La règle de succession au Trône de Fer

Visuel L'estivale 2017 (Riusma pour La Garde de Nuit)

Nous voici à Peyredragon (en plein cœur de la saison 7 de « Game of Thrones »), et dans la lointaine Villevieille se fait jour, entre les mains de Vère, un bien curieux problème : celui de l’ordre de succession au Trône de Fer. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il existe bien une règle assurant la succession sur le Trône de Fer, pour ce qu’elle vaut aux yeux de certains…

Ce billet va vous l’exposer de manière claire. Il n’y sera pas abordé la légitimité de Robert Baratheon et de sa succession, pas plus que la succession d’Aerys II. Mais… après l’avoir lue, vous connaîtrez tous les éléments permettant d’apprécier la légitimité des protagonistes de la série.

Bref, la règle, et rien que la règle, mais illustrée par des exemples.

Cette règle, issue de notre propre histoire européenne, nous est bien évidemment rappelée par l’auteur de la saga, George R. R. Martin dans l’encyclopédie « Le Trône de Fer – les origines de la saga », qu’il a co-écrit avec Elio M. Garcia et Linda Antonsson. La longue liste des souverains Targaryen permet d’en dresser la lente évolution au cours des siècles.

La règle appliquée est la primogéniture masculine : le royaume est transmis à l’héritier mâle légitime le plus âgé.

La primogéniture (« premier né » en latin) est une très ancienne règle de succession qui apparaît formellement dans la loi salique à son origine, loi appliquée dans le royaume des Francs dès le IVème siècle. Cette règle, en vigueur au sein de la société, ne l’était pas dans la transmission du royaume pendant le règne des Mérovingiens et des Carolingiens, conduisant aux différents partages entre tous les fils du souverain défunt, ce qui a alors provoqué le morcellement des royaumes d’origine franque. L’adoption de cette règle pour établir la succession des souverains permit de préserver l’intégrité du royaume et d’éviter la querelle, si ce n’est plus, entre héritiers potentiels, car l’aîné est l’héritier présomptif de tout le royaume.
L’ajout de la masculinité est probablement issu du besoin de disposer d’hommes mobilisables, loi en vigueur durant l’Empire romain ainsi que chez les Francs, instituant une forme de conscription, mais elle n’exclut pas les femmes qui, en l’absence d’hommes, peuvent hériter, ceci afin de conserver le royaume dans la lignée régnante.
La dévolution successorale est la règle utilisée pour la transmission des biens lors d’une succession.

Le principe

Le principe dans la dévolution est de suivre la ligne aînée mâle descendante jusqu’à la fin de la lignée, puis la ligne mâle suivante. En l’absence de mâle dans la descendance directe, on recommence avec les femmes, en privilégiant toujours les hommes au sein des fratries.

Schéma de la dévolution successorale au Trône de Fer (crédits Sgiath na Sian, la Garde de Nuit - CC BY-SA 3.0)
Schéma de la dévolution successorale au Trône de Fer (Sgiath na Sian, La Garde de Nuit, CC BY-SA 3.0)

Donc, oui, dans la règle de la primogéniture masculine, les femmes peuvent hériter et transmettre leurs droits à hériter.
Un exemple contemporain est la dévolution successorale de la famille royale britannique jusqu’à la réforme de 2011 supprimant la prévalence masculine.
Contrairement à des idées reçues, la dévolution successorale instituée par la loi salique à son origine (IVème siècle) prévoyait la primogéniture masculine. On verra plus loin le parallèle avec la dévolution successorale durant le règne des Targaryen.

L’application de la règle sous la dynastie Targaryen

Jaehaerys I Targaryen (crédits Amok)
Jaehaerys Ier Targaryen (crédits Amok, avec son aimable autorisation).

La conquête de Westeros et l’établissement du royaume des Sept Couronnes par Aegon Ier installe la maison Targaryen sur le Trône de Fer que bâtit Aegon. Le fils aîné, et donc héritier présomptif, reçoit le titre de prince de Peyredragon, du nom de l’île, foyer de la maison Targaryen. Dix-sept rois Targaryen se succéderont sur le trône durant le règne de la dynastie, soit deux cent quatre-vingt trois ans.
L’application de cette règle est attestée durant tout le règne des Targaryen, malgré nombre d’incidents et d’entorses (parfois notables), conséquences des vicissitudes, dont la pratique de l’inceste, entourant le règne des Targaryen et qui nécessitent la mise en place de dispositions particulières :

  • le roi peut de son vivant désigner formellement son héritier, au mépris de la règle, et même en dehors de la ligne de succession : nous verrons que cela se termine toujours mal, et qu’on en est toujours revenu à la règle ;
  • en cas de décès du roi sans héritier présomptif, ou en cas de succession complexe, le Grand Conseil, assemblée des seigneurs du royaume, peut se réunir sur convocation du roi lui-même, ou de sa Main, pour statuer : deux cas nous sont connus, que nous étudierons.

Il convient ici de rappeler que ces règles s’appliquent à la succession sur le Trône de Fer, et non à tous les huit royaumes dont il est issu. Dorne pratique la primogéniture stricte (sans distinction de sexe) et les îles de Fer d’autrefois la monarchie élective dans une forme « particulière ».

Nous n’avons aucune information sur la règle de succession en vigueur dans l’Ancienne Valyria, dont est originaire la maison Targaryen.

Évolution de la règle sous la dynastie Targaryen

Le principe de la primogéniture masculine perdure tant bien que mal pendant un siècle, jusqu’au règne de Jaehaerys Ier dont la succession, dès son vivant, s’avère difficile à mettre en place. Cette succession, et ses conséquences, sont un événement fondamental dans l’histoire des Targaryen, de la Couronne, et de Westeros.
Après le décès de Baelon, son dernier enfant mâle susceptible d’accéder au trône, Jaehaerys convoque un Grand Conseil en l’an 101, afin d’établir sa succession. Parmi les prétendants, seuls deux disposent d’arguments solides :

  • son arrière-petit-fils Laenor Velaryon, âgé de sept ans, qui tient ses droits de sa mère Rhaenys, elle-même fille du fils aîné de Jaehaerys ;
  • et Viserys Targaryen, âgé de vingt-six ans, fils de Baelon, le fils cadet du roi.

La stricte application de la règle de la primogéniture masculine aurait dû amener à la désignation de Laenor Velaryon, puisqu’il était le descendant direct de la branche aînée. Pourtant, c’est Viserys que le Grand Conseil proclame comme seul héritier légitime du Trône de Fer, ce qui transgresse la règle en établissant formellement qu’une femme ne peut ni régner, ni même en transmettre les droits.

Le problème primordial auquel le Grand Conseil de l’an 101 devait répondre était, en fait, qui de l’aînesse (Laenor est issu de la branche aînée, et arrière petit-fils du souverain) ou de la proximité (Viserys, branche cadette, est plus proche de Jaehaerys car petit-fils du souverain) avait la primauté dans l’ordre de succession. Problème évacué comme on le voit, mais qui pourrait se reproduire sous nos yeux.

Schéma de la succession de Jaehaerys I Targaryen (crédits Sgiath na Sian, la Garde de Nuit - CC BY-SA 3.0)
Schéma de la succession de Jaehaerys Ier Targaryen (Sgiath na Sian, La Garde de Nuit, CC BY-SA 3.0)

Nous pouvons voir dans cette situation un parallèle avec le règlement de la succession au trône de France de Jean Ier (1317), solution confortée par la succession de Charles IV (1328). Ces règlements, établis par des assemblées de nobles, de religieux et d’érudits, affirment que les femmes ne pouvaient ni hériter ni transmettre leurs droits à hériter, et se fondent moins sur les règles de droit que sur le besoin pragmatique d’assurer la continuité des Valois sur le trône de France. La loi salique n’est plus un ensemble de lois régissant la vie des Francs, mais devient une règle de succession.
GRRM s’en est probablement inspiré lors de l’écriture de la saga. Il a en effet à plusieurs reprises exprimé son intérêt pour l’œuvre de Maurice Druon, « Les Rois Maudits », qui relate cet événement.

La succession de Viserys pose également problème, car elle oppose son héritière désignée, la princesse Rhaenyra Targaryen, sa fille issue de son premier mariage, et Aegon Targaryen (Aegon II), son aîné de son second mariage, héritier de droit selon la règle modifiée en 101. Cette opposition se transforma en une terrible guerre civile, connue comme la « Danse des Dragons », mais c’est une autre histoire. Quoi qu’il en soit, cette guerre se termina par la mort des deux adversaires, et l’arrivée sur le trône d’Aegon III, fils de Rhaenyra, qui épousa Jaehaera Targaryen, dernière descendante d’Aegon II, réunissant ainsi les lignées ennemies.

130 ans plus tard, se déroule une succession extraordinaire, celle de Maekar Ier en 233, que nous allons étudier à présent.

La recherche de l’héritier, un exemple improbable : Aegon V

L’accès au trône d’Aegon V, dit l’Invraisemblable en raison de sa position dans l’ordre de succession, est l’illustration même de la complexité à assurer une dévolution successorale.
Son père, le roi Maekar Ier est, lui-même, le quatrième enfant du roi Daeron II auquel la couronne échut après une longue série de tragédies.
En l’an 233, à la mort de Maekar Ier, un Grand Conseil est organisé par Brynden Rivers, dit Freuxsanglant, alors Main du Roi, afin d’assurer la succession rendue complexe par le nombre d’héritiers potentiels faisant suite aux décès antérieurs des héritiers désignés.
Lors de ce Grand Conseil, sont examinés les droits de la princesse Vaella venant à la succession de son père Daeron Targaryen, du prince Maegor venant à la succession de son père Aerion Targaryen, d’Aemon et d’Aegon, tous deux fils survivants du roi Maekar. Vaella est écarté du fait de sa faiblesse d’esprit, Maegor du fait de la folie de son père, la couronne est alors proposée au prince Aemon qui, étant mestre, la refuse (il s’agit de mestre Aemon en poste à la Garde de Nuit au début de la saga ainsi que de la série), bien que le Grand Septon lui propose de le relever de ses vœux. La couronne est finalement proposée au prince Aegon qui gagne son surnom d’« Invraisemblable » car étant le quatrième fils d’un quatrième fils.

Schéma de la succession de Maekar I Targaryen (crédits Sgiath na Sian, la Garde de Nuit - CC BY-SA 3.0)
Schéma de la succession de Maekar Ier Targaryen (Sgiath na Sian, La Garde de Nuit, CC BY-SA 3.0)

Quand les bâtards s’en mêlent

Rappelons une règle fondamentale : un bâtard royal non légitimé ne peut régner. Il ne peut être légitimé que par décret royal, donc, a priori, par son père.

Les successions de Baelor Ier et de Viserys II

À son décès en l’an 171, le roi Baelor Ier n’a aucun enfant, ayant cloîtré sa sœur-épouse Daena ainsi que ses deux autres sœurs. Son oncle Viserys II accède au trône, écartant les sœurs de Baelor Ier, malgré le souhait de quelques seigneurs de voir Daena accéder au trône. La règle édictée lors du Grand Conseil de 101 s’applique donc. Viserys II décède un an après son accès au trône, et son fils Aegon IV accède au trône.

Les bâtards d’Aegon IV

Aigracier, Daemon Feunoyr, et Freuxsanglant (crédits Amok)
Aigracier, Daemon Feunoyr, et Freuxsanglant (crédits Amok, avec son aimable autorisation).

Aegon, surnommé « l’Indigne », engendre nombre d’enfants, dont deux légitimes avec sa sœur-épouse Naerys Targaryen, et pas moins de treize bâtards, dont certains issus de femmes du commun. Parmi eux, Daemon est un cas particulier, car fils de Daena Targaryen, et donc de pure ascendance Targaryen. Dans l’ordre de naissance des enfants d’Aegon, Daemon est le neuvième, mais probablement son préféré, car il lui transmet Feunoyr, l’épée d’acier valyrien des Targaryen, et le reconnaît comme son fils (sans pour autant le légitimer encore). Daemon adopte « Feunoyr » comme nom pour sa maison.

Sur son lit de mort, Aegon IV légitime tous ses bâtards. Daeron, son fils aîné devient roi sous le nom de Daeron II, malgré les suspicions concernant son ascendance, des rumeurs lui prêtant comme père Aemon Targaryen, le Chevalier-Dragon, frère du roi et Lord commandant de la Garde Royale.
Le gouvernement de Daeron II, les suspicions sur ses origines, et un probable ressentiment, incitent Daemon, appuyé de nombreux soutiens, à revendiquer le trône, et débute ainsi ce qui s’appellera les rébellions Feunoyr, au nombre de cinq, et qui empoisonneront la vie du royaume pendant des décennies.

Et en pratique, ça donne quoi, maintenant ?

Laissons la parole à Catelyn Tully, et à son fils Robb Stark, qui nous éclairent, de manière édifiante, sur la bâtardise, et accessoirement, sur les exemptions possibles aux vœux prononcés :

_ Jon est frère de la Garde de Nuit, sous serment de ne prendre femme ni tenir terres. Et qui prend le noir sert à vie.
_ Comme le font les chevaliers de la Garde royale. Ce qui n’a pas empêché les Lannister de dépouiller du manteau blanc ser Barristan Selmy et ser Boros Blount dès qu’ils n’en eurent plus l’usage. Que j’expédie une centaine d’hommes prendre la place de Jon, et je suis prêt à parier que la Garde de Nuit trouvera un biais pour le relever de ses vœux. » Il n’en démordra pas. Elle savait combien son fils pouvait se montrer têtu. « Un bâtard ne peut hériter ».
_ À moins qu’un décret royal ne le légitime, répliqua Robb. Il y a plus de précédents pour cela que pour relever de ses vœux un frère juré.
_ De précédents, repartit-elle aigrement. Oui, Aegon IV légitima tous ses bâtards sur son lit de mort. Et que de douleur et de deuil, de guerre et de meurtre en résulta-t-il… ! Je sais que tu te fies en Jon. Mais peux-tu te fier en ses fils ? Voire en leurs fils à eux ? Les prétendants Feunoyr tracassèrent les Targaryen durant cinq générations, jusqu’à ce qu’en fait Barristan le Hardi tue le dernier d’entre eux aux Degrés de Pierre. Si tu confères à Jon la légitimité, plus moyen de le renvoyer à sa bâtardise. Et qu’il se marie et engendre, aucun des fils que tu pourras avoir de Jeyne ne connaîtra plus de sécurité.

[ASOS, chapitre 46, Catelyn V]

Donc, reprenons les éléments permettant de déterminer une dévolution successorale au Trône de Fer :

  1. la succession s’apprécie au jour du décès du souverain en exercice,
  2. l’aîné des fils succède à son père, s’il est mort avant son père, son propre fils aîné (ainsi le petit-fils dans la branche aînée supplante le fils dans la branche cadette),
  3. en l’absence de fils, les filles peuvent prétendre ou transmettre leurs droits,
  4. un bâtard non légitimé ne peut prétendre au trône, mais un décret royal peut le légitimer,
  5. un membre de la Garde de Nuit ne peut hériter, ni avoir d’enfant, ses vœux l’en empêchent,
  6. un membre de la Garde Royale ne peut hériter, ni avoir d’enfant, ses vœux l’en empêchent, mais il peut en être déchargé par le souverain,
  7. un mestre ne peut hériter, ses vœux l’en empêchent, mais le Grand Septon peut le décharger de ses vœux,
  8. le Grand Conseil est seul capable d’établir la dévolution successorale en l’absence d’héritier,
  9. l’inceste est interdit par la Foi, mais il est toléré au sein de la dynastie Targaryen.

Ce qui nous permet d’apprécier les événements venus et à venir. Il n’est pas inutile de rappeler que la succession concerne le roi en exercice, donc siégeant sur le trône aux regards de la noblesse du royaume et de la Foi.

Maintenant, nous pouvons jouer à « Qui est légitime ? »