Capitale, incendie et folie : d’Aerys II le Fol à Néron

Visuel L'estivale 2017 (Riusma pour La Garde de Nuit)

Tout comme la Daenerys des livres s’efforce de le faire, la Daenerys de la série entend prendre le contrepied de la politique et du comportement de son père Aerys II, appelé le Fol (the Mad King en anglais), réputé dans tout Westeros pour sa cruauté et sa folie. « I am not here to be queen of the ashes » (« je ne suis pas là pour être la reine des cendres » ; saison 7, épisode 2), dit-elle, ce qui fait clairement écho au projet d’incendie de Port-Réal qu’avait ourdi Aerys, lors de la Rébellion de Robert. « Les félons veulent ma ville […] mais ils n’obtiendront de moi que des cendres. Libre à Robert de régner sur de la viande cuite et des ossements calcinés. » (ASOS, Jaime V), avait dit le roi fou, avant de se faire assassiner par un de ses Gardes Royaux, Jaime Lannister.

Un monarque cruel, une folie incendiaire, une capitale embrasée : si Port-Réal a échappé à son sort, il est une ville réelle qui aurait connu ce destin. Rome a été, au premier siècle de notre ère, ravagée par un terrible incendie qui, disent certains auteurs, aurait été déclenché par Néron, cinquième empereur romain, décrit comme fou et cruel dans plusieurs sources classiques.

Cette inspiration historique n’est bien entendu pas la seule. Des destructions par le feu, il y en a eu beaucoup dans l’histoire, comme il y en a de nombreuses dans la saga qui s’en inspirent.
Mais le sujet qui nous intéresse précisément dans cette chronique tient à la folie destructrice (réelle ou prétendue) qui lie le non-incendie de Port-Réal à celui de Rome, et qui place Aerys (et ses potentiels héritiers) dans la lignée de l’image sulfureuse du Néron mythique.

Le dernier roi Targaryen et ses héritiers

Aerys II, le Fol

Petite précision avant de commencer : il s’agit avant tout dans cette partie de présenter les aspects destructeurs d’Aerys. Pour plus de détails sur son règne, la Garde de Nuit vous propose une chronique plus complète : Aerys, le Roi Fou : Et dans les livres, alors ?

« Aerys était fou et cruel, nul ne l’a jamais contesté »

ASOS, chapitre 12, Jaime II

Aerys II Targaryen le fol (crédits Amok, avec son aimable autorisation).
Aerys II Targaryen le fol (crédits Amok, avec son aimable autorisation).

Jeune roi ambitieux lorsqu’il monta sur le trône, Aerys sombra progressivement dans une paranoïa aiguë, une cruauté révoltante, et une fascination destructrice pour le feu.

Une paranoïa grandissante

Si ses premières années sur le trône sont un temps de paix et de prospérité pour les Sept Couronnes, le roi commença, dans la deuxième moitié de son règne, à se méfier de plus en plus de son entourage, des membres de la cour, et des grands seigneurs. Sa défiance se cristallisa surtout autour de sa Main, Tywin Lannister, et fût d’ailleurs l’une des raisons (mais pas la seule) qui fit qu’il accorda le manteau blanc de la Garde Royale à son aîné, Jaime Lannister. En ayant le fils sous la main, le roi pensait prévenir par là même toute action du père contre lui. En outre, en lui retirant son fils aîné, il l’obligeait à faire du cadet, le nain Tyrion, son héritier. Mais cette nomination aboutit paradoxalement à placer auprès de lui un Lannister, et même à l’avoir à ses côtés, une épée à la main, alors qu’en dehors de la Garde Royale, il avait interdit toute arme en sa présence. Ce qui aggrava ses soupçons.

« Mes frères jurés se trouvaient tous au diable, voyez-vous, mais Aerys prenait un malin plaisir à m’avoir tout près. J’étais le fils de mon père, aussi n’avait-il aucune confiance en moi. Tout ce qu’il voulait en me maintenant là, c’est que Varys m’ait à l’œil nuit et jour. De sorte que j’entendais tout »

ASOS, chapitre 38, Jaime V

Le roi commença également à se défier grandement de son propre fils, Rhaegar Targaryen, qu’il soupçonnait de comploter pour le destituer. Sa paranoïa ne fit que s’accentuer avec le temps, et l’arrivée de Varys à la cour comme maître des chuchoteurs n’arrangea rien, au contraire. Après le Défis de Sombreval, le roi finit par s’enfermer dans le Donjon Rouge, et ne sortit qu’à l’occasion du fameux tournoi de Harrenral, uniquement motivé par le fait qu’il se murmurait que ce tournoi serait l’occasion pour les Grands du royaume, réunis autour de son fils, de comploter contre lui, et de fomenter des trahisons, grande obsession du roi.

« Par-dessus tout, le roi Aerys II était soupçonneux : il se méfiait de son propre fils et héritier, le prince Rhaegar ; de son hôte, lord Whent ; de chaque seigneur et de chaque chevalier venu concourir à Harrenhal…. Et plus encore de ceux qui étaient absents, le plus notable d’entre eux étant son ancienne Main, lord Tywin Lannister, sire de Castral Roc »

TWOIAF, L’année du printemps trompeur

Un roi cruel

Le roi est aussi décrit comme cruel dans ses jugements, humiliant son entourage et condamnant sur simple supposition ceux qu’il considérait comme ses ennemis, ainsi qu’arbitraire dans ses décisions, préférant prendre le contrepied systématique de sa Main Tywin plutôt que de réfléchir à ses décisions. Son penchant pour les mises à mort longues et spectaculaires, et le plaisir qu’il avait à prononcer la peine capitale accrurent cette image de cruauté auprès des seigneurs.
Sa violence se manifestait aussi dans l’intimité : sa femme, Rhaella, subissait ses viols particulièrement brutaux :

« Les relations entre celui-ci [NB : Aerys II] et sa reine avaient été des plus tendues durant les dernières années du règne. Ils faisaient chambre à part et s’évitaient l’un l’autre de leur mieux pendant les heures de veille. Mais, chaque fois qu’Aerys livrait un homme aux flammes, la reine Rhaella était assurée d’avoir une visite au cours de la nuit suivante. Le soir même du jour où il avait brûlé sa Main masse-et-poignard, Jaime montait la garde avec Jon Darry devant la chambre à coucher de cette dernière pendant qu’à l’intérieur son royal époux prenait son plaisir. « Vous me faites mal ! avaient-ils entendu Rhaella crier à travers les vantaux de chêne. Vous me faites mal ! » Et, chose assez étrange, il en avait été plus terriblement affecté que par les hurlements de lord Chelsted. Tant et si bien qu’à la longue il n’avait pu se retenir de souffler : « Notre serment nous engage à la protéger, elle aussi… – Certes », était convenu Darry, sauf à ajouter : « Mais pas contre lui » ».

AFFC, chapitre 17, Jaime II

La folie du feu

Enfin, il avait une fascination démente pour le feu, clairement décrite par Jaime, et par tous ceux qui ont connu le roi.

« Le grégeois persiste à brûler sur l’eau. Aerys s’y serait baigné, s’il avait osé. Tous les Targaryen avaient la folie du feu. »

ASOS, chapitre 38, Jaime V

Exécution flamboyante de Lord Rickard Stark devant le roi Aerys II (crédits : HBO)
Exécution flamboyante de Lord Rickard Stark devant le roi Aerys II (crédits : HBO)

Reflet de la passion grandissante d’Aerys, les pyromants de la Guilde des Alchimistes prirent une place de plus en plus importante à la cour et dans l’entourage proche du roi. Le pyromant Rossart fut gratifié du titre de lord, puis devint la toute dernière Main du Roi (et finira assassiné par Jaime). Les mises à mort se théâtralisèrent avec l’utilisation du feu grégeois et de bûchers pour supprimer les ennemis réels ou imaginaires du roi.

Enfin, la destruction de Port-Réal par le feu fut prévue, dans le plus grand secret, par le roi et ses pyromants : ce sont des milliers de pots de feu grégeois qui furent cachés dans les souterrains de l’ensemble de la ville :

« […] Il commanda à ses alchimistes de bourrer Port-Réal en catimini de caches de grégeois. Sous le septuaire de Baelor et les taudis de Culpucier, sous les écuries, les hangars, les sept portes, et jusque, jusque dans les caves du Donjon Rouge. Tout cela fut exécuté dans le plus grand secret par une poignée de maîtres pyromants. Qui, par défiance, ne requirent pas seulement l’aide de leurs propres acolytes »

ASOS, chapitre 38, Jaime V

Cette folie destructrice du roi se reflétait aussi bien dans l’humeur du souverain que dans son apparence physique : cheveux et ongles non coupés, de peur que quelqu’un ne l’égorge en l’approchant avec une lame, le roi se blessait sans cesse sur les épées du Trône de Fer, présage on ne peut plus mauvais depuis que le roi Maegor Ier y fut retrouvé empalé.

« As-tu jamais vu le trône de Fer ? Tout ce qui barbèle le dossier, les copeaux d’acier tortillés, les pointes de dagues et d’épées qui le hérissent, tout enchevêtrées par la fonte ? Ce n’est pas là un fauteuil douillet, ser. Aerys s’y écorchait si constamment qu’on avait fini par le surnommer le roi Croûte. Et Maegor le Cruel fut assassiné sur lui. Par lui, prétend parfois la tradition. »

ASOS, chapitre 37, Davos IV

Ces agissements, conjugués à plusieurs éléments déclencheurs, provoquèrent la Rébellion de Robert, causèrent la mort d’Aerys, et entraînèrent la chute de la maison Targaryen.

Les héritiers d’Aerys

La mort d’Aerys sauve Port-Réal de la destruction totale par le feu. Pourtant sa folie n’a pas disparu. Aerys a des héritiers dans la saga, des héritiers de sang et des héritiers symboliques. Des aspects du roi fou se retrouvent chez plusieurs autres personnages des livres.

Les descendants de sang

Viserys Targaryen (crédits Amok, avec son aimable autorisation).
Viserys Targaryen (crédits Amok, avec son aimable autorisation).

Viserys, fils cadet d’Aerys, avait pris de son père l’orgueil, la cruauté, et quelque peu la paranoïa. Celui qui se prétendait le seul roi légitime des Sept Couronnes de par sa naissance s’enorgueillissait de son sang, méprisait les autres, martyrisait souvent sa petite sœur, et était persuadé d’être constamment la cible d’assassins envoyés par Robert.

« […] et…, pardonnez-moi, ma reine, mais vous exigez la vérité…, et, dès sa tendre enfance, votre frère Viserys s’était souvent montré le fils de son père […] »

ASOS, chapitre 72, Daenerys VI (discours de Barristan Selmy)

Daenerys Targaryen à Astapor : "Dracarys" (crédits : Magali Villeneuve, ASOIAF Calendar 2016)
Daenerys Targaryen à Astapor : « Dracarys » (crédits : Magali Villeneuve, ASOIAF Calendar 2016)

Daenerys, fille d’Aerys, et dans les veines de laquelle coule le même sang, tente au contraire de se détacher de son père. Jusqu’à sa rencontre avec ser Jorah Mormont, et surtout avec ser Barristan Selmy, tout ce qu’elle savait de Westeros lui avait été appris par son frère, Viserys, qui idéalisait tout aussi bien le Trône et les Sept Couronnes, que son père, et rejetait toute la culpabilité de la chute des Targaryen sur « l’Usurpateur et ses chiens ». Mais Daenerys apprend progressivement à connaitre son père et, même si elle a du mal à l’accepter, est consciente de ses injustices. Si les ennemis de Daenerys, notamment les Yunkaïi dans les livres (ADWD, Les Erre-au-Vent), ou encore Cersei dans la série (saison 7, épisode 2), jouent sur son ascendance pour la décrédibiliser, son comportement est tout de même différent de celui du Roi Fou (davantage dans les livres que dans la série d’ailleurs, dans laquelle son comportement est pour le moins… contradictoire…. sujet abordé dans l’épisode 5 de la saison 7 justement). Il est cependant à noter qu’ironiquement, c’est bien elle qui met le feu à la ville d’Astapor après avoir récupéré son armée d’Immaculés, alors que son père avait échoué à faire brûler Port-Réal.

« Elle éleva bien haut les doigts de harpie… mais pour les jeter de côté. « Liberté ! entonna-t-elle, dracarys ! dracarys !
-Dracarys ! s’écrièrent-ils en retour, et jamais mot sonnant à ses oreilles n’avait eu tant de suavité. Dracarys ! Dracarys ! » Et, tout autour, des négriers coururent et sanglotèrent et conjurèrent et périrent, et l’atmosphère poussiéreuse se vit saturée de fer et de feu. »

ASOS, chapitre 28, Daenerys III

Les successeurs à Port-Réal

Il est intéressant de constater que ceux qui succèdent à Aerys sur le Trône récupèrent certaines caractéristiques du roi fou.

Joffrey Baratheon, Premier du nom (crédits : Magali Villeneuve, Fantasy Flight Games)
Joffrey Baratheon, Premier du nom (crédits : Magali Villeneuve, Fantasy Flight Games)

Joffrey Baratheon, officiellement fils de Robert Baratheon et de Cersei Lannister, est particulièrement cruel et orgueilleux. Les exemples (aussi bien dans la saga que dans la série) qui le prouvent ne manquent pas (et ce, depuis son plus jeune âge et jusqu’à sa mort). Tyrion ose même faire le rapprochement entre Aerys et lui :

[Lord Tywin :] « -Et toi [NB : Cersei], tu lui disais quoi, je te prie ? Cette guerre, je ne l’ai pas faite pour asseoir un Robert II sur le Trône de Fer. Tu m’avais donné à entendre que son père, Joffrey s’en moquait éperdument. […]
Lord Tywin agita deux doigts véhéments pour la congédier. « Va-t’en. »
Et elle s’en alla, furieuse.
« Pas Robert II, dit Tyrion. Aerys III. » »
ASOS, chapitre 54, Tyrion VI

Et pourtant, celle qui se rapproche le plus d’Aerys II, au point d’en être davantage l’héritière que les propres descendants du Roi Fou, c’est Cersei Lannister.

Petit point à noter avant d’aller plus loin : les destins de Cersei dans la série et dans le livre sont différents. Dans les livres (jusqu’au tome 5, ADWD), elle est successivement reine douairière (c’est à dire veuve du roi), reine-mère (de deux rois), et reine régente de Joffrey puis de Tommen. La série en fait une reine à part entière qui, après la mort de ses enfants, ceint la couronne et prend le titre de « Cersei de la maison Lannister, première du nom, reine des Andals et des Premiers Hommes, Protecteur des Sept Royaumes » (le titre traditionnel du roi de Westeros dans la série). C’est sur la Cersei des livres que nous allons surtout nous appuyer.

Cersei, digne héritière d’Aerys II

Sur de très nombreux points, Cersei se montre comme la véritable héritière d’Aerys le Fol. De nombreux éléments du récit le suggèrent plus ou moins explicitement. En voici quelques exemples.

Un lien symbolique ?

En tout premier lieu, deux éléments symboliques pourraient lier Cersei et Aerys.

  • Si Aerys s’écorchait réellement sur le Trône de Fer, Cersei en fait une fois le rêve. Élément d’autant plus intéressant que c’est ce rêve qui introduit le tout premier chapitre où nous sommes du point de vue de Cersei (ce que l’on appelle un chapitre PoV)
  • « Les pointes de lames et les aspérités qui barbelaient le Trône de Fer déchirèrent sa chair lorsqu’elle se pelotonna pour cacher sa honte. Elle avait les fesses entamées par des crocs d’acier, les jambes ensanglantées par des dégoulinades pourpres. Lorsqu’elle s’efforça de se lever, son pied glissa se coincer dans une faille de métal déchiqueté, tordu. Plus elle se débattait, plus le trône l’engloutissait, arrachant des bouchées voraces à ses seins, son ventre, prélevant dans ses bras, ses jambes de si belles tranches qu’ils en devenaient tout rouges et tout luisants, gluants. »
    AFFC, chapitre 4, Cersei I

    Marche d'Expiation de Cersei Lannister (crédits : Marc Simonetti, ASOIAF Calendar 2013)
    Marche d’Expiation de Cersei Lannister (crédits : Marc Simonetti, ASOIAF Calendar 2013)
  • Chacun des deux a fait une Marche dans la ville de Port-Réal, aux yeux de tous. Aerys fit volontairement une Marche de Rédemption, allant du Donjon Rouge au Septuaire de Baelor, pour se punir d’avoir fait injustement torturer et exécuter la nourrice de son fils Jaehaerys, après la mort de ce dernier (TWOIAF, Aerys II). Cersei de son côté se plie à une marche forcée, la marche de la honte, ou marche d’expiation dans les livres (ADWD, chapitre 66, Cersei II), dans le sens inverse, du Septuaire au Donjon Rouge (qu’il est tentant de dire : « Aerys, le retour ! »).

Cersei, reine régente

Mais c’est surtout par son comportement et ses actions que Cersei se rapproche d’Aerys.
Ambitieuse, méprisante, mais surtout orgueilleuse, Cersei recherche le pouvoir, la reconnaissance, et est persuadée d’avoir un bon sens du gouvernement.

« Dans son rêve, elle occupait le Trône de Fer et dominait tout le monde de très très très haut. En contrebas, les courtisans fourmillaient comme des souris aux couleurs éclatantes. De grands seigneurs et des dames altières étaient agenouillés devant sa personne. De hardis chevaliers juvéniles déposaient leur épée à ses pieds tout en réclamant ses faveurs, et elle abaissait sur eux des sourires de reine. »

AFFC, chapitre 4, Cersei I

« Mais ma grandeur surpassera la vôtre, Père. Dans mille ans d’ici, lorsque les mestres s’attacheront à écrire sur notre époque, votre seul titre mémorable demeurera d’avoir engendré la reine Cersei. »

AFFC, chapitre 8, Cersei II

Mais plus elle s’en approche, plus sa paranoïa s’accentue. Déjà mise à rude épreuve par la prophétie de Maggy la Grenouille qui lui avait prédit la mort de ses trois enfants, Cersei se met à voir des traîtres partout, phénomène qui s’accentue au fur et à mesure que ses proches sont assassinés, et que les Tyrell placent leurs proches près du pouvoir : d’abord son frère Tyrion, accusé du meurtre de Joffrey, puis le Grand Septon, sous prétexte qu’il avait été nommé par Tyrion, puis son oncle Kevan, les Tyrell et leurs proches,… Même son frère Jaime est mis à l’écart.

« La reine enlaça Tommen d’un bras maternel et déposa un baiser sur ses boucles d’or. Il va avoir besoin de moi pour lui apprendre à gouverner tout en le préservant de ses ennemis. Certains de ces derniers se tenaient autour d’eux, même à cette heure où ils affectaient d’être des amis. »

AFFC, chapitre 8, Cersei II

Cersei Lannister, reine régente (crédits : Magali Villeneuve, Fantasy Flight Games)
Cersei Lannister, reine régente (crédits : Magali Villeneuve, Fantasy Flight Games)

Ne pouvant se passer de l’aide de ses alliés, elle monte un complot de toutes pièces pour tenter de renverser Margaery, et de réduire l’influence des Tyrell à la cour. Il est probable que sa paranoïa soit accentuée par les chuchotements de lady Merryweather, possible créature de Varys. Il n’y a en tout cas pas un seul chapitre PoV de Cersei où elle ne suspecte quelqu’un de trahison, ou voit un ennemi au détour d’une pierre du Donjon Rouge.

Si la cruauté de Cersei n’arrive pas au niveau de celle d’Aerys (du moins dans les livres), il faut tout de même mentionner qu’elle fait torturer le Barde Bleu (pour obtenir de fausses accusations envers Margaery) et qu’elle permet à Qyburn de faire des expériences effroyables sur plusieurs femmes qui disparaissent totalement de la circulation (Senelle, sa suivante, ou encore lady Falyse Castelfoyer en font partie). À noter que niveau cruauté, la Cersei de la série s’en tire plutôt bien (Saison 7, ep. 3)

La passion du feu

Le point le plus caractéristique qui lie Cersei à Aerys, c’est la fascination pour le feu destructeur. Ce lien passe physiquement et symboliquement par le feu grégeois (pour en savoir plus sur le feu grégeois, voir aussi : Le feu grégeois : de l’histoire au démon vert). Aerys l’employait pour ses exécutions, Cersei s’en sert pour détruire la Tour de la Main, qui symbolise un ennemi à ses yeux. Le parallèle est explicitement fait par Jaime :

« Si le flamboiement vert du feu grégeois qui se reflétait alors sur leurs figures donnait un air de quelque chose à tous les assistants, c’était à s’y méprendre l’air de cadavres en putréfaction, l’air jubilant d’une meute macabre de goules, mais il y avait au sein de ce charnier des charognes plus appétissantes que d’autres. De quelque manière lugubre qu’en fût illuminée sa beauté, Cersei resplendissait comme jamais peut-être. Elle se tenait là, debout, une main plaquée sur son sein, les lèvres entrebâillées, ses prunelles vertes brillant d’un éclat inouï. Mais elle est en train de pleurer ! s’était brusquement avisé Jaime, quitte à se trouver fort en peine de dire en l’occurrence s’il s’agissait là de larmes de deuil ou de jouissance. En tout cas, leur vue l’avait singulièrement bouleversé en lui rappelant Aerys Targaryen et l’état de surexcitation dans lequel le plongeait le spectacle d’une crémation. »

AFFC, chapitre 17, Jaime II (pendant l’incendie de la Tour de la Main)

Tout comme le Roi Fou l’avait fait avant elle, Cersei donne plus d’importance à la Guilde des Alchimistes au sein de la cour. Hallyne, le pyromant qui avait fait fabriquer le grégeois pour la bataille de la Néra, reçoit ainsi le titre de lord, très probablement sur la proposition de Cersei.

Le lien qui lie le feu grégeois, Cersei et Aerys est aussi symbolique. Le grégeois est ainsi une caractéristique qui définit Cersei :

« Cersei réclama de son page une nouvelle coupe de vin – un cru doré de La Treille, fort et fruité. Elle buvait sec, mais la boisson n’avait apparemment d’autre effet sur elle que de rehausser sa beauté ; ses joues s’étaient empourprées, et ses yeux étincelaient de paillettes fiévreuses quand d’aventure elle les promenait sur l’assistance en contrebas. Des yeux de grégeois, songea Sansa. »

ACOK, chapitre 61, Sansa VI (pendant la bataille de la Néra)

« Sa sœur se plaisait à se prendre pour un lord Tywin équipé de nichons, mais elle commettait là une erreur grossière. Alors que leur père avait été aussi implacable et acharné qu’un glacier, Cersei était toute feu grégeois, notamment quand on la contrecarrait. »

AFFC, chapitre 17, Jaime II

Cersei voit en outre dans le feu un élément purificateur, qui la transforme. Comme Aerys qui pensait se transformer en dragon au cours de la destruction de Port-Réal par le grégeois.

« Elle se sentait beaucoup trop alerte pour dormir. Le feu grégeois était en train de la décrasser, il réduisait en cendres et ses terreurs et ses furies, il l’emplissait de détermination. « Les flammes sont si ravissantes. J’ai envie de les regarder encore un petit bout de temps. » »

AFFC, chapitre 13, Cersei III (pendant l’incendie de la Tour de la Main)

Il est enfin intéressant de constater qu’en dehors de la bataille de la Néra, la majorité des mentions du feu grégeois dans les livres est associée à Cersei et à Aerys.

Cette liste de parallèles n’est pas exhaustive : d’autres détails, liant Cersei et Aerys, fourmillent dans le texte (par exemple, le fait que les deux aient eu, à un moment, voulu construire une ville/un palais de pierres blanches sur l’autre rive de la Néra. Voir précisément TWOIAF, Aerys II ; AFFC, Cersei III). Vous pourrez sûrement en dénicher d’autres.

Mais il est désormais temps de se pencher sur les parallèles historiques possibles. Si la folie et la cruauté ont souvent été reprochées à plusieurs souverains de notre histoire, le non-incendie de Port-Réal et la possible destruction de sa propre capitale par un souverain détesté nous désignent un moment et un empereur spécifiques de l’histoire romaine inscrit dans l’imaginaire collectif : l’incendie de Rome qui aurait été déclenché, selon plusieurs auteurs classiques, par l’empereur Néron qui a, encore aujourd’hui, une image diabolique dans l’imaginaire commun.

Néron, l’empereur fou ?

L’incendie de Rome, ou le destin manqué de Port-Réal

Nous sommes en 64 ap. J.-C., pendant le règne de Néron (54-68 ap. J.-C.), cinquième empereur romain, et dernier empereur de la dynastie dite des Julio-Claudien. Rome, la capitale politique et administrative de l’Empire, est une des plus importantes villes de son temps. Elle compte entre 800 000 et 1 000 000 d’habitants (soit à peu près la moitié de Paris intra muros aujourd’hui, on vous laisse en imaginer l’importance). Depuis le règne d’Auguste, tout premier empereur romain, la ville est divisée en 14 régions, de façon à en faciliter l’administration et la gestion.

La capitale a connu plusieurs incendies au cours de son histoire, mais le plus destructeur, celui qui marqua le plus les mémoires, fut celui de 64 ap. J.-C. Plusieurs auteurs classiques, comme Tacite, Suétone ou encore Dion Cassius, nous en font un récit plus ou moins détaillé.

L’incendie se déclencha dans la nuit du 18 au 19 juillet, dans le quartier du Circus Maximus. Il s’étendit rapidement aux autres régions de la ville, dévastant sur son passage quartiers d’habitations, immeubles de bois, temples et palais de briques. Au total, l’incendie aura duré six jours et sept nuits, aura détruit intégralement trois régions de la ville, et endommagé sept autres. Il s’agit d’un des plus grands incendies connus de l’antiquité (hors sièges et prises de ville), causant la mort de milliers d’habitants.

Progression du grand incendie de Rome, juillet 64 ap. J.-C. (d'après C. Badel et H. Inglebert, Grand Atlas de l'Antiquité romaine, éditions Autrement 2014)
Progression du grand incendie de Rome, juillet 64 ap. J.-C. (d’après C. Badel et H. Inglebert, Grand Atlas de l’Antiquité romaine, éditions Autrement 2014)

Néron et l’incendie

L’image d’Épinal représentant Néron, en habit de scène, chantant la ruine et la destruction de sa capitale depuis son palais, est connue de tous. Si elle s’appuie sur des écrits antiques, elle a surtout été diffusée par la suite dans les tableaux, pièces de théâtre, romans, BD et films. Parmi eux, c’est le mythique Quo Vadis (1951) qui a eu le plus de retentissement, en offrant un Néron (joué par Peter Ustinov) fou et mégalomane, qui a provoqué l’incendie de Rome dans le but de reconstruire sa propre ville (Néropolis) par-dessus, et qui joue de la lyre en déclamant devant le spectacle de la ville en feu.

Affiche du film "Quo Vadis" (1951) (crédits : Wikimedia Commons)
Affiche du film « Quo Vadis » (1951) (crédits : Wikimedia Commons)

Cette image de Néron nous vient donc de plusieurs auteurs classiques, en particulier de Suétone et Dion Cassius. Suétone, auteur latin du Ier siècle ap. J.-C., est le plus virulent contre l’empereur. Il lui attribue le déclenchement de l’incendie, le décrit en train de chanter « La Chute de Troie » (de Virgile, poète latin du temps d’Auguste) pendant que la ville est en flammes, et interprète toutes ses actions comme une volonté de destruction de Rome.

« Il regardait ce spectacle du haut de la tour de Mécène, charmé, disait-il, de la beauté de la flamme, et chantant la prise de Troie, revêtu de son costume de comédien. »

Suétone, Vie des Douze Césars, Nero, 38, 6.

Cette vision, est reprise par Dion Cassius, auteur grec mais de citoyenneté romaine du IIème siècle ap. J.-C. :

« À la suite de cela, il eut le désir d’exécuter un dessein qui avait toujours été l’objet de ses vœux, celui de ruiner de son vivant Rome tout entière et l’empire ; car il enviait à Priam [NB : le roi de Troie] le rare bonheur d’avoir assisté à la destruction de sa patrie et de son royaume. »

Dion Cassius, Histoire de Rome, LXII, 16.

Le récit le plus détaillé de l’incendie nous est cependant rapporté par un autre auteur latin du Ier siècle ap. J.-C., Tacite. Dans son récit, l’auteur, pourtant relativement hostile à Néron par ailleurs, nuance ses propos, et émet des doutes à propos de l’origine de l’incendie (crime ou accident ?). Tacite évoque également l’attitude de Néron pendant l’incendie, mais parle de rumeurs, et non de faits avérés.

« Alors survient une catastrophe — fut-elle due au hasard ou à la malignité du prince, on ne sait, car les deux versions ont eu des garants — ; en tous cas, de toutes celles que fit subir à notre Ville la violence des flammes, il n’y en eut pas de plus grave et de plus horrible. »

Tacite, Annales, XV, 38, 1

Quoi qu’il en soit, il semble que ces rumeurs se soient répandues très rapidement après l’incendie, et la construction d’un nouveau palais, la domus aurea (la Maison Dorée), sur une partie des terrains ravagés par les flammes, a suscité indignations et polémiques qui ont renforcé les rumeurs. Les successeurs de Néron, Vespasien et son fils Titus, rasèrent le luxueux palais moins de dix ans après sa construction, pour y construire le Colisée.

Ainsi, c’est avec cette image diabolique de Néron que l’on peut dresser un parallèle entre Rome et Port-Réal : si Aerys n’avait pas été arrêté, Port Réal aurait probablement connu le même destin que la Rome des écrits antiques, brûlée par un empereur fou et mégalomane. Il est d’ailleurs possible d’aller plus loin, et de dresser des parallèles entre les deux monarques : il n’y a pas que l’incendie de Rome et le non-incendie de Port-Réal qui se font écho.

Néron, Aerys II : un archétype de despote fou et cruel

Buste de l'empereur Néron (marbre, Ier siècle ap. J.-C.)
Buste de l’empereur Néron (marbre, Ier siècle ap. J.-C.)

Bien sûr, il ne s’agit pas ici de dire qu’Aerys est la copie de Néron transposée dans les Sept Couronnes.. De nombreuses autres inspirations, tout autant que l’imagination de GRRM, ont concouru à la création du Roi Fou, qui par plusieurs aspects est différent de Néron. Cependant, certains parallèles dans leur caractères, leur comportement ou leur histoire, tels que décrits dans les sources, existent.

Un début de règne prospère

Néron, descendant d’Auguste, fils adoptif de Claude, l’empereur qui l’a précédé, accède relativement jeune au pouvoir (tout comme Aerys). Si les auteurs classiques reconnaissent une bonne gestion de l’Empire au cours de ses premières années de règne, plusieurs attribuent cette efficacité à l’entourage de Néron, plutôt qu’à l’empereur lui-même. Sont cités par exemple, les conseils donnés par Sénèque, tuteur de Néron.

De la même façon, le début de règne prospère d’Aerys II est attribué à la bonne gestion de Tywin.

« Pourtant, durant la première décennie de son règne, les Sept Couronnes prospérèrent, car la Main du Roi était tout ce que le roi n’était pas »

TWOIAF, Aerys II

Orgueil et démesure

Néron est par la suite décrit comme devenu rapidement orgueilleux et susceptible, abusant de son pouvoir, et les ambitions qui lui sont prêtées sont considérées comme démesurées. C’est notamment le cas dans les constructions entreprises : aqueducs et canaux, thermes, amphithéâtre, son nouveau palais (la domus aurea), etc… Tacite évoque même la rumeur selon laquelle l’incendie de Rome aurait eu pour but ultime la construction d’une toute nouvelle ville.

« On crut que Néron ambitionnait la gloire de fonder une ville nouvelle et de lui donner son nom. »

Tacite, Annales, XV, 40, 2

Il est intéressant de noter que le même genre de folie des grandeurs est attribué à Aerys :

« Sa grâce [NB : Aerys II] débordait de projets grandioses […] il imagina dresser un nouveau Mur à cent lieues au nord de celui qui existait déjà. […] en 265, heurté par « la puanteur de Port-Réal », il parla d’édifier sur la rive sud de la Néra une « cité blanche » tout en marbre. »

TWOIAF, Aerys II

Cruauté et arbitraire

Au cours du règne de Néron, les nombreuses conspirations et conjurations, les assassinats de sénateurs et les meurtres de membres de la famille impériale ont laissé une image exécrable de l’empereur, qui serait l’instigateur de toutes ses disparitions. Le summum des accusations portées contre Néron concerne les différents parricides dont il serait coupable (son frère adoptif Britannicus, sa mère Agrippine la Jeune, sa tante, sa femme Octavie, etc… seraient les victimes de sa cruauté).

Débauche et luxure

Les accusations de débauche contre Néron sont très nombreuses. On lui reproche de monter régulièrement sur scène pour se donner en spectacle, ce qui, pour l’élite romaine, était signe de honte et de mœurs indécentes. On l’accuse d’adultère et d’inceste avec ses sœurs, voire avec sa mère. On lui fait grief de son étalage de richesses.

« Le désordre, la débauche, la profusion, l’avarice et la cruauté ne parurent être d’abord de sa part que des erreurs de jeunesse auxquelles il ne se livra qu’en secret et par degrés; mais, quoi qu’il fit, personne ne douta que ces vices n’appartinssent à son caractère plutôt qu’à son âge. »

Suétone, Vie des Douze Césars, Nero, XXVI, 1

Ces aspects sont en revanche quasiment absents du portrait d’Aerys (même s’il est dit que le roi aimait la musique, les fêtes et les bals, et qu’il avait une tripotée de maîtresses).

La chute

Néron est finalement renversé par une révolte qui débute dans deux provinces romaines (l’Hispanie et la Gaule), et qui sont menées par les gouverneurs de ces provinces (Aerys fut lui aussi renversé par une rébellion : la Rébellion de Robert). Démis par le Sénat romain, contraint à la fuite, Néron finit par se suicider en juin 68 ap. J.-C.. À sa mort, il est frappé de damnatio memoriae, c’est-à-dire condamné à l’oubli, et à la disparition de son nom de l’histoire.

L’ensemble de ces éléments a conduit à la construction du portrait de Néron tel qu’il est le plus couramment connu et représenté aujourd’hui (comme par exemple dans le film Quo Vadis cité plus haut). Il est alors légitime de se demander pourquoi il a eu un portrait aussi noir, et ce qu’il en est de la réalité historique.

Pourquoi un tel portrait de Néron ?

Avant de se pencher sur Néron à proprement parler, il faut revenir sur quelques principes de la vie politique romaine au temps du début de l’Empire, pour bien comprendre la description qui est faite de lui, et les jugements auxquels il est soumis. C’est parti pour la petite promenade historique !

Il y a, pour les Romains, un principe qui tient presque au sacré : c’est l’odium regni, la haine de la royauté. Rome a en effet connu la royauté dans ses premiers temps d’existence, mais le dernier roi, Tarquin le Superbe, a laissé un tel traumatisme dans les esprits qu’après sa chute, en 509 av. J.-C., le système politique est entièrement refondé pour laisser place à une République dont les deux principes de base sont la collégialité et le renouvellement annuel des magistrats qui dirigent la cité. Tout est fait pour éviter la confiscation du pouvoir par un seul et un retour à la royauté. Si la dictature existe, il s’agit d’une magistrature temporaire (six mois), confiée uniquement en cas de très graves troubles à Rome.

Des siècles plus tard, ce principe est toujours essentiel à Rome. Ainsi, au tournant du Ier siècle av. et Ier siècle ap. J.-C., lorsque Octave-Auguste, fils adoptif de César, parvient à instaurer l’Empire, il ne proclame surtout pas que son pouvoir est de type monarchique. Bien au contraire, il prétend avoir restauré la République après les troubles engendrés par les différentes guerres civiles du Ier siècle av. J.-C. (toute ressemblance avec la chute de la République dans Star Wars serait purement fortuite). Lui-même ne se fait jamais appeler « roi », et prend garde à bien s’inscrire dans le droit et dans les traditions romaines. Il se fait ainsi appeler Prince du Sénat (princeps senatus, qui est un titre donné à un sénateur respecté par ses collègues, souvent le plus ancien, et qui confère à son détenteur un grand prestige et une autorité morale. C’est par exemple lui qui prend en premier la parole lors des séances du Sénat), et prend le titre d’imperator (qui est un titre militaire porté par les généraux victorieux). Ce sont deux titres qui existaient dans la Rome républicaine. Et ce sont d’ailleurs de ces titres que proviennent les noms donnés par l’historiographie à cette période de l’histoire romaine : le Principat, ou l’Empire.
Le nouveau régime instauré par Auguste est accepté par les magistrats et les sénateurs qui conservent leur prestige, à condition entre autres que l’empereur ne montre pas ostensiblement la nature de son pouvoir, et qu’il respecte le Sénat.

Reconstitution 3D de la domus aurea par Altair4 (crédits : Altair4 Multimedia)
Reconstitution 3D de la domus aurea par Altair4 (crédits : Altair4 Multimedia)

Or Néron, qui accède au pouvoir 70 ans après Auguste, et qui est donc héritier du régime de son ancêtre et de toutes ses subtilités, lui donne un tournant beaucoup plus autoritaire et despotique : il ne prend pas vraiment en compte les avis du Sénat et organise plusieurs purges parmi des sénateurs accusés de conspiration. En outre, il expose de plus en plus son pouvoir et sa richesse, et, en prenant exemple sur les monarchies hellénistiques qu’il admire, prend certains attributs royaux. La domus aurea, que l’empereur se fait construire après l’incendie de Rome, en est un exemple. C’est un immense palais richement décoré (fontaines, mosaïques, fresques), pourvu d’un lac artificiel, et d’une statue géante de lui-même.
Bref, tout pour déplaire aux grandes familles.

Reconstitution du plan de la domus aurea (d'après C. Badel et H. Inglebert, Grand Atlas de l'Antiquité romaine, éditions Autrement 2014)
Reconstitution du plan de la domus aurea (d’après C. Badel et H. Inglebert, Grand Atlas de l’Antiquité romaine, éditions Autrement 2014)

C’est en outre la passion de Néron pour les spectacles qui est décriée et méprisée. Néron est un artiste, il aime monter sur scène, chanter, jouer de la cithare (même ses détracteurs lui reconnaissent un talent pour cet instrument), danser, et conduire des quadriges. Mais dans la Rome antique, et pour les élites politiques, sociales et intellectuelles, il est avilissant, dégradant et honteux de monter sur scène, et de s’exposer ainsi au public.

Là où tout se rejoint, c’est que les auteurs classiques, ceux qui nous ont laissé la majorité des sources sur l’histoire romaine, appartiennent à cette élite sociale et politique de Rome : Tacite par exemple, est sénateur, et Suétone appartient à l’ordre équestre. Ils sont tous garants de la place des sénateurs dans le régime, de la moralité et des traditions romaines très conservatrices. La vision qu’ils ont d’un empereur qui s’écarte un tant soit peu de cela, est souvent pleine de jugements et de mépris. Hormis Auguste (souvent porté aux nues), les empereurs de la dynastie des Julio-Claudien sont tous critiqués, plus ou moins sévèrement (la palme revient tout de même à Caligula et à Néron).

Quelle réalité historique ?

Les auteurs qui décrivent le règne de Néron, et en particulier l’épisode de l’incendie de Rome, écrivent au minimum une quarantaine d’années après les faits, si ce n’est bien plus tard, comme Dion Cassius qui écrit au IIème siècle ap. J.-C.. Suétone est né quelques années après l’incendie, Tacite quelques années avant, mais pas à Rome : aucun des auteurs n’a donc réellement vécu le règne de Néron et l’incendie de Rome. Si les faits qu’ils relatent dans leurs ouvrages sont plutôt fiables (Suétone par exemple, est secrétaire de l’empereur Hadrien, il a donc accès aux archives impériales), leurs jugements sur les comportements des empereurs et leurs interprétations sont à questionner, à nuancer, et à remettre en question.

Néron est aujourd’hui réhabilité par les historiens : sous son règne, l’Empire a été bien administré, plusieurs campagnes ont été victorieuses, la paix avec les Parthes, l’ennemi héréditaire de Rome, a été signée, et de nouvelles provinces ont été conquises. De plus, Néron, qui admirait particulièrement la culture grecque, a mis en place une importante politique de constructions de nouveaux édifices de spectacles à Rome. Il a ainsi contribué à la diffusion de la culture grecque et au rayonnement de Rome en tant que capitale culturelle.
Bien évidemment, Néron n’était pas un saint, bien au contraire. Conjurations, conspirations, assassinats politiques étaient légions, et Néron, en donnant un tournant autoritaire à son pouvoir, et en voulant gouverner seul, a éliminé plus d’une personne : Britannicus, Agrippine et Sénèque en firent les frais. En revanche, sa folie supposée est aujourd’hui remise en question. Mais il reste toujours difficile d’analyser le caractère d’un homme ayant vécu il y a deux millénaires.

Concernant l’incendie en lui-même, la grande majorité des historiens s’accorde aujourd’hui à dire qu’il était très probablement d’origine accidentelle. En effet, malgré la politique de réorganisation entreprise par Auguste, la capitale, devenue au cours du Ier siècle, une capitale impériale, siège d’une administration nouvelle, s’était beaucoup agrandie, parfois anarchiquement. Beaucoup de bâtiments, notamment les immeubles d’habitation, étaient en bois. Les incendies y étaient assez fréquents, le feu étant utilisé pour s’éclairer ou pour cuisiner, à tel point qu’Auguste créa les cohortes vigiles, chargées de la protection de la ville contre les flammes (les premiers pompiers !).
Lorsque l’incendie s’est déclaré, le feu avait donc du combustible à foison, sans compter que dans les mois d’été (l’incendie a débuté au mois de juillet), la région de Rome pouvait connaître de fortes chaleurs. Probablement attisé par le vent, il a pu se transformer en tempête de feu. S’il y a pu y avoir, dans un second temps, des départs de feu criminels, ils sont très certainement à imputer aux pilleurs (des actes de pillages sont attestés pendant l’incendie).
Néron, quant à lui, n’était pas dans la capitale à ce moment-là, mais à Antium, petite cité de bord de mer, non loin de Rome. Mis au courant de l’incendie (qui, pour rappel, dure environ une semaine), il revient à Rome alors que les flammes commencent à ravager sa demeure. Plusieurs dispositions sont mises en place : des bâtiments sont abattus devant les flammes, pour créer une sorte de coupe-feu et limiter la propagation du feu ; les bâtiments du champ de Mars sont ouverts pour accueillir les réfugiés ; le prix du blé est baissé pour que tout le monde puisse se nourrir. La reconstruction de Rome se fait de façon beaucoup plus stricte et ordonnée : les rues sont élargies, la hauteur des bâtiments limitée, et le réseau d’eau courante est agrandi.

Conclusion : Aerys II et le Néron imaginé

Néron, sans être innocent (très loin de là), est en partie victime d’une certaine écriture de l’histoire. La légende noire qui l’entoure a été cultivée, depuis les auteurs classiques jusqu’aux arts d’aujourd’hui. Il est clair qu’un empereur fou, cruel et vaniteux fait un meilleur personnage de fiction.

Le parallèle entre Aerys II et le Néron de légende, entre Port-Réal et l’incendie de Rome, est probablement voulu par GRRM, qui fait ici appel à notre imaginaire commun de souverain sanguinaire. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer l’écriture de l’histoire de Westeros, et celle de notre monde. En effet, ce sont en partie via les yeux et les plumes des mestres de la Citadelle que nous connaissons Westeros. The World of Ice and Fire par exemple, l’encyclopédie de l’univers de GRRM, est ainsi écrite par mestre Yandel de la Citadelle de Villevieille, à destination du roi Tommen, et n’est donc pas exempte de biais, de partis-pris, de jugements et d’interprétations (voulus par l’auteur).

La différence, en revanche, par rapport à Néron, c’est que, pour Aerys, nous avons les témoignages directs de personnes qui l’ont côtoyé, notamment de Jaime Lannister et de Barristan Selmy. Aerys II semble avoir été vraiment fou et cruel (au moins dans la dernière partie de son règne).