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Recommandation de décembre : le livre à mettre au pied de tous les sapins !

Recommandation de décembre : le livre à mettre au pied de tous les sapins !

Comme les années passées, frangins et frangines de la Garde de Nuit vont vous aider à trouver le cadeau parfait, en vous conseillant les meilleurs livres qu’ils ont lus dans l’année. Et, cerise sur la bûche de Noël, ils doubleront leur petite présentation d’un appui à une ancienne recommandation, histoire d’augmenter vos chances de trouver la perle rare… Il y en aura pour tous les goûts, de quoi gâter vos proches !

Elle qui chevauche les tempêtes (Windhaven) de George R.R. Martin et Lisa Tuttle

En Février, nous vous annoncions notamment la réédition d’Elle qui chevauche les tempêtes, roman fix-up de 1981, déjà republié en 2007 sous son titre original de Windhaven. Il regroupe trois nouvelles (encadrées par un prologue et un épilogue) écrites à quatre mains par George R. R. Martin, qu’on ne présente plus ici, et Lisa Tuttle, autrice & éditrice d’anthologies de l’imaginaire (ainsi que de non-fiction, notamment une Encyclopedia of Feminism) multi-récompensée – et traduites en français par Patrick Marcel, futur successeur de Jean Sola à la traduction du Trône de fer. Si vous aviez loupé cette sortie, je vous offre l’occasion de vous rattraper :

Elle qui chevauche les tempêtes

Elle qui chevauche les tempêtes, Martin et Tuttle, Folio SF

Elle qui chevauche les tempêtes nous fait le récit de la vie de Mariss, fille de « rampante », adoptée par Russ, un « aérien ». Leur monde, Port-aux-Tourmentes, planète océane aux rares terres émergées, a en effet vu la société humaine locale, née du naufrage d’un voilier solaire sur celle-là, régresser à un stade pseudo-féodal, sans système d’écriture, puis se diviser au fil des siècles en deux principales classes sociales : celle des propriétaires d’ailes, et les autres. De par les vents qui balaient en permanence la surface et les créatures sous-marines qui rendent la navigation particulièrement périlleuse, les « ailes », créées à partir de la voile solaire, sont de fait devenus le moyen de communication principal entre les îles, et les aériens des nobles de facto, indispensables aux échanges : les voix de leurs îles respectives. Toutefois, la revendication par Mariss, plutôt que par le fils de sang de Russ, de ses ailes pourrait tout bouleverser.

À travers cette vie, à travers ces trois nouvelles qui sont autant d’étapes dans celle-ci, Martin et Tuttle nous font la peinture d’une société confrontée aux injustices née de la propriété héritée – à la volonté d’une jeunesse qui se révolte contre elle ; puis, avec une lucidité et une maturité rares, après un premier récit « classique », à l’après : aux forces réactionnaires, qui s’accrochent à leurs privilèges, empêchant un changement théoriquement acté d’avoir lieu dans les faits, pour mieux pointer cet échec initial du vent réformateur, et ainsi appeler à un retour au « bon vieux temps » ; tandis que notre héroïne est confrontée à ses propres privilèges, à l’idée qu’un monde ne devient pas plus juste simplement lorsqu’une seule personne parvient à se faire une place dans un système qui rejetait – qui dans la pratique rejette encore – celles et ceux comme elle ; et enfin à la possibilité que la génération suivante voit encore plus loin, remette en question des aspects qu’elle-même ne questionnait pas… Un récit qui s’avère donc toujours d’actualité, près d’un demi-siècle après la publication de la nouvelle initiale, The Storms of Windhaven, prix Locus de 1976.

Ce riche propos de fond est enrobé dans une trame narrative passionnante. Au delà de cette dimension sociologique de l’histoire, on retrouve les personnages complexes, savamment ciselés, de Martin, ainsi que ses coups de théâtre qui prennent aux tripes ; son intérêt pour les « chansons » et leurs conteurs – leur pouvoir politique, sur le moment et sur la mémoire qui en restera, exacerbé dans ce monde sans écriture ; une dimension féministe, dans cette volonté de changement d’une jeune femme, tenant tête à une tradition majoritairement tenue par des hommes ; ainsi qu’une poésie, un plaisir indéniable, revendiqué par Mariss, à parcourir ce monde porté par le vent, à survoler avec elle les terres et mers de Port-aux-Tourmentes : le vol comme ultime liberté, littérale et métaphorique…

Autant de thèmes qui en auraient fait une énième fantastique adaptation animée par Hayao Miyazaki. A défaut, vous pouvez l’offrir à l’un-e de vos proches, tant pour lui permettre de s’évader que de réfléchir. Mais s’iel préfère voyager dans le temps plutôt que dans l’espace, son vent révolutionnaire parfumé de romance tragique, faites-lui découvrir La Nuit des temps, de René Barjavel : sans doute le plus beau texte que j’ai lu cette année, et que vous recommandait déjà Célilune en Février 2018.

no one

Watership Down de Richard Adams

On m’avait bien dit que Watership Down de Richard Adams (traduit par Pierre Clinquart), paru en 1972, était un classique, un incontournable. Et en tant que fan de fantasy animalière, ça faisait longtemps que je tournais autour sans oser me lancer. Et si c’était moins bien que ce qu’on m’avait vendu ? Que nenni, monseigneur, on a bien là un titre qui mérite de figurer parmi les classiques de la fantasy, toutes catégories confondues, et c’est éminemment mon coup de cœur de 2020 !

Couverture de la réédition de Watership Down de Richard Adams chez Monsieur Toussaint Louverture.

Qu’est-ce que ça raconte, alors ? Eh bien les aventures d’une bande de lapins qui choisit de quitter sa garenne de Sandleford pour essayer d’en fonder une autre ailleurs, emmenés par Hazel, sous l’impulsion des visions cassandresques de son frère Fyveer. Nos lapins vont avoir fort à faire dans le monde dangereux de la campagne anglaise des années 60, où ils évoluent mais où nous, les hommes, ne constituons qu’une toile de fond.

Le roman met en tension avec une énergie rare dès les premières pages, mettant en scène des épisodes qui pourraient être d’une banalité affligeante ailleurs avec un suspense toujours mâtiné d’une poésie naturaliste bienvenue. Je ne pensais pas m’angoisser un jour devant une bande de lagomorphes aux prises avec la traversée d’un ruisseau… et pourtant ! Bien sûr, il n’y a pas que les obstacles « naturels » qui jonchent le chemin de nos héros, et d’autres lapins d’autres garennes se révéleront à tout le moins intrigants, sinon dangereux. Richard Adams distille ainsi dans cette école de la démocratie buissonnière une réflexion sur les libertés et leurs limites lorsqu’ils s’agit de survie, et donne également à son récit une dimension mythologique inattendue avec les contes de Shraavilsha, ce héros lapinesque à mi-chemin entre Renart (celui du roman) et le roi Arthur – les contes de cet ancêtre jalonnant la grande trame du récit pour notre plus grand bonheur. Nos lapins n’ont pas seulement une mythologie à eux, mais également une langue, comme le lecteur le découvre au fil des pages sans que cela ne vienne jamais alourdir la narration, et on retrouve dans ces préoccupations mythico-linguistiques celles du professeur Tolkien, même si elles sont évidemment moins ambitieuses. Les deux œuvres partagent d’ailleurs le même reproche de la part de certain-es critiques : la quasi-absence de personnages féminins et leur rôle plutôt maigre dans l’histoire, même si ici, c’est justement leur absence qui motive le récit et les actions de Hazel et sa bande dans une réécriture de l’enlèvement des Sabines. Je conseille donc de ne pas s’arrêter à cet aspect du récit, car il serait dommage, pour cette faiblesse, de rater l’aventure !

Sachez en outre qu’il existe deux adaptations de Watership Down : l’une est un dessin animé (assez violent et fidèle quoique très court) de 1978, et une plus récente produite par Netflix et la BBC en 2018. Que vous ayez vu l’une ou l’autre, vous ne perdrez rien à mettre le nez dans le livre, bien plus complet et épique.

Toutefois, si cette histoire de lapins ne vous convainc pas (ou que l’enfant en vous reste trop traumatisé-e par Les Animaux du Bois de Quat’Sous pour vous laisser tenter), Janua Vera de Jean-Phillipe Jaworski, recommandé par R. Graymarch en février 2019, devrait satisfaire les fans de littérature comme de fantasy !

Crys

M. L’enfant du siècle d’Antonio Scurati

M. L’enfant du siècle est un roman récent, paru en VO en Italie en 2018, où il a remporté le prix Strega, le plus prestigieux prix littéraire italien. Il est sorti en France en 2019 aux éditions des Arènes, dans une traduction de Nathalie Bauer. C’est un gros pavé de 864 pages, consacré à l’arrivée au pouvoir du fascisme de 1919 à 1925. Il sera suivi de deux autres tomes (le deuxième est déjà sorti en Italie, et couvre les années 1925 à 1932).

M. L'enfant du siècle

« M, l’enfant du siècle », d’Antonio Scurati, éd. Les Arènes, traduction Nathalie Bauer

C’est un roman historique, mais d’un genre un peu particulier, puisque les personnages sont tous réels, et leurs propos sont tous attestés historiquement. L’aspect fictionnel apparaît dans le fait que chacun des courts chapitres (tous précédés par le nom du personnage point de vue, ce qui ne nous dépaysera pas, complété de la date et du lieu de l’action) nous met dans la tête d’un de ces protagonistes historiques (le plus souvent Mussolini, le « M » du titre, mais pas seulement). Il en résulte une grande impression de véracité, renforcée par les extraits de documents historiques (discours parlementaires, articles de journaux, rapports de police, etc.) sur lesquels chaque chapitre se termine. Nous sommes donc aux premières loges pour assister, mi-incrédules, mi-atterrés, au naufrage d’une nation sombrant dans la dictature.

Pour qui ne connaît pas l’histoire italienne, ce roman permet de retracer cette période de manière à la fois documentaire et humaine. Par rapport à un bon livre d’histoire sur la période, son intérêt (outre le plaisir littéraire de la lecture) est de mettre vraiment en évidence l’aspect contingent des évènements, les nombreuses bifurcations que le cours de l’histoire aurait pu emprunter. Et c’est rageant de se dire qu’il aurait fallu juste un peu de détermination, de courage et de lucidité aux adversaires du fascisme pour l’empêcher d’arriver au pouvoir. Car l’autre enseignement, c’est la médiocrité intellectuelle de Mussolini, et les nombreux moments où il perd pied et se croit perdu. Mais, à chaque fois, les hésitations de ses opposants lui permettent de refaire surface et de les contrer, car, en revanche, il est doté d’un flair politique et d’un sens tactique certains.

Malgré sa taille, ce roman se lit sans difficulté, car les chapitres sont courts et s’enchaînent à un rythme soutenu, entretenant une tension croissante jusqu’au terme, marqué par la tragique affaire Matteotti. Si vous voulez faire un cadeau à un passionné d’histoire, ce choix sera probablement le bon. Mais, si vous cherchez une fiction historique plus rapide à lire, alors je vous recommande Les Indes fourbes, d’Ayroles et Guarnido, BD parue l’année dernière chez Delcourt, et recommandé en janvier dernier par Crys.

Lapin rouge

Circé de Madeline Miller

Circé, par Madeline Miller, aux éditions Pocket

Comme son titre le laisse deviner, ce roman (traduit par Christine Auché) est une réécriture du mythe de Circé, fameuse magicienne mythologique dont l’un des principaux faits d’arme est d’avoir changé les compagnons d’Ulysse en cochons (et, qui, rappelons-le, n’a rien à voir avec notre Cersei, malgré les nombreux essais érudits qui laissent entendre que l’étymologie du prénom Cersei viendrait de Circé : Martin l’a confirmé, il n’y a aucun lien.).

On suit donc dans le roman la magicienne Circé de sa naissance dans les palais de son père Helios à son exil sur terre. Solitaire, mal-aimée, et soumise à la cruauté des « grands » dieux et à un patriarcat étouffant, elle trouve sa voie, avec une sensibilité et une force de caractère très joliment écrites par l’autrice. Elle découvrira ses pouvoirs de sorcière, et le roman nous présente les héros, dieux et demi-dieux qu’elle croisera (ainsi, nous croiserons tour à tour le Minotaure et Dédale, Médée et Jason, Ulysse bien sûr…), nous faisant vivre une épopée fantastique à travers ses rencontres. Mais elle nous permettra surtout d’avoir un regard désillusionné sur ces héros fous de guerre et qui ne veulent reconnaître l’aide que les femmes autour d’eux leur ont apportée : ils ont un Destin, ils sont des héros et ne le doivent qu’à leur grandeur, jamais il ne reconnaîtront qu’une femme a été l’instrument décisif de leurs actions victorieuses.

L’autrice apporte un regard très moderne et féministe sur le mythe antique, avec beaucoup d’intelligence et de subtilité. La plume est très évocatrice, et j’ai été complètement charmée par le personnage de femme complexe, libre, sensible et attachante qu’on nous offre. J’ai vraiment eu un gros coup de cœur pour ce roman : l’écriture est hyper agréable, le récit à la fois épique et immersif, le personnage principal magnifiquement écrit.

Si toutefois vous n’êtes pas très branché.e mythologie, et cherchez plutôt à vous transporter dans un univers boueux et médiévalisant, n’hésitez pas à vous pencher sur Le Roy des Ribauds de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat que Crys a recommandé en janvier 2019.

Nymphadora

Le Chant du Barde de Poul Anderson

Le Chant du Barde, de Poul Anderson, aux éditions Le Bélial'

Le Chant du Barde, de Poul Anderson, aux éditions Le Bélial’

Une fois n’est pas coutume, je vous propose un recueil de nouvelles traduites par Jean-Daniel Brèque. Mais quelles nouvelles ! Si vous ne connaissez pas Poul Anderson, vous découvrirez un auteur de science-fiction marquant, qui a exploré l’anticipation, la science-fantasy, le space opera… avec une richesse de thématiques et de tonalité impressionnante. Un de mes coups de cœur cette année.
Attention si vous préférez la version numérique à la version papier : sur la plupart des plateformes internet, l’ebook proposé est celui de la nouvelle éponyme, et non du recueil. Privilégiez donc le site de l’éditeur belial.fr pour le numérique.

Sam Hall (Sam Hall) : écrite au début des années 50, elle décrit déjà un avenir où tout le monde est fiché et noté ! Un des responsables du système de fichage modifie les données, au départ pour se protéger. Une nouvelle qui aborde des problématiques graves, et que j’ai beaucoup appréciée.

Jupiter et les Centaures (Call me Joe) : basé sur un des satellites de Jupiter, un homme est chargé de contrôler par l’esprit un être vivant adapté aux conditions de vie extrêmes de la planète géante, et créé à cet effet par des scientifiques. Une nouvelle intéressante réputée avoir inspiré Avatar, mais dans une ambiance très différente.

Long cours (The Longest Voyage, Prix Hugo 1961) : sur une planète inconnue, des hommes vivent dans une civilisation pré-technologique. Un capitaine et son équipage prennent la mer, persuadés que leur terre n’est pas plate mais ronde, et partent à la recherche des mythiques Cités d’Or. J’ai lu avec beaucoup de plaisir cette nouvelle sur le thème du devenir des groupes humains échoués sur des planètes isolées.

Pas de trêve avec les rois ! (No Truce With Kings, Prix Hugo 1964) : après une guerre dévastatrice, l’humanité est revenue technologiquement en arrière. Deux camps s’affrontent militairement au sein des États-Pacifique : des faucons va-t-en-guerre et adeptes de la centralisation, contre des modérés qui sont attachés à une société un brin féodale. Une nouvelle intéressante sur la destinée humaine et le libre arbitre.

Le Partage de la chair (The Sharing of Flesh, Prix Hugo 1969) : des milliers d’années après l’effondrement de l’Empire, des chercheurs appartenant à un peuple ayant conservé un bon niveau de technologie sont sur une planète où les groupes humains ont beaucoup régressé, y compris physiquement. Soudain, un des chercheurs est assassiné par un indigène dans des conditions ignobles. Sur le thème de la différence des cultures quand existe un écart technologique important, une nouvelle qui se révèle agréable à lire, avec une fin humaniste.

Destins en chaîne (The Fatal Fulfillment) : une nouvelle un peu à part. Sur un prologue écrit par un auteur, quatre écrivains imaginent une suite…

La Reine de l’Air et des Ténèbres (The Queen of Air and Darkness, Prix Hugo 1971, Locus et Nebula) : sur une planète au climat hostile, un jeune enfant est enlevé par des indigènes. Une très jolie variation sur le thème des changelins revu dans une optique science-fiction, mêlée à une allégorie de la conquête des Amériques et la quasi-disparition des Indiens. L’auteur a réussi à garder une tonalité poétique et douce-amère sur le conflit entre la rationalité scientifique et le besoin de croyances. Cette nouvelle a reçu des prix largement mérités !

Le Chant du barde (Goat Song, Prix Hugo 1973 et Nebula) : des entités (robots ? dieux ?) sont omnipotents et régissent l’humanité qui s’est déchargée de toute responsabilité sur eux. Le Harpiste a perdu sa bien-aimée, et réclame qu’on la lui rende… Narrée comme un songe, une histoire qui réinterprète certains mythes antiques et suggère la reprise en main de son destin.

Le Jeu de Saturne (The Saturn Game, Prix Hugo 1982 et Nebula) : des scientifiques sont partis pour un long voyage vers un des satellites de Saturne. Pour passer le temps, certains s’investissent dans un jeu de rôle. Arrivés à destination, font-ils encore la différence entre la vie de leurs personnages et la vie réelle ? Une nouvelle douce-amère explorant le danger des jeux pour ceux qui ne sont plus intégrés dans une société réelle et complexe.

FeyGirl

Conclusion

Pour d’autres idées lectures, n’hésitez pas à consulter l’annuaire de toutes les recommandations publiées sur le blog de la Garde de Nuit.

Compte collectif de La Garde de Nuit.

3 Comments

  1. Ai offert (sans avoir eu le temps de le lire) Circé à ma mère, férue de mythologie.

    Elle l’a dévoré et m’a remercié. Merci de la recommandation!

  2. J’ai lu « Elle qui chevauche les tempêtes ». J’ai beaucoup aimé, tant pour le côté « aventures » qui ponctue le récit, que pour la réflexion politique et sociale qui se diffuse dans tout le roman.

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