AFTER© (Auriane Velten)

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    AFTER©, d’Auriane Velten (2021, Memnos)

    Un livre qui a été largement plébiscité aux Imaginales par les frères et sœurs de la Garde de Nuit ^^. Nympha et Jon ont déjà fait un retour.

    Remarque 1 : alors déjà je suis très fan de la couverture (faite par Zdzislaw Beksinski)
    Remarque 2 : lorsque je lis, j’aime bien choisir une musique pour accompagner. Voila ma piste pour ce livre.

    Nous sommes dans un monde post-apocalyptique, longtemps après un « Cataclysme ». Dans un village, au pied d’un baobab, des humains s’organisent en une communauté utopique, dans laquelle personne n’est au dessus des autres (même s’il existe un conseil qui va statuer sur les affaires courantes) et dans laquelle chacun respecte l’autre. La société est régie par un principe, une voie qui tient à la religion : le Dogme, qui bannit strictement l’arrogance et la supériorité, mais aussi la différence. Tous les humains sont égaux, strictement, et cette égalité-là passe par une absence nécessaire de différences, ou d’élément vraiment distinctif.
    Dans cette communauté certes pacifique, mais corsetée, Cami se sent différant, en décalage, soumis à une curiosité qu’ile tente de réprimer… Et c’est en raison de ce penchant qu’ile est choisi par le Conseil du village pour enquêter dans les désertiques Terres Renoncées, à la recherche de la mémoire de l’humanité qui a été perdue. Ile est pour cela accompagné par Paule, qui va garantir la conformité des recherches avec le Dogme, et vérifier que les découvertes ne sont pas dangereuse pour la communauté.

    Voilà le pitch de ce premier roman d’Auriane Velten, paru en 2021 chez Memnos, et qui a déjà remporté le prix Utopiales 2021.
    Et si j’ai écrit dans une forme d’écriture inclusive (plutôt une sorte de neutre d’ailleurs), c’est normal : c’est ainsi que le roman est construit. C’est surprenant au départ (par exemple, « man compagnan » à la place de « mon compagnon », « ile » ou « illes » comme pronoms), mais on s’y habitue relativement vite. Et son utilisation n’est pas gratuite, vous le découvrirez en lisant le roman 😉

    J’ai adoré ce roman. L’univers m’a tout de suite emporté, tout comme la poésie qui se dégage à la fois de l’écriture et des thématiques abordées et qui participent grandement à construire une ambiance avec identité marquante.
    Le système narratif est par point de vue entre les deux principaux personnages (Cami et Paule), les changements sont indiqués non pas par des changements de chapitre, mais par une *. Les personnages sont bien construits, dans leurs réflexions, leur personnalité, leurs peurs, leurs défauts. On peut facilement entrer en empathie avec eux, et dans le même temps rejeter fortement certaines de leur pensées, se méfier d’eux et les aimer. J’ai beaucoup aimé la relation qui se construit entre les deux protagonistes, toute en subtilité et découverte de la différence de l’autre.
    On suit leurs aventures et leurs progressions à la fois extérieures (leur quête) et internes (leurs réflexions face aux découvertes), dans un voyage dans le temps et le passé humain, avec la question qui sert de fil rouge : que s’est-il passé, et pourquoi ? Quelle est la place et la définition de l’humanité dans tout cela ? Le tout parsemé de certains mystères habilement dissimilés dans le système d’écriture.
    J’ai été particulièrement sensible à la partie « archéologie » de leur quête (oui, forcément :p), j’ai vraiment rêvé avec ces personnages à ce qu’ils pourraient découvrir dans les ruines de notre civilisation – même si ces passages n’occupent finalement qu’une partie restreinte du roman.
    Petit B-mol peut-être sur la fin. Sans spoiler, j’ai trouvé le rythme un peu bancal. Il y a une montée en pression et en intensité assez forte sur une partie conséquente, mais certains retournements de situation sont parfois trop rapides, certaines motivations un peu rapidement survolées. La fin est assez abrupte, cela tranche avec le reste du texte.

    Mais je conseille très fortement la lecture de ce livre, je n’avais pas envie de quitter l’univers à la dernière page. Le livre est engagé, en particulier sur l’écologie – mais pas que, je vous laisse découvrir tout cela, et il reste porteur d’espoir, tout en étant bien marquant et lourd dans les thématiques qu’il peut aborder.

    Et maintenant, pour aller plus en détail. Attention donc, au-delà de cette limite, je vais spoiler, et ce serait bien dommage pour ceux qui ne l’ont pas lu (il n’est pas très gros, mais très riche)

    Deux points que j’ai particulièrement aimés dans ce roman :

    * La construction narrative, qui amène à suivre nos deux personnages à la découverte d’objets qu’à la fois nous connaissons (le Musée de Cluny, le Musée des Arts et Métiers – le petit jeu entre l’autrice et son lecteur, essayer de faire découvrir au lecteur les pièces historiques avec les descriptions de personnages qui ne connaissent pas ce qu’ils ont sous leurs yeux m’a bien plu), et d’autres que nous découvrons – car une partie des découvertes date d’après notre époque et appartiennent plus au registre de la SF. Tout le côté « archéologie », les fouilles des ruines, la mise au jour des artefacts, j’étais joie. Boooon j’ai un peu crissé des dents quand ils sortent les objets du confinement dans lequel ils étaient depuis 3 000 ans (hm, l’exposition à l’air libre après autant de temps T___T), ou quand on se rend compte de tout ce qui a été détruit et définitivement perdu dans le Cataclysme, ou quand le Conseil évoque le fait de détruire les objets trouvés ().
    A cet aspect là, j’ajouterai que j’ai aimé comment chaque découverte archéologique entrainait dans le même temps des remises en questions et des réflexions des deux protagonistes, tout en étant un prétexte à des découvertes pour le lecteur à propos de ces humains rescapés du cataclysme. Typiquement, lorsqu’illes découvrent la tapisserie de la Dame à la Licorne, et qu’illes ont une réflexion sur « Ah tiens, les humains d’avant le cataclysme avaient un corps physique et organique » ; il y avait plein de petits indices qui attirait déjà l’attention avant (illes avaient l’air d’avoir vécus des centaines d’années, illes s’approchent d’un léopard sans susciter de réaction de ce dernier etc..) – quand je parlais de construction des mystères dans l’écriture, c’est à ça que je pensais – mais le moment de la découverte est très prenant.

    * L’autre point que j’ai aimé, ce sont toutes les réflexions autour de l’humanité : qu’est-ce qu’être humain ?

    Est-ce notre corps et apparence physique ?

    Sont-ce nos sens, ou nos émotions ? A ce titre, ce n’est clairement pas un hasard si le premier objet qu’illes découvrent – et qui parle particulièrement Paule – est la tapisserie de la Dame à la Licorne – œuvre de la Renaissance -, qui représente les 5 sens (+ un sixième), et qui est un objet qui certes s’analyse pour se comprendre, mais aussi qui se ressent et qui suscite de l’émotion. Il y a aussi en parallèle toute une réflexion autour du beau – inutile par définition, et pourtant si important : admirer les tableaux et créations du passé, ressentir la musique – très importante dans le roman. Mais créer du beau, est-ce rapprocher de la nature (qui fait de belles choses aussi), ou au contraire faire preuve d’arrogance ? (« Parce que, créer, c’est prendre un risque.» dit Cami)

    « En fait, j’ai un mot, un mot très simple, pour dire ce que je ressens. Beau. Rien que le penser me semble sacrilège. Pourtant ça l’est. Beau. An être humain est en train, devant moi, de créer quelque chose de beau. » (Cami)

    After, Auriane Velten

    Est-ce notre curiosité inextinguible qui nous pousse inlassablement à comprendre notre environnement et à l’expliquer, jusqu’à créer tout un univers mental pour cela ? Le deuxième objet qu’illes découvrent, c’est une ancienne édition de la Bible, et c’est par la Genèse qu’elle est découverte. La Bible n’est certes pas le premier récit de l’humanité à proposer une cosmogonie (elle est même assez tardive : IIIe-IIe siècle av. J.-C.), mais elle clairement a cette aura (choisir l’épopée de Gilgamesh ou les récits mésopotamiens plus anciens – outre le fait que Cluny n’a pas de tablette cunéiforme, mais c’est un détail facilement modifiable – aurait parlé à moins de monde, aurait eu moins de puissance symbolique (z’avez-vu, j’ai réussi à caser Mésopotamie dans ce texte :D)

    Est-ce notre capacité ou notre attrait pour le fait de dépasser les limites ? La troisième série d’objet, trouvés au musée des Arts et Métiers – est une succession d’artefacts concernant notre connaissance de l’espace : des astrolabes de la période moderne aux premiers satellites Telstar 1 du XXe siècle, 400 ans entre les deux, et des avancées considérables dans vers le ciel. La encore, le choix des objets est porteur d’un fort symbolisme (quoi de mieux que l’espace pour parler des limites à conquérir).

    Avec un grave danger toutefois : celui de la destruction de l’environnement. Mais un danger qui n’est pas tant dû à ce dépassement et cette curiosité (plutôt vus comme positifs dans le roman), mais plutôt par le comportement délétère d’égoïsme, d’arrogance et d’accaparement des richesses et des savoirs – des moyens de survie – par une poignée de riches et de puissants.

    Le roman apporte toutes ces réflexions (je vous avais dit que c’était riche), et à mon sens répond à la question initiale : la case « être humain » n’est pas forcément importante (si humain = corps physique et corps genré, alors les personnages du livre, qui se définissaient comme tels au début du livre, n’en sont plus – et ce n’est pas grave).  En revanche, ce qui définit l’humanité dans son ensemble, ce qui rassemble au-delà des différences (qui sont précieuses), c’est à la fois son goût pour l’art (le beau, la création – incarné par Paule), et sa curiosité qui le pousse à explorer le monde (recherche scientifique et historique en particulier – incarné par Cami)

    Petit point sur la fin. La dénonciation de l’ultra-capitalisme est claire : la cataclysme est le réchauffement climatique qui mène à l’apocalypse ; il est peut-être évitable, mais ce n’est pas clair dans le roman ; Surtout, les humains étaient en quelque sorte sauvables (ou un groupe plus important) grâce aux technologies développées par l’entreprise AFTER ©. Et pourtant, malgré les manifestations et un monde qui tombe en lambeaux sous les catastrophes « naturelles », la technologie est jalousement conservée par un riche entrepreneur et l’équipe de chercheurs qui verront l’ensemble de l’humanité sombrer sans les aider – la culpabilité est aussi une des thématiques du roman (et c’est présenté plus subtilement que ce que j’écris ici). Ce constat est assez amer, d’autant plus qu’on le sait plus que vraisemblable dans le vrai monde.

    Et pourtant, le livre est porteur d’espoir, et d’un amour pour les civilisations humaines et ce qu’elles ont pu faire de plus beau, ce qu’elles ont pu laisser. Même le personnage de Dom (qui manipule son monde, et est atroce) révèle un brin d’humanité touchant par certains aspects.
    Je n’ai toutefois pas ressenti si fort que cela le choc de la révélation finale – qui explique une réaction violente de la part de Cami et que je conçois totalement, sans la ressentir – mais c’est très personnel, je dois être déjà tellement cynique que toute l’horreur qui accompagne cette révélation est amoindrie ^^’.

    Y’aurait plein d’autres aspects à creuser (une société utopique mais à quel prix ? Quel poids des règles et de la religion – vue comme un ensemble de règles ? L’égalité peut-elle/doit-elle écraser les différences ? Comment connaître et aimer l’autre ? Peut-on oublier le passé, est-ce souhaitable ou non ? Etc…), mais je pense je vais m’arrêter là ^^
    A vos plumes !

    #hihihi
    Co-autrice de "Les Mystères du Trône de Fer II - La clarté de l'histoire, la brume des légendes" (inspirations historiques de George R.R. Martin)

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