue par GRRM.

À noter d’ailleurs que dans les folklores européens (fortement empreints de légendes celtiques), les flammes vertes sont parfois associées aux morts et aux esprits. Les feux follets par exemple, phénomène lumineux qui se manifeste sous la forme de flammèches de couleur parfois bleue, souvent verte, étaient fréquemment associés aux âmes en peine errant dans notre monde, ou encore à des esprits malveillants cherchant à perdre les humains. Croyance d’autant plus forte que les feux follets se manifestent souvent dans les cimetières ou dans les marais.

On pourrait également mentionner que jusqu’au Moyen-âge, la couleur verte était celle du diable.

Simulation d'un feu follet : combustion d'un morceau d'écorce de bouleau sur un bout de bois flottant. Les couleurs de l'image ont été modifiées (domaine public via Wikimedia Commons).
Simulation d’un feu follet : combustion d’un morceau d’écorce de bouleau sur un bout de bois flottant. Les couleurs de l’image ont été modifiées (domaine public via Wikimedia Commons).

Symboliques du grégeois

Le feu grégeois, outre son utilisation comme puissante arme incendiaire dans le récit, est associé, dans la saga littéraire, à plusieurs symboliques. Deux apparaissent de façon assez claire.

Le grégeois, lui-même décrit comme un démon incontrôlable, est tout d’abord associé à la folie destructrice et paranoïaque d’Aerys. Cersei, de plus en plus fascinée par le grégeois, et qui a même élevé Hallyne le Pyromant à la dignité de lord, se montre de plus en plus comme l’héritière du roi fou. Le parallèle est fait sans équivoque par Jaime.

« Cersei resplendissait comme jamais peut-être. Elle se tenait là, debout, une main plaquée sur son sein, les lèvres entrebâillées, ses prunelles vertes brillant d’un éclat inouï. Mais elle est en train de pleurer ! s’était brusquement avisé Jaime, quitte à se trouver fort en peine de dire en l’occurrence s’il s’agissait là de larmes de deuil ou de jouissance. En tout cas, leur vue l’avait singulièrement bouleversé en lui rappelant Aerys Targaryen et l’état de surexcitation dans lequel le plongeait le spectacle d’une crémation. »

AFFC, Jaime II (au cours de l’incendie de la Tour de la Main)

Le feu grégeois est également associé à certaines tentatives menées par des Targaryen afin de faire renaître les dragons. Aerion le Flamboyant (frère aîné d’Aemon, le mestre de la Garde de Nuit) but une bouteille de feu grégeois, pensant se transformer ainsi en dragon. Du grégeois est également mentionné au cours de ce qu’on appelle « la Tragédie de Lestival », tentative menée par Aegon V (petit frère cette fois d’Aemon) pour faire renaître les dragons, mais qui tourne au désastre en menant entre autres à la mort du roi, de son héritier, et du Lord commandant de la Garde Royale. Mais les bribes d’informations que nous avons sur Lestival ne nous permettent pas de déterminer le rôle du grégeois dans cette tentative : présence délibérée ou œufs sabotés ? Enfin, Aerys II se voyait se transformer en dragon au cours de la destruction de Port-Réal qu’il avait programmée en cachant les pots de grégeois dans toute la ville.

« Les Targaryen n’ensevelissent jamais leurs morts, ils les brûlent. Aerys entendait avoir le plus grand bûcher funéraire de sa lignée. Hormis que, pour parler franc, je doute fort qu’il ait jamais véritablement envisagé de succomber. À l’instar de son prédécesseur Aerion le Flamboyant, il s’imaginait que le feu allait le métamorphoser…, et que, ressuscitant sous la forme d’un dragon, il réduirait en cendres tous ses ennemis »

ASOS, Jaime II

La symbolique serait en tout cas à creuser plus profondément.