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[On teste pour vous] Le feu et la glace : La science dans Game of Thrones, de Rebecca C. Thompson

[On teste pour vous] Le feu et la glace : La science dans Game of Thrones, de Rebecca C. Thompson

Beaucoup de livres ont tenté de surfer sur la vague Game of Thrones, avec plus ou moins de succès. On y parle inspirations historiques, féminisme, droit, philosophie… Mais l’essai sur lequel on se penche aujourd’hui nous parle d’un sujet moins souvent exploré, et qui ne vient pas forcément tout de suite à l’esprit quand on pense à la série Game of Thrones : les sciences.

Dans Le feu et la glace : la science dans Game of Thrones, de Rebecca C. Thompson aux éditions Alisio, nous allons donc étudier la physique de Westeros, la biologie de ses habitants, la chimie du monde… Un livre qui mêle vulgarisation scientifique et analyse de la série, en évoquant quelques problématiques rencontrées dans cette dernière (comment envisager un monde avec des saisons erratiques, comment survivre au-delà du Mur, le Mur est-il physiquement crédible, etc.) dans un exercice assez inédit sur lequel nous allons donc nous attarder.

Faire coexister la magie de Westeros et la science de notre monde

Le feu et la glace : la science dans Game of Thrones, par Rebecca C. Thompson

Il n’aura échappé à personne que Game of Thrones est une série pleine de magie. Mais qui dit monde « magique » ne dit pas que les personnages et le monde peuvent s’absoudre de toutes contraintes physiques. Pour rendre un univers crédible aux yeux du spectateur, et pour le placer dans une position de suspension consentie de l’incrédulité, il faut que l’univers reste tangible et cohérent, et qu’en regardant la série, il retrouve des repères familiers. Par exemple, lorsqu’on frappe quelqu’un avec une épée, il peut mourir comme dans notre monde, et son sang sera rouge comme le nôtre. Quand il neige, il ne fait pas chaud. Si les personnages ont soif, ils ont besoin de boire. Quand ils ont froid, ils mettent un manteau… Les scénaristes ne peuvent pas faire n’importe quoi avec les lois de la physique, et le spectateur ne se contentera pas constamment d’un « Ta g*** c’est magique » (formule consacrée dans le monde du jeu de rôle) pour justifier tout et n’importe quoi : le monde doit rester crédible, et pour cela, les lois de la physique doivent globalement être respectées.

L’autrice, partant de ce constat, s’interroge sur la mécanique scientifique qui sous-tend certains éléments de la série Game of Thrones. À partir d’un certain nombre de phénomènes auxquels les personnages sont confrontés (le climat de Westeros, la métallurgie, la génétique…), Rebecca C. Thompson s’interroge sur les lois physiques qui pourraient expliquer que le monde ait évolué non pas comme chez nous, mais comme à Westeros, et elle se pose la question de comment tout ça pourrait marcher.

Loin de s’indigner du fait que « Hey ! c’est pas comme ça dans la vraie vie » (ce qui est assez souvent le propos des articles qui mêlent sciences et série), l’autrice part ainsi des lois physiques de notre monde, et tire sur le fil pour voir comment ces lois peuvent donner naissance à ce que l’on voit dans la série. Bien sûr, parfois, il faut ajouter de la magie, il y a des choses qui seraient conceptuellement impossibles. Le propos du livre n’est alors pas de blâmer la série pour ce manque de « réalisme », mais plutôt de s’interroger sur le petit truc à tordre dans une loi physique pour faire fonctionner les choses comme à Westeros. Par ce biais, l’autrice nous montre la beauté du raisonnement scientifique et, au fil des pages, nous instruit sur bien des sujets d’étude très réels en partant de phénomènes ouestriens à creuser.

En conséquence de ce présupposé, Westeros peut parfois paraître, dans certains chapitres, un simple prétexte pour longuement disserter sur la science dans notre monde et instruire le lecteur sur des anecdotes scientifiques. Néanmoins, il faut reconnaître que l’exercice est extrêmement réussi et intéressant dans certains autres chapitres où l’autrice rapproche très efficacement notre monde de celui de Game of Thrones.

Le ton reste léger. On pourra même s’étonner de la familiarité du langage utilisé par l’autrice. Habituée des conférences de vulgarisation, elle a un ton très oral, parsemé de petits traits d’esprit qu’elle espère drôles, et elle prend son lecteur à parti comme s’il était le spectateur d’une de ses conférences. Si j’ai personnellement été assez réceptive à cette façon de rédiger, soulignons que cela peut surprendre et peut-être gêner certains lecteurs.

Un livre consacré à la série télévisée

Comme son titre le suggère, ce titre traite directement de la série télévisée, des saisons 1 à 7. Si vous cherchez un ouvrage qui analyse la science du monde de Martin en se consacrant aux livres et non pas à la série, passez votre chemin : ici, on parle de la plausibilité des scènes de l’épisode « suicide squad », des scènes de forge des épées dans la série (manque de bol, le livre est sorti entre les saisons 7 et 8, l’autrice ne peut donc pas nous parler de la forge des lames d’obsidienne par Gendry)…

L’essentiel de l’ouvrage traite donc de scènes de la série, mais notons que les livres sont parfois évoqués pour éclaircir certains points mineurs. Dans ces occurrences (plutôt rares), l’autrice rend à César ce qui est à César, et cite Martin comme auteur des livres, en le distinguant bien de Benioff et Weiss comme créateurs de la série. En ne mettant pas Martin dans le même panier, elle semble avoir conscience que le canon diffère (pour son propos toutefois, il faut bien reconnaître que les questions de canon posent moins question : la physique du monde de Martin est globalement la même que celle de la série. Mis à part un chapitre consacré aux Autres et aux zombies, peu de points de son analyse se contredisent entre série et livre, et dans ce chapitre précis, elle ne fait jamais mention des livres, ne parlant que de la série et ne mélangeant donc pas les canons). Je me contente peut-être de peu pour une lecture sous un « œil Garde de Nuit », mais c’est déjà très rare dans ce genre d’ouvrages consacrés à la série de ne pas subir un grand mélange où l’on attribue telle ou telle scène inepte de la série à George R. R. Martin. Donc un point pour l’autrice (même si globalement il y aurait sûrement plus matière à partir des livres ^^ avis aux physiciens et autres biologistes, on attends vos essais ^^).

Un contenu scientifique pointu

Le feu et la glace : la science dans Game of Thrones, par Rebecca C. Thompson, inclut des schémas et graphiques pour aider la lecture.

Publié en version originale par MIT Press, maison d’édition universitaire américaine affiliée au Massachusetts Institute of Technology, le livre n’a vraiment pas à rougir du sérieux de son contenu scientifique. Les personnes qui sont friandes de physique des matériaux seront en particulier gâtées : Rebecca C. Thompson est docteure en physique, spécialisée en physique des particules, et a notamment travaillé sur la morphologie de nanoparticules. Elle est d’ailleurs à la tête d’un des départements du Fermilab, un centre de recherche en physique des particules. De facto, plusieurs chapitres se focalisent sur des questions de sciences des matériaux. Par exemple, est-il possible de trouver des matériaux à mélanger à la glace pour obtenir un Mur de glace solide et très haut et large ? Quelle est la composition physique de l’acier valyrien et ses propriétés chimiques (ou plutôt celles de l’acier de Damas, son équivalent réel) ? Comment se comporterait une lame d’acier ou d’obsidienne dans le froid glacial du Nord ?

Mais, même au-delà de la spécialité de l’autrice, elle a fait beaucoup de recherches et cite des études complémentaires sur les sujets qu’elle aborde avec précision. Les informations qu’elle apporte sont détaillées et, si elle les présente avec beaucoup de clarté et de pédagogie, le niveau scientifique est tout de même assez pointu. Il m’est arrivé plusieurs fois de devoir relire les paragraphes pour imprimer ce qu’on m’expliquait. Des schémas explicatifs parsèment l’ouvrage pour clarifier certains points, mais quelques sujets restent assez coriaces : les domaines avec lesquels je suis plus familière m’ont semblé couler plus facilement, évidemment, mais, n’étant par exemple pas une férue de physique des matériaux, je vous avoue avoir parfois décroché dans certains chapitres. Dans l’ensemble, le livre aura en tout cas clairement élargi ma culture scientifique dans des domaines avec lesquels je suis moins familière.

Je pense tout de même que, pour apprécier le livre, il faut la fibre scientifique. Si l’idée d’une formule de physique vous rebute, que vous vous fichez royalement de savoir comment volent les avions ou quelles sont les propriétés de l’acier, passez votre chemin. On est dans un niveau de détail et de précision nettement plus élevé que, par exemple, le numéro de Science et Vie consacré à notre série préférée, et il faut clairement aimer lire des bouquins de vulgarisation scientifique pour apprécier le voyage. Le livre est un livre de sciences avant d’être un livre sur Game of Thrones.

Et donc, quels sont les chapitres abordés ?

Le feu et la glace : la science dans Game of Thrones, par Rebecca C. Thompson

Penchons-nous désormais plus précisément sur le sommaire du livre, afin de voir les thématiques abordées. Elles sont multiples et couvrent des disciplines différentes, comme vous pourrez le constater. On retrouve dans l’ordre les chapitres suivants :

  • Tenter d’expliquer les saisons irrégulières du monde de Game of Thrones.
  • La science de la glace et la construction du Mur.
  • Comment survivre au-delà du Mur : la biologie du corps humain soumis à des températures extrêmes.
  • Marcheurs blancs et parallèles avec les zombies et les parasites. [En toute transparence le chapitre que j’ai trouvé le plus faible du livre. Les analyses présentées dans le chapitre s’appliquent très mal aux Marcheurs blancs à mon sens.]
  • La science de l’acier.
  • La science de l’acier valyrien, ou plutôt la science de l’acier de Damas.
  • Biologie des dragons : c’est possible une si grosse bestiole qui vole et crache du feu ?
  • La science du verredragon. [Commentaire de lecture : okay, après l’acier et l’acier valyrien, je commence à me lasser de la physique des matériaux là.]
  • Le feu peut-il faire fondre un château comme Harrenhal ?
  • La science du feu grégeois.
  • Génétique et inceste.
  • La science des bateaux.
  • Biologie des morts atroces, ou quelle est la pire façon de mourir dans Game of Thrones ? [Mon chapitre préféré… ça doit être mon côté Bolton qui s’exprime.]

Un sommaire bien rempli donc, mais où, pour être tout à fait honnête, j’aurais préféré voir un peu moins de physique des matériaux. Bon, l’autrice est spécialiste du sujet, il paraît logique qu’elle en ait fait la part belle, et c’est un sujet qu’on voit peu dans les livres de vulgarisation scientifique, donc après tout, tant mieux pour les passionnés de métallurgie. Certains autres thèmes auraient pu être abordés (par exemple, parler du Fléau de Valyria, de la botanique des barrals, de l’anthropologie des enfants de la forêt…). Il y a en tous cas matière à bien d’autres chapitres pour tous les scientifiques en herbe ! Mais dans l’ensemble, en 350 pages, il y a déjà une matière assez riche et qui couvre pas mal de choses !

Conclusion

En conclusion, un essai sérieux qui nous enseigne énormément de choses – sur notre monde plus que sur celui de Westeros. Si les problématiques de la série peuvent ponctuellement sembler servir uniquement de prétexte à une analyse scientifique un peu hors sol, dans la majorité des chapitres, le lien est bien là, et la démarche de l’autrice est très fluide : avec les connaissances scientifiques que l’on a, comment réconcilier certains phénomènes que l’on observe dans Game of Thrones avec la science ?

Le livre reste toutefois à réserver à ceux qui aiment la vulgarisation scientifique et n’ont pas peur de propos parfois plutôt pointus. Pour ces amateurs de sciences, qui veulent apprendre en s’amusant, le livre est en tous cas de bonne qualité.

Le feu et la glace : la science dans Game of Thrones, de Rebecca C. Thompson. Editions Alisio.
351 pages, 22€

(*) Le livre a été transmis à la Garde de Nuit pour revue. Cette transmission n’a fait l’objet d’aucune transaction financière. L’avis publié ici est émis en toute indépendance.

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